LEC
creusé en dessous. 11 était parfaitement
adapté h sa destination; aussi en a-t-on conservé l'usage jusque dans le cours du xvn* siècle.
C'est à cause de leur l'orme en talus, qui favorise l'écoulement des eaux, qu'on appelle quelquefois larmiers les abat-sons des clochers, et les redents en talus qui forment les retraites successives des contreforts. Peutêtre serait-il plus juste de dire que ces objets sont disposés en larmiers, que de les appeler des larmiers.
Le second sens du mot larmier est de désigner une moulure carrée qui n'est autre chose qu'un filet de grande dimension. Ce second sens est impropre. Il faut éviter de l'employer.
Dans l'architecture antique, le larmier est un membre carré de la corniche de l'entablement, placé au-dessous de la cymaise. Le dessous du larmier, qui est très-saillant par rapport à la frise, forme un plafond ou soffite, qui est creusé par un petit canal parallèle à la face, pour faire égoutter l'eau et la rejeter loin de celle du mur.
Dans l'architecture romano-byzantine le larmier est quelquefois incliné en biseau , mais plus ordinairement il forme une surface verticale portée sur une arcature ou sur des modillons. Ce larmier est parfois décoré de têtes de clous , de damiers, ou d'autres ornements analogues de style romano-byzantin.
LATIN. — Le rédacteur des Instructions du Comité historique des arts et monuments pour la partie de l'architecture, M. Albert Lenoir, a proposé de désigner sous le nom de style latin Je style d'architecture en vigueur dans les siècles du moyen âge qui ont précédé le xi" siècle. Cette dénomination, ainsi étendue, semble manquer de justesse et de précision : aussi n'a-t-elle pas été acceptée des antiquaires français. Elle aurait été assez convenablement employée pour désigner le style des édifices religieux construits dans les premiers temps qui suivirent la conversion de Constantin, et élevés en Italie ou dans les pays voisins ; mais, il faut en convenir, le style latin s'altéra promptement, et il est bien désigné sous le nom de roman, après les changements qu'il eut à subir, ou sous celui de romano-byzantin, après que les influences byzantines se furent exercées soit sur la disposition des édiûces, soit simplement sur leur ornementation.
LAURE. — Lieu où demeuraient anciennement des moines. Une laure différait d'un monastère. Les monastères étaient semblables à ceux que nous voyons encore parmi nous, quoiqu'ils soient actuellement en trèspetit nombre en France. C'étaient de grands bâtiments composés de lieux destinés aux diiïérenles assemblées de la communauté, et de cellules ou chambres qua les moines occupaient, chacun ayant la sienne particulière. En un mot, le monastère était occupé par des moines qui vivaient en communauté, sous la conduite d'un abbé, et menaient la vie cénobilique. Les laurcs étaient
des espèces de villages, dont chaque maison séparée était habitée par un ou deux moines au plus. C'est-à-dire que la laure était formée de cellules détachées, dans lesquelles vivaient des solitaires séparés les uns des autres, quoique soumis h un même abbé. La laure de Saint-Sabas est célèbre dans le v' siècle. La première de ces laures fut fondée par saint Chariton, que les uns disent avoir été martyrisé sous 1 empereur A uréli en, et que les autres prétendent être un autre saint du même nom, qui ne fonda sa laure, à six mille de Jérusalem, qu'après que saint Hilarion eut introduit la vie monastique dans la Palestine. ( Voy. Tillemont, Hist. des Emp., tom. lil , pag. 718, et Hist. ecclés., tom. IV, pag. 684-, et le P. Hélyot,// isf. des ordres rclig. ,tom. Lr, chap. 16.) Ce premier fondateur des laures fut imité dans le ve siècle par saint Euthyme le Grand, qui bâtit aussi une laure à quatre ou cinq lieues de Jérusalem. La laure de Saint-Sabas fut ensuite fort renommée.
LAVATORIUM, Lavatoire, Lavoiii.— C'était une pierre longue de 7 à 8 pieds, creuse de 6 à 7 pouces environ de profondeur, avec un oreiller de pierre d'une même pièce que l'auge, et percée d'un trou du côté des pieds. Elle servait à laver les corps morts dans quelques couvents et dans quelques cathédrales, à Cluny, à Lyon, à Rouen, aux Chartreux , à Cîteaux, dans les diocèses d'Avranches et de Bayonne. On peut voir un lavatorium gravé dans les Voyages liturgiques du sieur de Moléon, pag. 146, 1 vol. in-8°.
LAVE. — Lorsque les volcans sont en éruption, ils font sortir de leur cratère ou par des tissures de la montagne, des matières en fusion qui se refroidissent et se durcissent ensuite à l'air. Ces matières forment souvent des espèces de pierres ou de matériaux de construction de bonne qualité. Les laves sont de couleurs variées : il y en a de noires, de brunes, de rougeâtres, etc. Dans les pays où les volcans éteints sont nombreux, comme en Auvergne et dans le Vélay , on a fait usage, au moyen âge, de ces diverses laves, de manière à former des espèces de mosaïque dans les murailles, et surtout à l'abside des églises de la période romano-byzantine.
LAVOIR. — Voy. Lavatorrm.
LAVER. — Layer, c'est tailler et polir la pierre avec une espèce de hache brételée , c'est-à-dire dentée en manière de scie, qu'on appelle Une. Cet instrument rend la pierre unie, quoique rayée de petits sillons uniformes. On a regardé ces traces d'instrument comme un signe archéologique dans certains monuments. Il n'y faudrait pas attacher trop d'importance.
LÉGENDES (Vitraux a). — I. Les vitraux à légendes sont ceux qui sont ornés de petits médaillons renfermant des sujets historiques ou légendaires. On les appelle ainsi pour les distinguer des vitraux à grands personnages, des vitraux d'ornementation ou à mosaïque sans sujets, et des vitraux à grisailles.
Nous allons placer ici un extrait de notre Stand travail *ur les Verrières du chœur de
l'cqlise métropolitaine de Tours, 1 vol. infolio, que nous avons publié en collaboration avec M. l'abbé Manceau. Cet extrait est relatif aux légendes représentées dans les verrières.
« Nous appelons sujets historiques ceux qui appartiennent aulhentiquement à l'histoire et qui sont garantis par des documents incontestables. Nous appelons sujets légendaires ceux qui ont été transmis par la tradition, et qui, de nos jours, ne peuvent être prouvés par des monuments contemporains, soit que ces monuments aient péri, soit qu'ils n'aient jamais existé, et que les faits n'aient été consignés par écrit que longtemps après leur accomplissement. Les sujets légendaires ne sont donc pas toujours aussi certains que les premiers ; mais sont-ils faux, et devons-nous les rejeter? Certes nous sommes loin de le penser. Nous savons que plusieurs faits légendaires, considérés pendant quelque temps comme apocryphes et indignes de foi, sont passés au rang des faits historiques par la découverte inespérée de documents antiques. Le savant Baronius rapporte lui-même comment il avait accumulé de nombreuses et excellentes raisons pour démontrer que Félix, successeur de saint Libère, n'avait été ni pape, ni martyr, lorsque, au moment où personne ne s'y attendait, on découvrit sous l'autel de l'église des saints Côme et Damien, à Rome, ses reliques avec cette inscription : Corpus sancti Felicis, papœ et martyris, qui damnavit Constantium, et ainsi, ajoute le môme auteur, je fus forcé de me rendre à l'évidence : Vincique a Felice, felicissime aceidisse putavi. Comment, d'ailleurs, repousser les traditions qui ont été admises constamment dans nos églises?
« La science historique, nous en convenons volontiers, a fait de beaux progrès dans ces derniers temps; la critique a éclairé une foule de questions obscures ; l'érudition a replacé dans leur vrai domaine beaucoup de faits douteux ; mais dans les travaux d'hagiologie, entrepris à une époque sceptique, n'a-t-on pas quelquefois dépassé le but que l'on voulait atteindre? Bollandus croyait devoir défendre Siméon le Métaphraste contre les censures de Bellarmin, et Jacques deVorages ouVarazzo, contre celles de Vives: « Où prend-on, dit-il, que le légendaire du xe siècle n'a point suivi de documents anciens ? Qu'il ait pu se tromper, nul doute ; mais comment sait-on qu'il a prêté aux martyrs des discours dont son imagination aurait fait tous les frais ? »
« L'Allemagne rationaliste a attaqué les légendes pieuses accréditées au moyen âge; elle l'a fait avec un luxe d'érudition qui prouve l'importance que l'on attachait à détruire des croyances généralement admises. C'était une guerre à outraneeque des protestants, devenus philosophes, entreprenaient contre la tradition ecclésiastique, sous quelque forme qu'elle se montrât. Hélas! nous voyons de nos jours où en sont venus ces critiques mal intentionnés; ils ont commencé
LEG
par regarder l'histoire légendaire comme un tissude fables, et. M'aide d'une exégèse sans frein, ils ont fini par contester les faits historiques les mieux établis, et par regarder comme un mythe la personne adorable de Jésus-Christ 1
« N'avons-nous pas vu avec douleur que certains de nos critiques ecclésiastiques ont trop sacrifié aux exigences de cette prétendue science historique allemande, doht ils étaient bien loin de prévoir tous les excès et toutes les extravagances? Les Launoy, les Baillet et autres, n'ont-ils pas attaqué avec trop de vivacité, quelquefois avec une sorte de dédain, qu'ils ne prenaient pas la peine de dissimuler, les traditions les plus vénérables de nos Eglises des Gaules? A leur œuvre on a reconnu, comme toujours, qu'il est bien plus aisé de ruiner que d'édifier.
« Nous sommes intimement convaincus que les récits légendaires du moyen âge ont été trop sévèrement jugés par les écrivains des trois derniers siècles. Au fond de ces légendes tant décriées il existe plus d-e sincérité que certains auteurs modernes n'osent se l'avouer : ils acceptent le témoignage des chroniqueurs ecclésiastiques, tant que leur narration ne renferme quedes faits communs et ordinaires; ils le récusent dès qu'elle rapporte des faits surnaturels ; et pourtant dans l'un et l'autre cas c'est toujours la même autorité. C'est ainsi que notre saint Grégoire de Tours a été taxé de crédulité quand il raconte des miracles, quoique l'on ne conteste pas sa véracité lorsqu'il rapporte des événements politiques.
« Faut-il donc tout admettre dans les légendes, telles que le moyen âge nous les a transmises? Non, il faut les interpréter et les comprendre. Plusieurs écrivains du .
moyen âge, comme certains auteurs de notre xix." siècle, se sont laissé tromper en expliquant des compositions emblématiques, dont ils ignoraient la vraie signification. Ils attribuaient à la réalité ce qui appartient seulement au symbolisme. C'est ainsi que la tarasque, la gargouille, etc., sont des allégories, à l'aide desquelles on exprime matériellement des idées spirituelles. Il est évident qu'en attribuant a sainte Marthe de Tarascon et à saint Romain de Rouen, comme un fait réel, ce qui n'est que le symbole de la destruction de l'idolâtrie, on tombera dans la plus lourde erreur. II en sera de même si l'on explique naturellementle monstre donné comme attribut à sainte Marguerite, le dragon terrassé par saint Georges, etc., etc En faisant allusion à la signification littérale de son nom, on a représenté saint Christophe portant le Christ enfant sur ses épaules; ce fut d'abord un emblème toléré, parce qu'il était compris de tout le monde ; plus tard il fut condamné et supprimé. Nous pourrions multiplier jusqu'à l'infini les exemples de ce genre : si l'on s'est trompé quelquefois sur le sens des représentations symboliques, en transportant de la figure à la réalité certaines formes allégoriques, que s'ensuit-il? Rien, assurément. Aucun reproche sérieux ne peut
LLG
LEG
être adressé h l'Eglise ni h son enseignement: serait-il plus raisonnable de contester l'authenticité des Arles des saints, la véracité des légendes elles-mêmes? Non. Les légendes pieusesdu moyen âge ne sont pas des fables, et quand même on découvrirait des erreurs qui se seraient glissées ausein.de la vérité, elles présenteraient en cela uniquement la condition de toutes les choses humaines.
« Nous devons néanmoins faire connaître que l'Eglise n'a jamais condamné les auteurs qui ont nié ou contesté la valeur historique des légendes, quoique Melchior C.mo, dans ses Lieux théologiques, et tous ceux qui l'ont copié ou suivi, aient professé une opinion très-sévère à cet égard. L'Eglise, d'ailleurs, s'est toujours montrée très-réservée pour reconnaître solennellement les faits miraculeux, et dans la dernière assemblée générale où elle se soit prononcée sur cette question, au saint concile de Trente, elle a donné une nouvelle preuve de son admirable prudence en ces matières, en défendant de jamais publier aucun miracle sans le consentement formel des évèques. L'Eglise ne prend pas sous sa responsabilité les faits surnaturels mentionnés dans les légendaires; mais aussi elle ne les condamne pas. » (Verrières du xuV siècle, pag. 27 et 28.)
Pour donner une idée complète du vitrail à légendes, nous placerons ici la description d'une verrière à légende historique, et celle d'une verrière h légende proprement dite. Pour celle-ci nous choisissons la première verrière du chœur de la cathédrale de Tours, la légende de saint Eustache ; pour l'autre nous choisissons la légende de saint Martin.
Verrière de saint Eustache.
La légende de saint Eustache fut toujours aimée des chasseurs, à l'égal de celle de saint Hubert : elle est pleine de grâce, de poésie et de sentiment. L'artiste a su la déployer dans la verrière de Tours, dans ses détails les plus touchants, avec un caractère plein de simplicité et de grandeur à la fois. Les groupes sont disposés avec une naïveté charmante dans vingt-quatre médaillons ovales, en trois colonnes.
Vers la fin du rr siècle, sous l'empire de Trajan, Placide édifia le monde entier par sas vertus et l'élonna par ses malheurs. Illustre général, plein de courage et de prudence, il battit les Parthes, ces fiers et indomptables ennemis de l'empire romain; chrétien généreux et invincible, ii préféra mourir, avec sa famille, en confessant Jésus-Christ, (jue de brûler un encens sacrilège devant des idoles, dont il connaissait la vanité.
Dégoûté de la cour impériale, à cause de la corruption et de la bassesse des hommes qui la remplissaient, il se retira dans ses domaines, entre Tibur et Préneste, avec sa femme et ses deux enfants. De nombreux amis venaient l'y visiter, et, sous sa conduite, prendre part aux plaisirs bruyants do lâchasse, qui, pour de vieux soldats, avec
ses dangers et ses fatigues, était une image et un souvenir de la guerre.
Une autre guerre se faisait alors avec d'antres combats; c'était la grande lutie du christianisme contre le paganisme; commencée depuis cent ans, elle ébranlait le monde entier. Placide devait lui-même bientôt prendre part à cette lutte mystérieuse, et contribuer au triomphe de l'Evangile en versant son sang.
Un jour Placide, se livrant avec ses amis aux exercices ordinaires de la chasse, se mit à poursuivre, de toute la rapidité de son coursier, un cerf d'une grandeur prodigieuse: son ardeur l'eut bientôt emporté loin de ses compagnons, au plus épais de la forêt; déjà il allait saisir sa proie, l'arc était tendu, la flèche dirigée; mais, ô prodige! entre les bois du cerf, Jésus-Christ, la tête entourée d'une auréole éblouissante, lui apparaît dans l'obscurité mystérieuse de la forêt. Il l'ap-r pelle par son nom, avec une douceur inexprimable : « Placide, Placide; » le chasseur tombe à genoux et s'écrie : « Seigneur, qui êtes-vous? — Je suis le Christ, dit-il, mort sur la croix pour te sauver, toi et tous les hommes. — Seigneur, ajouta Placide immédiatement, que demandez-vous de moi ? — Va, dit le Christ, va dans la cité voisine, chez l'évoque des chrétiens, et il t'apprendra ce que tu dois faire. » La vision céleste disparut, et Placide, comme jadis saint Paul sur la route de Damas, était converti par un miracle de la divine miséricorde.
Les cartels I, 2, 3 et 4, contiennent cette première période de la vie de saint Eustache; on l'y voit monté à cheval, sonnant du cor, à la poursuite du cerf lancé, puis à genoux devant la figure de Notre-Seigneur, qui brille entre les bois du cerf, entourée du nimbe crucifère.
De retour en sa maison, Placide révéla à son épouse Trajana, et l'apparition merveilleuse de la forêt, et ses émotions profondes, et ses promesses d'aller se présenter à l'évêque. Celle-ci ne pouvait retenir en elle-même la joie qui débordait de son âme; elle aussi avait eu une vision et s'était liée parles mêmes promesses. Tous deux, sans retard, se rendent auprès de l'évêque, lui racontent les prodiges dont ils avaient été les témoins, et le prient d'achever ce que Dieu avait si mi— séricordieusement commencé, en leur donnant le baptême a eux et a leurs enfants. L'évêque, louant Dieu, se rendit à leurs instances et leur conféra le baptême : Placide reçut le nom d'Eustache, Trajana celui de Théophyta, le lils aîné celui d'Agapius, et le plus jeune celui de Théophytus.
Après avoir reçu le baptême de l'eau, ces fervents chrétiens reçurent bientôt le baptême des souffrances. A la suite d'une peste cruelle qui lit périr leurs serviteurs et leurs troupeaux, ils furent chassés impitoyablement par deshommes égarés, qui attribuaient à leur conversion ce fléau terrible envoyé par la colère des dieux.
Les médaillons 5, ti, 7 < t ,s, représentent cette deuxième partie de la vie du saint. On
LKC
LEG
y voit son baptême, celui de sa femme et do ses deux enfants. La famille désolée fuit vers la mer et s'embarque.
Le vaisseau sur lequel Eustache monta appartenait à un marchand maure, qui consentit, moyennant une légère rétribution d'argent, à recevoir à son bord les quatre voyageurs. Le temps fut favorable pendant toute la traversée: chacun se félicitait du calme, lorsqu'un orage affreux, plus à redouter que le déchaînement des vents et les éclats de la foudre, était sur le point d'éclater. La beauté de Théophyta avait fait impression sur l'Africain, aux passions ardentes et indomptées. 11 ordonne à ses matelots de déposer sur le rivage Eustache et ses enfants. On les précipite du navire, malgré leurs efforts désespérés, et, sans se donner la peine d'aborder sur la plage, on les jette dans l'eau sur les bords de l'Egypte. Le vaisseau regagne aussitôt la haute mer.
Qui pourrait décrire la douleur profonde d'Eustache et de ses deux fils? Le navire disparut promptement dans l'immensité, emportant les dernières espérances de cette malheureuse famille. La nuit, qui survint bientôt, les enveloppa de son ombre et les força à chercher un refuge dans une grotte sauvage, au milieu des rochers de la côte. Nuit cruelle, où tous les tourments déchirèrent tour à tour le cœur d'un époux, d'un père, et celui de deux pauvres enfants arrachés aux caresses maternelles!
Au point du jour, Eustache résolut de pénétrer dans le pays et de chercher dans la plaine les aliments nécessaires à ses enfants et à lui-môme. Après avoir offert à Dieu une prière fervente, où le nom de Théophyta fut prononcé sans cesse, ils se mirent tous trois en marche. Une large rivière s'opposait à leur passage; le père essaya de la passer à gué, et chargé du plus jeune de ses enfants, il réussit à déposer son précieux fardeau sur la rive opposée. Il retournait vers son fils aîné; mais, ô désespoir 1 Du milieu de la rivière, il aperçoit un lion qui accourt avec la rapidité de l'éclair; il va fondre sur Agapius. Le père a beau se hâter, le féroce animal saisit sa proie et s'enfuit vers le désert. Théophytus avait vu le lion se jeter sur son frère et l'emporter; il poussait des cris lamentables, hélas! trop lamentables ; car, attiré par l'écho, un loup furieux se précipite sur lui et l'emporte en courant, à la vue du père qui ne pouvait lui porter aucun secours. Quel spectacle pour un père 1 quelles angoisses! Eustache en quelques jours avait perdu sa fortune, sa patrie, son épouse et ses enfants, sa dernière espérance. Il était chrétien ; il souffrit en chrétien, c'est-à-dire avec ce courage indomptable qui ne sait pas ployer sous les coups de l'adversité, et qui s'appuie sur Dieu.
Les médaillons 9, 10, 11 et 12, reproduisent ces divers événements de la vie de saint Eustache. On l'y voit chassé du vaisseau par les soldats du Maure; traversant le fleuve, du milieu duquel il aperçoit l'enlèvement de ses fils, qui sont arrachés à la dent meur-
trière des bêtes féroces par le dévouement de quelques bergers et bûcherons.
Eustache continua sa route, le cœur navré de douleur. M arriva dans la maison d'un vieillard vénérable, qui lui offrit, avec l'empressement et la charité d'un chrétien, l'hospitalité dont il avait besoin. Il resta près de lui, partageant ses travaux, servant Dieu avec la plus grande ardeur.
Depuis quinze ans, Eustache vivait dans cette humble et paisible retraite, ignorant absolument les affaires du monde, n'entendant jamais parler des succès ni des revers de sa patrie; et pourtant les Parthes avaient fait éprouver de durs échecs aux armées impériales qui n'étaient plus conduites à la victoire par le général Placide. Un soir, et au moment où il s'y attendait le moins, il aperçut dans la campagne deux guerriers aux armes étincelantes. Eustache avait été général, et général victorieux; à l'aspect de soldats romains il sentit en lui une émotion involontaire; sa joie éclata malgré lui, quand il reconnut en eux deux de ses anciens serviteurs, Acacius et Antiochus.
« Qui vous amène en ces lieux déserts, mes amis, leur dit-il, dans ces solitudes où jamais n'a brillé une lance romaine? — Nous parcourons l'Egypte, répondirent les deux soldats, par l'ordre de l'empereur, réclamant partout le général Placide. Hélas! nos recherches jusqu'à présent ont été vaines 1 » Eustache voulait feindre encore: il essaya de leur adresser de nouvelles questions, mais il n'y put réussir; découvrant son front marqué d'une glorieuse cicatrice, il se fait reconnaître en appelant les soldats par leur nom. Eustache aime sa patrie; le christianisme épure les sentiments sans les détruire. En apprenant les dangers qui menacent l'empire et les ordres de son prince, Eustache verse quelques larmes en quittant sa chère solitude et son vieil ami Clément, auprès duquel il a passé de si douces années, et il part en donnant un dernier regard sur la paisible vallée de Badyssus.
Eustache revit Rome et ses monuments, ce forum, ce palais, où jadis il avait brillé de la gloire du monde. Mille pensées diverses montaient dans son âme : rien n'avait changé dans la ville, tout était changé en lui. L'empereur lui remit entre les mains les insignes du pouvoir, aux acclamations du peuple et de l'armée; et ces insignes ne devaient pas tarder à être enrichis des lauriers de la victoire.
On voit ces différents traits de la vie du saint aux médaillons 13, 14, 15 et 16. Tenant la houlette en main, il reçoit deux cavaliers, retourne avec eux vers l'empereur, duquel il reçoit le bâton de généralissime des armées romaines.
A la voix du nouveau général, la discipline se rétablit dans l'armée. Les soldats sont pleins de confiance en leur général; en marchant au combat, ils marchent à la victoire. Eustache revenait à Rome pour recevoir Jes honneurs du triomphe, et sou âme allait être
l.EC