‹ Dictionnaire d'archéologie sacrée (volume 2)Chapitre 90 sur 276 · J.EG · texte numérisé non relu

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voyons plus aujourd'hui qu'une pauvre crypte creusée dans le rocher, nue et dépouillée comme aux jours où saint Gatien, notre premier évoque, la dédiait à la sainte A'ierge, au milieu des persécutions, comme à répoque où saint Martin y ajoutait une caverne où l'on aperçoit encore les derniers vestiges d'un autel élevé et consacré de ses mains! Chose déplorable! le froid oubli des habitants de Tours délaisse dans le plus triste abandon des lieux jadis si chers à nos aïeux : quelques cœurs seulement, fidèles aux nobles traditions de la foi et des temps passés, savent le chemin de la grotte vénérable de Marmoutier; il appartient déjà à l'antiquaire et à l'historien de faire connaître des monuments qui existaient hier dans leur entier, que nos pères ont vu de leurs propres yeux, tant la marche du temps est précipitée, tant la mémoire des hommes absorbés par les soucis du présent perd promptement le souvenir des plus grandes œuvres de la religion et de la patrie 1

Les cathédrales, qui ont heureusement conservé leurs vitraux peints du xiiic siècle, Bourges, Chartres, le Mans, etc., présentent dans quelque verrière la légende de saint Martin ;mais nulle part, peut-être, elle n'est aussi complète, ni aussi bien conservée qu'à Sain t-Ga tien.

L'église métropolitaine de Tours possède encore deux magnifiques verrières destinées à reproduire le même sujet, et il est aisé do se convaincre, à leur aspect, qu'elles ont été pour l'artiste un objet de prédilection, comme dans notre ville le culte du grand saint Martin a toujours été et sera toujours privilégié. L'une de ces verrières, celle que nous allons spécialement décrire, se trouve à l'une des cinq travées de l'abside ; l'autre était placée autrefois dans une des hautes fenêtres rayonnantes du transsept méridional, et se voit actuellement, un peu mutilée, dans la chapelle absidale située à gauche de la chapelle de la Sainte-Vierge. La première est du xmc siècle, et appartient au plus beau temps de ce siècle si fécond en œuvres artistiques remarquables. La seconde est du commencement du xive siècle, et d'une composition très-distinguée : l'exécution matérielle ne répond pas toujours à l'habile disposition des sujets. C'est un exemple propre à nous fai re apprécier la distance qui sépare les meilleures œuvres du xive siècle de celles du xmc. Nous serons obligés, par la nature môme de notre sujet, de comparer les scènes historiques figurées sur ces deux verrières, exécutées à un sièle à peine d'intervalle.

Notregrande verrière de saintMartin, haute de 10 mètres 62 centimètres, large de 2 mètres 40 centimètres, dans trois colonnes séparées par des meneaux en colonnettes, offre un vaste champ où l'artiste a pu facilement déployer les principaux traits de la vie du saint. Chaque colonne présente six médaillons ovales superposés , reliés les uns aux autres par un nœud fort élégant, formé d'une fleur crucifère double , à pétales rouges et

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vcrls, bordés do jaune. La fenêtre comprend donc dix-huit cartouches ou médaillons, sans

y joindre trois médaillons circulaires placés dans les trèfles de l'amortissement, où l'on voit l'image de Dieu le Père, avec deux anges tenant des encensoirs en main.

Cette belle verrière a été donnée à l'église métropolitaine par un moine de Corméry, ainsi que nous le lisons dans l'inscription placée au-dessous du donateur : ALB. COK. M5. Albinus , ou Albo Connariccnsis monaslerii abbas (?). Le monastère de Corméry avait été l'ondé sur les bords de l'Indre et dans une position charmante, par llhier, abbé de Saint- Martin, en 751. Alcuin, son successeur, avait obtenu de Charlemagne, son royal ami, plusieurs chartes de privilège en faveur du nouvel établissement. Les moines de Corméry restèrent toujours sous la dépendance immédiate du chapitre de Saint-Martin de Tours; ils gardèrent constamment la plus vive dévotion a saint Martin , et il n'est pas surprenant de voir un abbé de cette belle et tèrvenle communauté offrant à l'église-mère une verrière à l'honneur de ce grand saint. Albin ou Albon tient entre ses mains la fenêtre qu'il consacre à la gloire du saint protecteur de son abbaye; il est revêtu de l'habit de l'ordre bénédictin et il porte la crosse , insigne de sa dignité. Il est en posture de suppliant, la face tournée en haut et les regards dirigés vers le Père éternel qui préside à cette majestueuse composition : peut-être regardet-ii, suivant l'intention de l'artiste, le développement figuré de la légende de saint Martin?

En considérant notre grand vitrail , on a sous les yeux l'abrégé de l'histoire écrite par Sulpice Sévère : saint Martin nous apparaît dans les circonstances les plus mémorables de sa vie, depuis son entrée dans la milieu, depuis surtout l'acte si connu de sa charité, qui se passa devant la porte d'Amiens, jusqu'au moment où les Tourangeaux, fiers et heureux d'avoir trompé les Poitevins , conduisent à Tours , sur la Loire , les restes mortels de leur évoque et de leur protecteur. Par une anomalie que nous ne pouvons expliquer, le personnage principal de la verrière, le sujet de la légende , contre toutes les règles admises et connues, est dépourvu de nimbe aux médaillons 1, 2, 4, 5, 7. Fautil rejeter sur le compte d'une restauration maladroite, opérée vers la fin du siècle dernier, la disparition de ce signe éminemment caractéristique? Nous inclinons fortement à le faire, quoique dans l'état actuel les plombs ne semblent pas indiquer l'existence du nimbe dans ces médaillons. Dans l'apparition tic Notre-Seigneur a saint Martin , au premier panneau de la seconde série, le saint a la tête entourée du nimbe rouge : or ce trait historique suivit immédiatement le partage du manteau ; ce serait donc sans fondement qu'on alléguerait pour raison que Martin étant catéchumène et engagé dans la milice ne devait pas porter encore les insignes de la sainteté. D'ailleurs, sa tète en est encore dépourvue à son ordination (7' méd.),

et a cette époque il avait opéré dos miracles de premier ordre, tels que la résurrection d'un mort. On admettra difficilement que les artistes du xin! siècle aient commis une si grave omission dans une composition irréprochable sous tous les rapports.

Suivons les médaillons en indiquant les traits historiques qu'ils représentent.

Martin, fils d'un tribun militaire, fut obligé, malgré lui, à l'Age de quinze ans, de prendre' les armes, en vertu d'un édit qui portait que les fils des vétérans appartenaient à la milice. Le 1er médaillon nous fait voir l'empereur accompagné d'un soldat, sans doute le tribun dont le fils est à genoux , les mains jointes, prêtant le serment militaire , au moment où il reçoit les armes.

(Méd. 1, 2, h.) A la porte d'Amiens , Martin., n'étant encore que catéchumène , rencontre un pauvre à moitié nu, auquel il donne la moitié de son manteau. Ce trait est peutêtre le plus populaire de toute la vie de saint Martin, et il ne faut pas s'en étonner, puisque Notre-Seigneur lui-même en a fait l'éloge et a voulu, poar ainsi dire, se glorifier devant les anges de cet acte sublime de la charité d'un soldat. Dans une foule de monuments, on a choisi ce fait de préférence pour l'offrir à l'admiration et à l'imitation des fidèles. Dans le vitrail de Tours, les anges n'accompagnent pas la figure du Sauveur : ne seraitce pas parce que l'artiste aura été inspiré par cette idée de représenter Notre-Seigneur montrant aux chrétiens eux-mêmes assemblés dans l'église le fragment du manteau du généreux catéchumène? Sulpice Sévère raconte ce fait avec une naïveté charmanto et en des termes qui font assez connaître que de son temps cette action ne fut pas moins populaire qu'au moyen âge.

« En un certain temps, comme Martin n'avait rien que ses armes et le simple habit de la milice, au milieu de l'hiver, qui était beaucoup plus rigoureux qu'à l'ordinaire , tellement que la violence du froid fit périr plusieurs personnes , il rencontra à la porte de la cité des Ambianenses un pauvre privé de vêtements. Celui-ci priaitles passants d'avoir pitié de lui, et tous s'en allaient sans avoir compassion de sa misère. L'homme de Dieu comprit que, puisque les autres ne lui prêtaient point assistance , cet acte de miséricorde lui était réservé. Que faire cependant? Il n'avait que la chlamyde dont il était revêtu : déjà il avait employé le reste en œuvres semblables. 11 prend le glaive dont il était armé, la coupe par le milieu, en donne une part au pauvre et se couvre de l'autre. En ce moment , quelques-uns des témoins se mirent à rire en voyant son manteau déchiré; mais beaucoup, animés d'un meilleur esprit, gémissaient profondément de n'avoir pas eux-mêmes eu Je courage d'accomplir une si belle action, puisqu'ils pouvaient couvrir le pauvre sans se dépouiller eux-mêmes. L?

nuit suivante , comme il s'était abandonné au sommeil, il vit le Christ revêtu de la part do son manteau dont il avait couvert le pauvre : on lui commande de regarder attentive-

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