‹ Dictionnaire d'ascétisme (volume 2)Chapitre 38 sur 216 · LOGIE · texte numérisé non relu

LOGIE

COSMOGRAPHIE DES PÈRES DE L'É- GLISE. — Sous ce titre, M. Letronne a ÎUDiié dans la Revue des deux mondes (mars 84V) un article criliaue où Ton regrette de ne pas trouver plus cfe loyauté et de justice. Nous allons le transcrire d abord tout au long,

i)uis nous le ferons suivre de quelques rélexions qui montreront le peu de fondement des reproches adressés par ce savant

à l'Église et k ceux qui en sont regardés comme les colonnes.

« Il fut un temps, dit M. Letronne, et ce temps n'est pas encore bien loin de nous, où toutes les sciences devaient prendre leur origine dans la Bible. C'était la base unique sur laquelle on leur permettait de s'élever ; et d'étroites limites avaient été fixées & leur essor. On laissait l'astronome observer les astres et faire des almanachs, mais à condition que la terre resterait au centre du monde, et que le ciel continuerait à être une voûte solide, parsemée de points lumineux; le cosmographe pouvait dresser des cartes, mais il devait pascr en principe que la terre était une surface plane» suspendue miraculeusement dans l'espace, et soutenue par la volonté de Dieu. Si quel-» ques théologiens , moins ignorants , permettaient à la terre de prendre la forme ronde, c'était à la condition expresse qu'il n'y aurait pas d'antipodes. L'histoire na-turelle des animaux devait partir de la reproduction de ceux oui avaient été con* serves dans l'arche ; Tnistoire et l'ethnographie avaient pour base commune la dispersion, sur la surface de la terre, de la famille de Noé.

« Les sciences avaient donc leur point de départ fixé et déterminé, et l'on traçait autour de chacune d'elles un c^ercle d'où il lui était interdit de sortir, sous peine do tomber à l'instant sous la redoutable cen* sure des théologiens, qui avaient toujours au service de leur opinion, bonne ou maxx^ vaise, trois ar^ments irrésistibles, la persécution, ja prison ou le bûcher.

•c Ces obstacles, que l'esprit scientifique rencontra dans tout le moyen Age, et qui retardèrent pendant si longtemps les pro*

f;rès des sciences d'observation, tiraient eur force principale de l'autorité des saints Pères. Ces hommes, si éminents par leur foi et leur éloquence, mais généralement peu familiarisés avec les études scientifiques, se persuadèrent que la seule cosmographie bossible était cdle qu'ils trouvaient exposée aans la Bible, et que les opinions des Grecs, c'est-à-dire le système de Pfolémée, ne devaient point être admi3es, parce qu'elles étaient contraires au texte de Moïse, dont toutes les paroles , inspirées par Tesprit divin, devaient offrir le reflet de l'éternelle Sagesse. Quelques-uns d'entre eux , trop éclairés pour ne pas sentir toutes les diificultés qui résultaient de l'interprétation littérale, essayèrent d'entrer dans une voie moins étroite. Pour l'honneur de récrivain sacré, ils pensèrent qu'en certains cas le sens vulgaire de ses expressions en cachait un plus relevé ; ils y découvrirent des allégories savantes ou des symboles mystérieux. Ce système d'interprétation, puisé* dans les habitudes de la philosophie païenne, et que les Juifs alexandrins, tel que Philon, avaient adopté déjà, fut mis en œuvre surtout par Origene, un des plus spirituels entre tes saints Pères; mais on le repoussa de toutes parts. II y eut des docteurs chré»

ET DE PALE«X9T0L0GIE

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tiens gnr, Toyaot à qfxélie conséquence con* duisait linterprétation littérale de la Bible, relativement S la cosmd^aphie, mais n*o« sant pas s*en écarter* Tonlurent qu'on s'abstint de toutes ces discussions mondaines, étrangères à la foi, et qui pouvaient lui nuire ; ils gardèrent eut-mèmes un silence prudent (138). D^autres , recommandables par le savoir, la raison et le courage, osèrent prendre ouvertement la défense des idées grecques. De ce nombre Tut Jean Phi* loponus, doQl Touvrage sur la création a pour objet de prooverque rien, dans la sainte Ecriture, ne s*oppose réellement au système de Ptolémée (139J ; mais il y réussit fort mal: du moins les théologiens en jugèrent ainsi; presque tous s'en tinrent aux conséquences de l'interprétation littérale^ et rejetèrent tout moyen de conciliation. Les fausses idées qui en découlent prirent un tel ascendant, que c^est avec une grande hésitation, et en prenant toutes sortes* de précautions oratoires, qu'on laissait percer une opinion contraire k ces préjugés of" thodoxes. Ainsi, nar exemple, Eusebe de Césarée se hasarae à dire, dans son Commentaire sur les Psaumes^ aue la terre est ronde {\Wj ; puis, effrayé ae tant de hacdiesse, il se nâte d*ajouter que, du moins^ tel est Tavis de quelques-uns, laissant clai^ reroent entrevoir (et le P. Montfaucon luimême [141] le remarque) que cet avis était le sien, mais n'osant ouvertement l'avouer; aussi dans un autre voyage il revient aux préjugés alors en vigueur (IVâ).

« Le patriarche Photius, eu donnant l'ana'.yse des ouvrages de Cosmas (143) et de Biodore de Tarse (144), montre ({u'il était loin de partager les étranges opinions que ces auteurs émeUent sur les phénomènes célestes et la forme du monde ; mais, aux précautions dont il use, il est facile de voir combien il craignait de blesser les Ames pieuses et timorées,

« Cette lutte entre l'esprit et la lettre, entre le bon sens des uns et la foi robuste des autres, flt naître une foule d'ouvrages de controverse, où lespartisansde l'interprétation verbale cherchaient à convaincre leurs adversaires de l'impossibilité de concilier la Bible avec Tastronomie alex^ndrine ; ils en tiraient eux-mêmes les plus étranges hypothèses, qui se réunissaient toutes dans Texclusion formelle de la rondeur de la terre. Saint Augustin, Jactance, saint Basile, saint Ambroise, saint Justin, martyr, saint Jean Cbrysostome, saint Césaire, Procope de Gaza, Sévérianus de Gabala, Diodore de Tarse, etc.«

ne permettent pas que le vrai chrétien conserve Ik-dessus le moindre doute.

• Il faut convenir que si les phénomènes naturels n'étaient pas là pour contredire le texte, l'interprétation littérale serait sans réplique; Texplication que les Pères donnent de la BibJe et les conséquences qu'ils en tirent seraient également iucontestaoles. Ce n'est vraiment qu'à l'aide des interprétations les plus forcées qu'o%peiit voiraans ce texte autre chose que ce qu'ils y ont vu. Ce n'est qu'en changeant le sens naturel des mots, en bouleversant la suiV) des idées, que les géologues bibliques de^

Suis Burnet et Whiston jusqu'à Kerivan Qt )elucy ont pu réussir à faire accorder la Genèse avec leurs idées^ Telle est, par exemple, leur explication favorite du mqt jour^ dans le récit de la création; selon eux, ce n'est pas un espace de vingt-quatre heures, c'est un intervalle de temps indéterminé qui a pu être inimense. Deluc et ses ipditateurs n'aperçoivent que cp. moyen de se procurer le temps nécessaire pour la formation des diverses couches qui composent l'écorcedu globe. M^iis c'est acheter bien cher lavantago de faire de Moïse un géologue : car cette fameuse interprétation, contraire à l'ensemble du texte, le tend complètement inintelligible. Adoptée ou plutôt tolérée en désespoir de cause par quelques théologiens conciliants (145J, elle a toujours été rejetée du plus grand no/cbre, catholiques ou protestants, parce qu'elle ne donne a Moïse l'apiiaronce- du savoir géologique qu'eii lui étant jusqu*à lombrp du sens commun (146). Ce récit demeure véritablement inexplir:able, lorsqu'on part dupoiijj.de vue scientifique, mais il devieni clair et facile,, comme le reste du premier chapitre de la Genèse^ quand on ne veut y voir que l'expression naïve de ces idées élémentaires qui se sont présentées à tous les peuples dans 1 enfance de la civilisation (147)« « Imaginer que Ho'ise a pu n'être pas inspiré en tout ce qu'il a écrit, distinguer, comme l'ont fait quelques modernes, ce

S Ai est de foi de ce qui est- science, c'est ce qui ne vint pas et ne pouvait venir dans la pensée des Pères; forcés tout à la fois par le sens certain des mots et l'ascendant d'une conviction profonde, ils croyaient ne pouvoir hésiter sur les conséquences de l'interprétation littérale. Ils fer* inaient les yeux sur leur absurdité ; ce qui était écrit devait être vrai ; tant pis pour la raison humaine, elle devait se soumettre» car, comme le disait saint Augustiq, ma^

(138) Jbh. Pniopex., De créai, mtméi, m, 13; p. 154» f 35.

(139) Id.,'p. 58. 79,1U, 119, 120 et aiibi.

(140) Dans b Cotiect. msa Pair., i, p. 460. E. éd. Montf.

(141) Ptmf. in Euseb., in CoU. nos. Pat. i, 355.

(142) Comm. m Besaîam.^ Coll. nos., ii, 511, D. |J43) Biklioik., omI. 55, p. 9, éd. Hoescb. — 7,

cnl. 2, L U, 15, ed Bekk.

(144) .49. enmd.^cnà. 223, p. 362, ad Hœsdi.^

P. 220, coL 2, 1, 15, Bekk.

(145) Frâtssmocs, Défense 4% ckristioitisme , t. U. p. 202-203; 1825. 1d-12.

(146) Bercicr, Dict. de ihéot., art. Jour. Les 6*'* néllctins auteurs de VArt de vérifier le$ date* ax-n*. Père chrétienne^ p. 106, în-4*. Roseniiijlleb, tit PenUtt , I, p. f\^9. EiCHHORS, Vraesckiehte^ p. i, p. 151, eu*.

(147) HET?if:, De HesioJb thesL, oompu. goU., 1. 11,^ p. 137. PoTU, Mo9e$ nnd David Keinegeolageu (yoïse' et Davii anilorofnl gc^ologii/^. ), p. 47; Uiert., 17îliD«

eos

DICTIONNAIRE DE COSMOGONIE

Sif

jor esi Scrif turcs auctorUa$ quam omnis hui mani ingenii capacitas (148 9).

^ Ajoutons mi ils étaient presgue à leur insu sous rinuuencn des opinions populaires qui dominaient encore les esprits même assez éclairés^ et de celles oui avaient été soutenues dans les lécoles philosophiques des païens. Car, à côté des progrès, à la vérité très-lents, des sciences d'observation , vivaient toujours les hypothèses imaginées partes anciens philosophes pour expliquer les faits avant de les connaître : et ces hommes ingénieux avaient si largement exploité le champ des vaines conjectures, que les premiers commentateurs juifs ou chrétiens de la Bible, dans leurs rêveries les plus extravagantes, purent difiicilementy glaner une explication toutbfaitnouvelle. La plus étrange de leurs explications a sa racine dans quelque opinion de ces philosophes païens dont ils méprisaient heaucoup la morale^ mais dont ils estimaient fort le savoir, et qu'ils aimaient toujours h citer à Tappui de leurs propres opi? nions.

H C'est ainsi que les idées cosmogranhi-; ques auxquelles l'autorité des saints Pères oonna tant de crédit, remontent presque toutes aux écoles philosophiques de la Grèce. Ce fait remarquable ressort avec évidence de l'examen de quelques-unes des opinions dont se cofnpose cette singulière cosmographie.

« Je prendrai pour base de cet examen la Topographie chrétienne de Cosmas, publiée par le P. Montfaucon, dans la Coliectio nova Pairum, — C'est, entre les ou- ▼raees qui nous restent sur ce sujet, le seul où un système cosmographique soit exposé d'une manière complète. Je le comparerai ensuite aAx notions détachées qu'on tire des anciens commentateurs de la Bible, en prouvant qu'elles remontent toutes à cfueiquc opinion soutenue dans les anciennes écoles philosophiques.

De la topographie chrétienne de Coimaê

Indieopleuste

« Au commencement du VI* siècle, vivait à Alexandrie un personnage qui, après avoir fait le négoce et voyagé dans les mers de Mnde, avait embrassé la vie monastique.

Dans le repos et le silence du cloître, il composa plusieurs ouvrages, dont il ne nous reste plus c|ue la Topographie chrétienne Ce livre, écrit vers l'an 535, a été connu de Photius, qui en a donné un extrait fort succinct (150); mais ce savant patriarche a ignoré jusqu'au pom de l'autcgr; et Fabrice petit ou\raffe,d un savant théologien d'Helmstadt, t pour objet ae céfutor ta géologie bibliaué (je Kir- %'an (dans ses geoiogicul li$satj$^ pag. 5;i rt suiv.). I/auteur veut prouver que le premier chapitre de 1» (*€»é<«, f*iie conlicnt point de révélation; 2<> encore moins une révélation de faits géologiques; 3" en au- ÊTjne façon ure révélation failr à Adam on à M^îsc.

(1 18-9) /m GeMff., Il, 9. 0pp., (. III, p 15:», B.

dus doute même si celui de Cosmas, qui se trouve dans le manuscrit, ne serait pas simplement un de ces surnoms qu'il était d*usage de prendre, d'après le genre des occupations auxquelles ou se livrait, ou des ouvrages qu'on avait composés (151). Quoi qu'il en soit, ce livre n'a guère paru intéressant jusau'ici que par quelques détails curieux dans llnde, où l'^iuleur avait voyagé, et principalement sur Tes fameuses inscriptions grec* ques qu'il avait copiées à Adules; aussi, à 1 exception de ces particularités, qui ont été l'objet de diverses recherches, le fond du livre n'a -pas beaucoup occupé les savants; •n tout ce qu'on en lit dans plusieurs ouvrages géographiques peut être considéré comme un simple extrait de la préface du savant Montfaucon. Cependant le fond même de ce livre le rend un des plus curieux de l'épo-

3ue où il a été composé. Le but principal e lauteur a été d'établir le seul système cosmographique qui lui semblait orthodoxe^ c'est-à-dire, selon lui, conforme au sens littéral de la Bible, auquel il s'attachait avec scrupule. La partie astronomique de ce système est complètement absurde; la partie géographique est remplie de notions fatisses et d idées extravagantes; et toutes deux seraient à peu près indignes d'examen, si elles ne nous représentaient qu'une opinion individuelle. Mais l'analyse approfondie de ce livre démontre que les opinions qui s'y trouvent ont été celles de plus d'un auteur des premiers siècles du christianisme.

« Cosmas attaque très-vivement ce quHl appelle les hvpotnêses grecques^ c'est-à-dire les idées de 1 école alexandrine sur la rondeur de la terre et l'existence des antipodes (152). 11 croit démontrer d'abord sans réplique, que l'Ecriture est formellement contraire à ces dangereuses idées. Ensuite il avance qu'il est absurde d'imaginer que des hommes peuvent vivre la lôte en bas et les pieds en haut (153), et que la pluie peut tomber des quatre points de l'horizon diamétralement opposés (i^h). Ces arguments datent de loin, et en tout temps ils ont été trouvés fort bons. Plutarque (155) les met déjà dans la bouche d'un des in:erlocuteurs,

§rand ennemi de la sphéricité de la terre et es antipodes ; et on les voit se réproduire de siècle en siècle, depuis Lactance et saint Augustin jusqu'au moment où la découverte de rAmérique et le voyage autour du monde de Magellan vinrent pour toujours réduire au silence les adversaires des antipodes.

« Selon Cosmas, la terre est une surface plane entourée de fOcéan ; au delà s'étentl une autre terre que les hommes habitaient avant le déluge, mais où ils ne peuvent plus pénétrer maintenant. Cette terre est cntouT

(150) Bibiiotkeca, cod. 36.

(151) Fabr., Bibi. gr., III, 2i; t. II, p. 612.

(152) CosnAS. p. 121, A, B; 157. A; 275, A. (1.^5) Cosmas, p. 1I4« £.• ^ (loi) ld.,p. 119, D.

(15:i) De iGCit in orbe iun(r, p. 925; t. IX, p. 654. Rcihk.

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