‹ Dictionnaire d'ascétisme (volume 3)Chapitre 11 sur 186 · L'ASCÉTISME JUSTIFIÉ · texte numérisé non relu

L'ASCÉTISME JUSTIFIÉ

Lemonacbisme tout entier esi un fruit et un développement naturel de Tascétisme ou du désir de la perfection; mais l'ascétisme, c'est-à-dire la pratique dés conseils évangéliques n*est pas renfermé dans les limites des monastères : on le trouve non-seulement dans le sanctuaire, mais encore au milieu du monde. Le clergé. Tordre sacerdotal surtout, est voué à une perfection plus haute que le commun des fidèles. Il appartient à Dieu par un contrat spécial, dont les clauses principales sont les vœux de chasteté, celui de la prière pour le peuple chrétien, avec la promesse d'obéissance. Et si on mesure la perfection de ces observances avec la difficulté de les remplir au milieu du monde, on sera étonné que le clergé catholique puisse se conserver aussi digne et aussi zélé qu'on peut l'admirer dans tout l'univers catholique. Nous pouvons bien faire la part de la faible humanité, sans craindre de diminuer Testime que commande l'attitude du clergé au milieu des populations. On a pu admirer sa prudence au milieu des commotions politiques de l'Europe : mais la sainteté de sa vie et la pureté de ses mœurs, au milieu des séductions du monde, sont aussi merveilleuses que le fait des trois jeunes hommes jetés dans la fournaise ardente sans en être consumés.

11 est elair que c'est l'esprit de contemplation, l'union avec Dieu, une naoitude de voir et de juger les choses de ce monde au point de vue de l'autre monde, qui produit ces admirables effets dans le clergé catholique. Aussi que de saints Pontifes, que de saints prêtres depuis les apdtres jusqu'à saint Vincent de Paul et jusqu'à nos jours, ont donné au monde l'exemple d'une vie consommée dans la vertu, et toute dévouée au saiut des âmes et à la bienfaisance chrétienne 1

Ne craignons pas, malgré la corruption du siècle, d'y jeter un regard attentif pour y démêler un grand nombre d'âmes justes, dans les villes et dans les campagnes, adorateurs en esprit et en vérité; elles touchent la corruption sans être souillées, et si le péché leur a fait de profondes blessures, elles les ont lavées dans les eaux salutaires de la pénitence; elles continuent tous les jours leur vie pénitente, en supportant avec courage et résignation les travaux et les contradictions de la vie présente.

Nous avons vu, dans la primitive Eglise, des vierges chrétiennes qui pratiquaient la chasteté sans sortir du monde. Le tiers ordre de Saint-François avait enrôlé un très-grand nombre de personnes séculières qui vivaient dans leur famille comme dans les cloîtres. Sainte Elisabeth de Hongrie appartenait au tiers ordre de Saint-François.

Plusieurs ordres ont eu des affiliations dans le monde et enseignaient aux Chrétiens à trouver les douceurs de la solitude au milieu de l'agitation du siècle.

Ainsi, dans tous les temps, l'esprit de Dieu agissant dans ces âmes vertueuses est le même; il les pousse à la contemplation des choses divines, et pour s'y élever plus sûrement, on donne un frein à la chair et aux sens, on cherche la solitude et le silence, on mène une vie pénitente et modeste, voilà les caractères éternels de la vraie piété et le seul chemin de la perfection. Que l'on vive dans un cloître, ou dans le sanctuaire, ou dans le monde, la mortification des sens et le recueillement intérieursont la base de la solide vertu. Les mœurs divers et les temps dififérents ne changent pas le fond des choses, parce que les deux termes dont la pratique de la vertu est l'objet, restant immuables, c'est un Dieu offensé et tout-puissant, d'une part, et une créature coupable, ingrate, et cependant toujours prête à retourner à ses infidélités, de l'autre. Voilà ce qu'ont compris les patriarches qui marchaient sans cesse dans la présence (lu Seigneur; les prophètes, qui vivaient dans la retraite; les solitaires, dans leurs déserts; les moines, dans leurs couvents; et tous lés justes î|ui, au milieu du monflc, usaient du monde comme n'en usant pas.

A c6té de Tascélisme orthodoxe et saint, on peut remarquer dans la suite de Thistoire, un ascétisme faux et erroné, un mysticisme de faux a1oi,dont la racine est l'orgueil d'abord et un désir violent d^ se distinguer des autres par des pratiques extraordinaires; ensuite, la corruption qui quelquefois trouve son compte, dans ses calculs diaboliques, à prendre un air dévot pour trouver des complices ou des victimes.

!! y a eu les faux prophètes à côté des prophètes inspirés de Dieu|; ils affectaient avTssi un air austère.

Dans les sectes juives que nous avons eu occasion d'admirer, les réchabites, le^ ihéra^ peutes et les esséniensy il y avait aussi le cdté exagéré. Nous avons vu quelque» principes faux qui devaient donner naissance à ces vices qui se personnifient surtout dan^ la secte des Pharisiens.

Nous pourrions, en traversant tous leis siècles, trouver çk et là des esprits exagérés ou des hérétiques formels, comme les gnostiques^ les montanisleSf les manichéen»^ les albigeois^ les fratricilltSy les flagellants^ les beghards^ les quiétistes^ les illuthinéSf etc., etc. (Foy. ces mots,) Dans ces derniers temps nous avons tu les théophîlantropes, les disciples de Vintras, etc.

Hais, depuis l'hérésie de Lumer, il n'est plus po»^le de compter les sectes qui pullulent au fond de ce gouffre d'erreurs; sectes quH la plupart, ont senti ie besoin de revenir h un culte plus empreint de piété que cettii que leur faisait l'hérésie. Mais, séparés de l'unité, au lieu de revenir au vrai culte consacré par la tradition de seize siècles, ils retombent dans de déplorables extravagances. Demandons à Dieu que Theure du retour sonne bientôt. A quelques signes on pourrait conjecturer que ce moment approche.

Nous n'avons que faire de remuer cette poussière d'hérésie, qui ne peut jeter un grand jour sur la pieuse matière que nous traitons. Laissouslà cescoupables tentatives del'orgueil et de la corruption, qui ressemblent à la vraie piété bien moins que le singe ressemble à Thomme. Au fond, cependant, la comparaison est assez juste, car ces faux mystiques n'ont pas l'flme de la piété; ainsi, c'est Pâme qui manque des deux côtés.

Cependant les temps modernes nous ont fourni deux exemples d'un mysticisme fort dangereux pour l'entraînement des Ames naturellement austères et aimant la piété; c'est le molinosisme et le jansénisme. L'un étalait des principes d'une pureté et d'une perfection apparente si séduisante, que plus on sentait dans son cœur de penchant à une haute rertu plus on était facilement entraîné à suivre ces maximes. {Voy. &Iolinosismb, Quiétisme.}

Quoi de plus sublime, en apparence, que de dire que la perfection chrétienne consiste dans la tranquillité de l'âme, dans le renoncement des choses extérieures et temporelles, dans le silence absolu imposé & tous les mouvements de l'esprit et de la volonté. Voici le serpent caché sous cette spiritualité si rafinée; c'est que tandis que l'on supposait l'es*» prit lout absorbé en Dieu, la partie inférieure, c'est-à-dire le sens,*pouvait être livrée aux dérèglements, pourvu que la partie supérieure se tint en repos en Dieu.

Les jansénistes sont les montanistes du xvu* siècle, sévères , exagérés, subtils et insoumis comme eux'; dans ces deux époques, dans ces deux siècles on voit de grands noms, de nobles vertus. Il ne manque qu'une chose à ces deux branches si fortes en apparence, c'est d'être attachées au tronc vital, c'est de tenir à la racine de l'Eglise, qui seule peut communiquer la vie, la durée et le mérite. Par leur résistance, ces deux branches qui paraissent couvertes non-seulement d'un beau feuillage mais de bons fruits, on les a vues se dessécher comme des branches mortes. La vraie piété, la perfection ne peut exister que dans le corps mystique de Jésus-Christ : — Ut sint consummati in unum. — Nous observons ici que ce qui est vrai pour les sectes l'est pour les particuliers. Il faut se défier des dévotions particulières extraordinaires : la règle est que les fidèles qui veulent se perfectionner doivent suivre la direction de celui qui s'est chargé de leur conscience. Il est pour elle la voix de l'Eglise; si en se trompant il nous trompe, il est seul responsable de ses erreurs, du moment où l'âme qui s'est volontairement confiée à sa garde a mis toute la bonne foi possible dans ce discernement.

IS5 DISCOURS PRELIMINAIRE. Ii6

Qu'jr a-t-il au monde de plus inoffensif et en même temps de plus utile qu'un Chrétien fervent priant Dieu pour lui et pour son prochain, dans un cloître ou au milieu du monde, toujours prêt à être utile selon son pouvoir, maître de ses passions, se contentant de peu, oubliant les injures et ne cherchant que la paix? Il semble que ces sortes de personnes devraient être en tout temps un sujet d*admiration. Il n'en est rien cependant : la seule vue du juste est une accusation contre le pécheur, sa présence le condamne. Voilà le secret de la haine dont il est l'objet.

Depuis trois siècles le génie du mal, l'antique ennemi qui rôde^ans cesse autour de !*£glise pour faire une brèche au bercail, a fait consister sa tactique à abaisser le christianisme au niveau des devoirs généraux de la loi naturelle.

Le premier acte d'hostilité de cette guerre, dont le dernier combat n'est pas encore livré, quoiqu'elle dure depuis trois siècles, a été une admiration exagérée pour l'antiquité païenne. Rien ne paraissait plus innocent d'abord; on ne songeait qu'à l'éclat d'une littérature harmonieuse et aux formes magiques des arts. On a poussé cette Qèvre d'admiration jusqu*à méconnaître les incomparables chefs-d'œuvre dans tous les genres dont le génie du christianisme, longtemps arrêté par la chute des empires et le sac des barbares, commençait seulement depuis une période assez courte à doter le monde chrétien. Ce n'est qu'au bout de trois siècles d'ingratitude qu'on commence à être juste.

Ce que nous voulons signaler dans cette guerre gigantesque contre TEglise et contre l'esprit de l'Evangile, c'est que l'enthousiasme pour le paganisme a été contemporain de la haine contre les monastères et la politique de la perfection évangélique.

Le côté rationnel, en apparence, de cet argument contre le christianisme, tel qu'il étaii entendu par nos pères du moyen âge, était que.les conséquences extrêmes du principe de renoncement et de mépris des choses du monde conduisait directement à arrêter le mouvement ascensionnel de la civilisation dans ses développements les plus brillants. Nous ne nous écartons pas de notre sujet : nous sommes au cœur même du sujet.

Connaissez-vous une institution qui ait étéaWtquée avec plus d'acharnement que la vie cénobitique depuis cette époque. On a prétendu lui faire son procès au nom de tous les intérêts et au nom de tous les droits. On criait à la violation de la liberté individuelle ; à la sauvage et inutile cruauté des macérations; à l'insulte faite à la Providence, qui convie tous les hommes à jouir sans réserve des biens matériels qu'il répand sur nous ; au déplorable larcin que le célibat fait à la société en diminuant le nombre des citoyens; aux charges exhorbilanles que les ordres mendiants imposent inutilement à la société. Quel thème fertile, en discours et en livres éloquents, depuis Luther jusqu'à* Eugène Sue! Piitience, Messieurs 1 Dieu ne semble pas se presser, mais il sait bien se donner raison. Et ici Dieu s'est si bien donné raison, que nous n'avons plus rien à ajouter pour défendre sa cause. Oui, la Providence a donné do nos jours trois grandes réponses qui réduisent à néant et les faux politiques et les faux philosophes qui, depuis le xvi* siècle, ont déclamé contre les ordres religieux. Aux politiques. Dieu a répondu par deux plaies : celle du paupérisme, et celle de l'effrayante exubérance de population dans les pays qui ont remplacé exclusivement les monastères par les usines, qui ont fait jeter des cris de détresse aux plus fameux docteurs, et qui ont réclamé le célibat forcé au nom de la loi. Aux philosophes il a donné un démenti plus éclatant et plus humiliant encore. Il a répondu parce hideux déchaînement socialiste de 184.8. Que pensent-ils aujourd'hui des droits de ï'homme et de la société violés dans un moine qui ne se plaint jamais et qui console souvent, en face de ces socialistes, qui sont leurs enfants , et qui prétendent avoir trouvé le droit du pillage et du massacre?

M. Chassay a victorieusement répondu aux attaques des principaux philosophes de notre temps, qui ont voulu flétrir Fa vie monastique. On peut consulter son excellent ouvrage du Mysticisme catholique. Un des plus sérieux adversaires du mysticisme catholique est M. Jouffroy dont nous allons relever quelques assertions. En lui répondant, nous répondons à tous. La vie monastique blesse profondément les tendances sensualistes de sa philosophie, la religion chrétienne est trop ^spirilualiste pour lui; il

147 • DICTIONiNAIRE D'ASCETISME. 128

ne manque pas d'en faire un chef d'accusation. Le spiritualisme exalté du christianismit naissant, dil-il, tournant au mépris de la terre et au désir du ciel. Nous acceptons le reproche.

Les communautés religieuses sont peuplées d'âmes courageuses, qui ne tiennent aux biens de la terre que par les liens de la stricte nécessité. Laissez-les^ donc, je vous prie, dans cette simplicité de goûts. La soif des biens est inextinguible dans le monde. Jamais Tappélit des richesses ne s'est traduit en menaces aussi formidables contre les propriétaires. Les passions aspirent aux jouissances, non plus par le travail mais par la spoliation, et vous voulez fermer la seule soupape de sûreté qui vous reste peut-être. Hélas l il n'y a pas assez de biens pour tous. Laissez donc des Chrétiens modestes vivre sans bruit dans un coin de terre, se contentant d*un morceau de pain noir et de légumes; la part des gens du monde en sera meilleure. Le superflu, s'ils en avaient, passera aux malheureui. N'entendez-vous pas les plaintes de quelques économistes qui vous monarent d'un excès de populations et d*îs fléaux qui viennent à sa suite ; ces craintes n'ont rien perdu avec le temps de leur caractère sérieux. Le mysticisme, comme vous dites, vaut bien la corruption et la débauche pour mettre un frein a l'exubérance de la

population.

Le plus grand développement mystique que nous connaissions a eu lieu dans les temps qui ont suivi la naissance du christianisme , et rou5 siwez dans quel état se trouvait le monde à cette époque. Le scepticisme le plus complet de philosophie s'unissait, dans la décadence de l'empire romain, à la corruption ta plus profonde en morale et à la tyrannie la plus dégradante en politique : la vérité, la vertu, la liberté, ne semblaient plus que des mots, et tout paraissait se réunir pour décourager Vhomme de tout effort, pour lui en démont'-er rinutilité. A quoi bon, si la vérité est introuvable, la chercher? Si tout est indifjférent, agir d'une manière plutôt que d'une autre ? A quoi bon même agir, si des siècles d'héroïsme et de victoires ne conduisent une société qu'à vivre malheureuse et sans glotref ious des oppresseurs imbéciles ou sanguinaires? Voilà ce que semblait dire aux homme$ la grande époque dont nous parlons et sous quel aspect elle tendait à faire envisager la destinée humaine. D'un autre côté l'inondation des barbares grondait aux portes de l'empire, et la menace de cette fatale et inévitable calamité parlait peut-être encore plus haut de la vanité des choses d* ici-bas et de l'impuissance humaine, que la voix du passé et le spectacle du présent. Ajoutez le spiritualisme exalté du chri^ianisme , qui tournait au mépris de la terre et au désir du ciel, des âmes que tout concourait déjà à pousser dans cette direction ^ et vous comprendrez que jamais circonstances ne furent plus favorables au développement de cette doctrine (60).

Nous ne sommes pas loin d'accepter cette interprétation, nous faisons nos réser- Tes sur ce qu'il y a d'absolu dans l'esprit de l'auteur sur la puissance de ces causea ; carie christianisme porte en lui-même, indépendamment de l'esprit et de l'état de chaque siècle, des motifs permanents qui appellent certaines âmes orivilé^iées à la vie contemplative, h la séparation du monln.

Dii reste peu s'en faut que cette éloquente peinture, de la décrépitude de l'empire romain ne soit applicable à notre époque. Heureusement il y manque encore bien des traits pour une ressemblance parfaite. Mais qui nous dit que nous ^ saurons nous arrêter sur cette pente ou nous glissons. Qu'il est sombre l'aspect de notre société (61), et que nos douleurs sont déchirantes I et vous arrêtez ceux que les scandales de notre corruption affligent et dégoûtent et qui voudraient s'enfoncer dans la solitude pour servir Dieu et prier pour leurs frères égarés. Tel est l'esprit libéral de notre temps^ qu'on refuse cette dernière consolation à ceux qui la réclament.

Cet immense entraînement, ajoute notre auteur, faillit détourner cette grande religion de son véritable esprit et l'absorber dans un ascétisme impuissant.

On peut se rassurer : l'esprit de Dieu gouverne son Eglise sur la terre. Par le principe même de la liberté humaincy on a pu voir quelques communautés religieuses s'éloigner

(60) Cours de droit naturel, t. ^^

(61) Ceci a été écrit avant le 2 décembre.

129 Discours PREUMKNAIUE. 150

du véritable esprit qui devait les animer ; mais le christianisme aura toujours assez de jeunesse et de vigueur ponr recruter cette milice d'élites des communautés religieuses» avant-garde de TEglise militante, prête à tous les dévouements, à toutes les souffrances pour Dieu et pour leurs semblables.

On peut se rassurer surtout de la crainte de voir la religion chrétienne a aucune époque pousser les générations en masses vers la vie purement contemplative.

Jouffroy ne pouvait pas se douter que le régime chrétien a deui parties, les préceptes et les conseils.

Il y a les préceptes positifs, absolus, le décalogue : c*est-à«dirc des lois générales; et il est de Tessence de foute loi véritable d'être générale et absolue. Il y a ensuite les conseils, comme lorsque Jésus-Christ dit à un jeune homme : Vendez votre bien et donnez-le aux pauvres; conseils qui n'obligent.personne précisément, parce qu'ils invitent aune perfection morale, qui n'est faite que pour quelques âmes d'élite. L'héroïsme de la vertu d est pas si vulgaire qu'on doive craindre que le genre humain périsse par cet endroit.

La masse du genre humain est appelée par la religion à mener la vie active du travail des mains, à manger son pain à la sueur de son front, et cette vie l'Eglise l'honore et l'encourage.

"Jouffroy a eu une incroyable distraction lorsqu'il a dit : Le dogme myilique attire à lui comme parune nécessité invincible^ ou le dogme du manichéisme^ ou le dogme dupéché^ la chute de Vhomme (62).

Le dogme mys/t^ue, singulière expression qui accuse les notions superficielles de lauteur sur cette matière , attire à lui le dogme du manichéisme. Mais l'Eglise a-t-elle été manichéenne quelque part? N'a-t-elle pas condamné cette erreur dans plusieurs conciles? A-t-elle toléré cette doctrine monstrueuse dans les cénobites qui suivaient son esprit ?

Sans doute les moines étaient manichéens, parce qu'ils ctojsieui au démon ^ principe du mal qui séduisit Eve et qui s'efforce de détourner Vhomme de cette patiente soumission et de Vattirer dans les voies insensées de F activité mondaine.

Remarquez que la croyance aux mauvais esprits nous est donnée ici comme une croyance particulière aux moines et non comme un dogme de TEglise universelle; première erreur. Cette croyance des anges déchus est prise pour le manichéisme ; seconde erreur plus grossière que la première. Les enfants savent qu'il n'y a aux yeux des Chrétiens qu'un seul être nécessaire f. seul principe do toutes choses, qui permet au démon , ange déchu , de tenter les hommes, mais qui ne souffre jamais qu'il entame la liberté humaine»

Toula cette leçon brille d'aperçus de cette justesse et de parfaite connaissance de son sujet.

Par une bizarre contradiction , dit le même auteur, ces idées coexistent avec la doctrine tout opposée de V épreuve , qui est la vraie doctrine du christianisme sur cette vie « celle par laquelle il a exercé sur V humanité une influence s% puissante et si utile , et opéré en morale une si heureuse et si magnifique révolution.

Nous sommes heureux enfm d'entendre une appréciation juste dans cette longue et fastidieuse leçon. Oui, la doctrine de l'épreuve est à la base du christianisme » parce qu'elle suppose lu réhabilitation €omme la suite nécessaire d'une chute primitive ; oui» la religion chrétienne a exercé par là une heureuse inQuence sur le genre humain, parce que seule elle a bien jugé le cœur de Thomme et saisi la maladie qu'elle était appelée à guérir. Cet aperçu aurait dû Taverlir qu'il pouvait bien tomber à faux dans ses critiquer précédentes , el qu'il n'y avait pas contradiction entre le manichéisme et Tidée de l'épreuve, attendu qu'il n'y a pas de manichéisme : il n'y en a pas non plus avec le dogme du péché originel. Etrange distraction de Tautcurl s'il y a eu chute primitive, cela n'appelle*t-il pas naturelle^ ment l'épreuve de la réhabilitation? Je m'empare de cette idée d*épreuve que Jouffroy admet dans son système, du moins.en principe , car chez lui elle u'inQue pas la réalité d0

(62; Droit natur., t. V\ p. U8.

IM DICTI0!CXA1RC D ASCETISME. ISt

la Yie; je m'en empare^'âis-je, et a?ec cette idée je le forcerai à admettre on spiritualisme plus franc qoe le sien.

L*épreure suppose le pro?isoire et s*acbemine Ters le déGnitif» comme Texil appelle la patrie. Â ce point de rue le monde se rapetisse et la rie n*a de grandeur que par Tépreuve bien supportée» parce qu'elle établit ou fortifie nos droits k la possession de la chose qui est le but final de Tépreuve.

Ne plaisantez donc plus les'cénobites qui éteignaient les appétitê de ta chair et ferwmeni ainsi Fun des chemins par lesquels les choses extérieures nous tenteni et nous aitireni plus puissamment.

On pourrait rappeler ici à Fauteur les immenses serrices qu'ont rendus les ordres religieux , et lui prouver que cette portion si intéressante de la famille cbrétienne n^esl pas une pièce inutile au monde, même sous le rapport de la ciTilisation. Mais louffroy a jugé les ordres religieux avec les plus mauvais préjugés de son temps , et son travail n*e$t qu'un tissus de bévues et de fausses allégations ; je ne crains pas même d'avancer qu'il n'est pas assez sérieusement préparé pour motiver la critique que j'en ai fcite. J'ai voulu seulement montrer commi3nt, avec beaucoup de talent et d'esprit, un philosophe savait •sltepier un sujet et se moquer de ses auditeurs.

M. Thiers, autrefois si rude adversaire des ordres religieux, a senti la rigueur de ses préjugés se détendre. Le monde mieux compris , l'expérience des événements et de 1'^ lui ont découvert déjà bien des côtés avantageux dans la vie du cloître ; on le trouvera cependant encore plus éloquent que théologien. Ecoutons-le signalant un des bienfaits du clottre, qui k nos yeux n'est point le principal.

« Le christianisme saisit au passage ce désespéré qui allait attenter à sa vie , arrête son bras, l'emmène , le conduit dans la solitude , l'arrache k cette vie agitée des cités , à ces sensations infinies , tour à tour délicieuses ou poignantes , qui le troublaient sans cesse ; l'enferme dans ces clottres silencieux et tristes , où , dans un espace étroit , entre les quatre faces d'un portique uniforme , il se lèvera, priera, travaillera, tous les jours aux mêmes heures ; n'entendra que la cloche du couvent , n'aura d'autre événement que le lever et le coucher du soleil , et sentira son ardeur s'éteindre dans la sublime et douce uniformité de la prière , remède puissant et unique contre l'agitation morale , capable de calmer jusqu'à l'Ame tendre et passionnée d'Hélo'ise et de la Vallière (63). »

Je termine par cette réflexion : Jamais on n'a mieux compris que de nos jours que le bonheur n'est point fait pour la terre que nous habitons. Le mécontentement des masses semble croître et s'aigrir de plus en plus à mesure que la civilisation étale de plus étonnantes merveilles et de plus abondantes richesses. 11 doit être clair pour tout le monde que nous aurons toujours, comme le dit l'Evangile, des pauvres parmi nous, et que la satisffliction des sens , le calme même de l'esprit n'est point le but de la vie. Ceux donc qui jugeraient la vie monastique au point de vue des privations qu'elle impose, et qui la condamneraient parce qu'elle refuse à l'homme les jouissances auxquelles il peut et doit prétendre en ce monde, feraient preuve d'un esprit très-étroit. Ceux-là ne comprendraient guère, d'abord la diversité des vocations , des goûts qui sont dans le cœur de l'homme et que l'Evangile a si bien discernés , ni les charmes secrets que la grâce et l'amour de Dieu savent répandre sur les habitudes calmes, et presque toujours bienfaisantes et utiles au prochain , des personnes qui se séparent du monde à la voix de la religion. Voilà ce que Jouffrojr a été loin de comprendre , nous ne l'en féliciterons pa^ , ni tous ceux qui ont partagé ses sentiments. (Voy. Htsticismb, Théologie mtstiqub ÂsciTBS, Moines et

MofflSTftBES.)

C'est peut-être trop nous occuper des ennemis de la vie contemplative dans un ouvrage comme celui-ci. Qu'avons nous besoin de nous troubler pour ces ^erviteursde Dieu et|denous tnquiéterjdu jugement qu'en portent les impies. Puisqu'ils ne craignent rien pour eux-mêmes et que leur confiance est en|Dieu, ayons nous-mêmes cette confiance dans cette douce pro-

(85) De la propriété.

I5S DISCOURS PREUMlNAiaE. 134

vidence qui a des miséricordes et des longanimités infinies même pour les méchants : Devons-nous craindre qu'elle oublie de protéger ses amis?

Ce qui nous préoccupe davantage ce sont ces préjugés dont nous avons déjà dit un mot, que les gens de bien eux-mêmes ont conservés contre tout ce qui se rapporte au mysticisme.

Au début de ce discours, nous avons posé des principes certains et clairs que nous ne répéterons pas iei» et que nous supposons incontestables et acceptés. Toutefois, il n'est pas hors de propos d'entrer dans quelques détails, et de nous appuyer sur quelques autorités, afin de faire tomber le dernier nuage des préjugés, s'il pouvait encore en rester.

Les uns voudraient qu'on s'en tînt à une vie régulière, mais commune, qui ne se dislingue en rien des Chrétiens irréprochables qui vivent dans le monde. Tout ce qui défasse ce niveau, ils le regardent ou comme superflu ou comme dangereux et sujet à illusion, ou nourrissant l'orgueil ou poussant sur le penchant des excentricités et des extravagances.

Cette considération a un côté séduisant, puisqu'on effet on peut supposer une personne très-parfaite tout en vivant de la vie commune. Il n'est pas môme rare de voir des personnes du monde conserver une &me bien pure et un cœur très-innocent, qui cependant ne font à l'extérieur que ce que font les Chrétiens tièdes qui les entourent.' Ils observent rigoureusement les commandements de Dieu et de l'Eglise et ne vont pas au delà. Ils ne savent œ que c'est qu'oraison mentale; ils ne pratiquent que les jefûnes commandés par l'Ëglise, ne connaissent ni contemplation, ni extase, ni pénitence extraordinaire. Ils prennent part môme aux plaisirs innocents que Ton se donne dans leur condition ; mais^ du reste, ils sont bons, pacifiques et justes avec le prochain, patients dans les adversités, craignant gn^ndetnent le péché mortel. Certes, il serait à souhaiter, nous dira-t-on, que la monde fût peuplé de pareils Chrétiens ï ainsi soit-il, disons-nous à notre tour. La terre serait un Eden ; mais cela n^est pas ainsi, et nous avons la douloureuse certitude qu'il n'en sera jamais ainsi. Le mot de Jésus-Christ sera toujours vrai : Vœ mundo a scnndalis.

Nottf avons, certes, confiance que Dieu saura trouver ses prédestinés, et nous aimons à espértr, puisque l'Eglise ne nous le défend pas, que le grand nombre sera sauvé. Mais il est évident que pour cela il faut compter, d'une pari, sur ceux qui meurent avant l'Age de raison, et, d'autre part, sur ceux qui se convertissent à l'article de la mort; nous soœqies peifuadés qu'il ^ a de grands trésors de miséricorde répandus sur les mourants. Ces considéri^ons n'empftchent pas d'accepter ce que nous voyons de nos yeux^ que le monde est une masse de corruption. Les justes y sont des exceptions ; les prévaricateurs y triomph^Qt; la vertu y est non-seulement rare, mais persécutée; on y tend des embûches à l'innoeence; tout y est pièges pour elle, et il faut une force presque surhumaine pour se conserver, je na dis pas entièrement pur, mais exempt des péchés graves, au milieu de l'entraînement général.

f^ous tirons de là cette conclusion : que celui qui, vivant au milieu d'un monde aussi séducteur, sera presque certainement entraîné par le courant, s'il ne prend quelques précautions au delà do celles qui sont rigoureusement exigées.

Il laut éloigner le combustible du foyer ardent si on ne veut pas qu'il s'enflamme. Il faut môme quelquefois, selon la parole de Jésus-Christ qui se rapporte directement à notre objet, jeter son pied et sa main, et môme son œil s'il nous scandalise ; c'est-à-dire qu'il faut d'une manière ou d'une autre rompre avec le monde, il faut le haïr et le fuir, soit que l'on consomme cette séparation comme les cénobites, en cherchant la solitude, soit que, restant dans le siècle, on tranche nettement avec le monde par une conduite opposée à la sienne. Et nous disons que les précautions ordinaires ne suflisent pas ; il fiHit avoir recours à quelques précautions, à quelques œuvres de surérogation ;.et c'est dans, ce sens que quelques spirituels ont dit que dans certains cas les conseils évangéliques deviennent des préceptes ; et c'est le commentaire naturel et exact des paroles de Jésus-Christ : Si votre ail vous êcandalisef arrachez-le^ clc

i$5 DICTIONNAIRE D*ÂSCETISI1E. fSe

Nous admettons volontiers laréflexioû de Gadescart, qui est aussi celle des mattres de la fie spirituelle.

Il dit à la Gd de la Vie de saint Bonaventure, que la perfection de la vie chrétienne consiste à bien faire chacune de ses actions.

Mais nous ajoutons : Qui peut se flatter de bien faire toutes ses actions en vue de Dieu, s'il a la prétentioa \Ie rester perpétuellement sur les frontières du péché mortel. Poussé a l'iniquité par tout ce qui Tentoure, s'il ne prend pas certaines résolutions héroïques, certains remèdes |)lus forts et plus efficaces contre le péché, soit dans les mortiflcations. Soit dans les prièrres et l'oraison; il tombera.

D'ailleurs, concevez- vous que celui qui est arrivé à bien faire chacune de ses actions» y soit parvenu sans avoir arraché de son cœur l'affection au péché véniel, non qu'il ne tombe .souvent encore dans les fautes légères; mais nous concevons que de bien faire chacune de ses actions, c'est une si grande perfection, un si haut degré de sainteté, qu'il vous parait impossible d'y parvenir avec l'affection au péché véniel, et disons-le aussii sans pratiquer plus ou moins quelques-uns des conseils évangéliques.

Celui qui en est venu à cette perfection, y est arrivé au prix de bien des victoires sur ies passions; il vit maintenant en union bien intime avec Dieu, et il nous est trop difficile de croire qu'il marchande avec son Dieu, si bien servi, le strict nécessaire de la loi.

Ainsi, pour conclure» les propositions suivantes sont certaines sans s'exclure; il 7 a beaucoup de personnes Yçrtueuses dans le monde.

11 est possible de vivra très-saintement, et, dans la réalité, les saints n'aiment point le monde et le fuient autant qu'ils peuvent. On peut faire relativement assez bien chacune Je ses actions, et être peu avancé dans le chemin de la perfection , comparativement aux saints, et même aux personnes avancées dans la perfection.

Mais à Dieu ne plaise que nous paraissions hésiter dans la défense des conseils évangéliques, et qu'on pense que nous ayons besoin de longs discours pour les sauvegarder. Ils subsistent par eux-mêmes, depuis que Jésus-Christ les a formulés dans $es divines maximes, depuis qu'il les a mis si saintement en œuvre dans sa vie.

Outre les préceptes de la vio commune, il a fait un appel à tous les cœurs généreux, aux Ames d'élite de tous les siècles et de tous les climats, pour les appeler à une perfeo» tion plus haute, à un renoncement plus parfait, à un genre de vie plus spirituel.

C'est une marque de divinité de la religion chrétienne, qu'elle fasse un appel & une si haute perfection.

C'en est encore une plus grande que tant de milliers d'Ames aient répondu généreusement à cet appel d'en haut. Quelques lambeaux de vertus, qui sortaient de la voie commune chez les païens, vertus imparfaites encore, ont jeté un vif éclat sous la plume brillante de leurs historiens; mais ces vertus, infiniment plus pures, plus solides et plus modestes, sont devenues, pour ainsi dire, communes chez les Chrétiens, et on les admire h peine.

G religion de Jésus-Christ ! vous seule avez compris la perfection véritable ; vous seule avez les modèles accomplis et d'admirables imitateurs. Oui, c'est l'éternel honneur du genre humain que le génie sanctificateur du christianisme ait pu élever si haut certaines Ames. Imaginez-vous quelque chose de plus sublime qu'un saint Paul, qu'un saint Louis, ]u*une sainte Thérèse, etc.

• Mais comment ne pas craindre, nous dira-t-on, les excès de l'illuminisme, qui ont fatigué si souvent l'Eglise, et qui fournit une si ample matière k la risée des incrédules?

A cette crainte nous répondons par cette question : Doit<on cesser de pratiquer la vertu, parce qu'il y a des hypocrites? devons-nous cesser de vénérer les saints et de nous les proposer pour modèles, parce qu'il y a eu des extravagants qui ont fait parade d'aune fausse perfection et d'inspirations mensongères?

Cette difficulté, dans sa généralité, est donc simplement inepte, et ne vaut pas qu*on s'y arrête; mais elle parait plus sérieuse, si on la réduit à des points plus précis. Ainsi on peut demander quelles sont les règles pour discerner les communications sum^durelies, les effets de la grAce, qui tiennent du merveilleux, qui ne peuvent plus être expliqués par les règles ordinaires, ou bien les effetsde la grAce qui sont tout A fait des prodig<»«

«57 , DISCOURS J^flELlKlNAIRE. H^.

. Quelques mots d*abord sur la chose en elle-même. Posons en principe qu'on ne peut mettre en question que la grâce de Dieu ne puisse produire et n'ait produit en eUM bien souYent dans les Ames» sanctifiées par la pratique de la rertu» des effets merveilleux qui surpassent les forces de la nature. Cela se prouve 4)ar saint Paul, par les bulles de canonisation, par toute la tradition de TEglise.

Au surplus» cette question se confond avec celle des miracles et des prophéties; puisque Tune est certaine et sert de fondement à la divinité du christianisme, Pautre ne peut non plus être ébranlée. Noos admettons les miracles opérés par saint François-Xavier, les merveilles de la vie de sainte Thérèse, les stigmates de saint François, les prodiges de saint Bernard, au même titre que les miracles des apôtres et de Notre-Seigneur lui-même.

Nous les croyons, parce que leur authenticité est & l'abri de toute séduction. Us sont revêtue de l'autorité de l'Eglise , ils sont rappelés par la liturgie dans les fêtes de l'Egliseï comme ceux de Jésus-Christ et des apôtres.

La difficulté n'est pas plus grande ici que là, c'est le même esprit tout-puissant qui agit et qui souffle où il veut. Qu'il surgisse des Ames éminentes en sainteté, et que le bien de l'Eglise le demande, et nous verrons les mêmes miracles se reproduire; et en effet, chaque siècle aura ses prodiges, ses prophéties, ses avertissements surnaturels. Hais il est vrai aussi que chaque siècle aura ses incrédules. Combien de Juifs révoquèrent en doute les miracles de Jésus-Christ, sinon en eux-mêmes, du moins dan^ leur principe et leur valeur morale » ce qui revient au même. Ces Juifs-là ne meurent janiais: Ûs^ doreront autant que les siècles, c'est-à-dire autant que l'orgueil et que la perversité du ocMir humain, qui ne se prête pas aisément à lire sa propre condamnation dans un mirade. II est plus simple de le nier.

Est-il plus difficile à Dieu de procurer un ravissement, une extase, à une sainte Amct de la consoler par des apparitions surnaturelles, de donner à son corps quelques qualités anticipées des corps glorieux, que de ressusciter un mort? 0 hommes dédaigneux f s'écrie Fénelon en parlant des ravissements de sainte Thérèse, qui osez tout mesurer à vos courtes spéculations ; 6 vous qui corrompez les vérités mêmes que Dieu noiM fait connaître^ et qui blasphémez les mystères intérieurs que vous ignorez ; taisez-vous^ esprits impies et superbes ; apprenez ici que nul ne peut sonder les profondeurs de Vesprit de Dieu^ que Vesprit de Dieu lui-mime.

Y a-t-il des marques de discerner la vraie communication du ciel et les fausses extases t Il est juste ici de laisser parler les saints. Eeoutons saint François de Saies.

« Afin donc qu'on puisse discerner les extases divines d'avec les humaines et diaboliques, les sertiteurs de Dieu ont laissé plusieurs docuroens. Mais quant à moy, il me suffira pour mon propos de vous proposer deux marques de la bonne et sainte extase. L'une est que l'extase sacrée ne se prend nj attache jamais tant à l'entendement qu'a la volonté» laquelle elle esmeut, eschauffe et remplit d'une puissante affection envers Dieu ; de manière que si l'extase est plus belle que bonne, plus lumineuse que chaleureuse, plus spéculative qu'affective, elle est grandement douteuse et digne de soupçon. Je ne dis pas qu'on ne puisse avoir des ravissemens,'des visions mesme prophétiques, sans avoir la charité; car je sçay bien que comme on peut avoir la charité sans estre ravy et sans prophétiser, aussi peut-on estre ravy et prophétiser sans avoir la charité ; mais je dis que celny qui en son ravissement a plus de clarté en l'entendement pour admirer Dieu, que do (Valeur en la volonté pour l'aimer, il doit estre sur ses gardes : car il y a danger que cette extase ne soit fausse, et ne rende l'esprit plus enflé qu'édifié, le mettant voirement comme Saiîl, Balaam et Caïphe, entre les prophètes, mais le laissant néantmoins entre les réprouvez.

« La seconde marque des vrayes extases consiste en la troisiesme espèce d'extases que nous avons marquée cy-dessus. Extase toute sainte, toute aimable, et qui couronne les deux autres; et c'est l'extase de l'œuvre et de la vie. L'entière observation de commandemens de Dieu n'est pas dans l'enclos des forces humaines, mais elle est bien pourtant dans les confins de l'instinct de l'esprit humain, comme très conforme à la raison et lumière naturelle; de sorte que vivant selon les commandemens de Dieu, nous ne sommes DiGTioim. d'AsgAtismb L 5

ISO DICTIONNAIRE D'ASCETISME. 11(1

pas pour cela hors de noslre inclination nalurellc. Mais outre les commandemens divins, il y a des inspirations célestes pour l'eiécation desquelles il ne faat pas seulement que Dieu nous esiève au-dessus de nos forces, mais aussi qu'il nous tire au-dessus des instincts et des inclinations de nostre nature, d*autant qu'encore que ces inspirations ne sont pas contraires à la raison humainci elies Teicèdent louterois, la surmontent, et sont au-dessus d'icellc;dc sorte que lors nous ne vivons pas seulement une vie civile, honneste et chrestienne, mais une vie sur-humaine, spirituelle, dévote'el extatique, c'est-à-dire une vie qui est en toute façon hors et au-dessus de nostre condition naturelle. Ife point desrober, ne point mentir, ne point commettre de luxure, prier Dieu, ne point jurer en vain, aimer et honorer son père, ne point tuer: c'est vivre selon fa raison naturelle de J'horame. Mais quitter tous nos biens, aimer la pauvreté, l'appeler et tenir en qualité de très-délicieuse maîtresse ; tenir les opprobres, mespris, al^ections, persécutions, martyres pour des félicitez et béatitude ; se contenir dans les termes d'une absolue chasteté, et enfin vivre emipy je monde et en cette vie mortelle contre toutes les opinion; et iq/9ximes du monde, et outre le courant du fleuve de cette vie» par des ordinaires résignation^, renoncemens ^l abnégations de nous-mesmes : ce n'est pas vivre humainement, mais surhumainement; pe n*est pas vivre en nous, mais hors de nous et au-dessus de nous. Kt parce que nul i).e peut sortir en cette façon au-de^sqs de soi-mesme si le Père éternel ne la tire, partant cette sorte de vie doit dstre un ravissement continuel et une eita^o perpétuelle d'action et d'opération.

« Quand doncques on voit une ''personne qui, en l'oraison, a des ravissemens par lesquels elle sort et monte au-dessus de soy-mesme en Dieu, et néantmoins n'a paint d'extase en sa vie, c'est-à-dire ne fait point une vie relevée et attachée à Dieu par abnégation des convoitises mondaines, et mortification des volontcz et inclinations naturelles par une intérieure douceur,, simplicité, humilité, et sur-tout par une continuelle charité, croye?, Théotime, que tous ces ravissemens sont grandement douteux et périlleux : ce sont ravissemens propres à faire admirer les hommes, mais non pas à les sanctifier. Car quel bien peut avoir une ame d'estre ravie è Dieu par l'oraison, si en sa conversation et en sa vie elle est ravie des affections terrestres, basses et naturelles. Estre au-dessus de soymême en l'oraison, et au-dessous de soy en la vie et opération, estre angélique en la médL tatioo, et bestial en la conversation, c'est clocher de part et d'autre, jurer en Dieu, et jurer en Melchon; et en somme, c'est upe vraye marque que tels ravissemens et telles extases ne sont que des amusemens et tromperies du malin esprit. Bienheureux sont ceux qui vivent une vie sur-humaine, extatique, relevée au-dessus deux-mesmes, quoyqu*iis ne soient point ravis au-dessus deux-mesmes en Toraison. Plusieurs saiucts SkQtii au ciel qui jamais ne furent en extase ou ravissement de contemplation. Car bien (te martyrs cl do grands saincls et saincles Yoyous-nous en Thistoire n'avoir japaais eu en l'oraisoa autre privilège que celuy de la dévotion et ferveur* Mais il n'y eut jamais sainçA qui n'ay t eu l'extase et ravissement de la vie et de l'opéralioui se lurmontant soy-mesme et »es inclinations naturelles. »

Le moyen le plus certain de ne point tomber dans l'illusion en jugeant lesefibrts extraordinaires de U grAce dans certaines Ames est donc déjuger les personnes par les œuvres, d'apprécier les ravissements et autres gréées par la vie, et non la vie par les ravissements. Saint François de Sales confirme encore cette pensée.

« C'est dans de pareilles circonstances qu'il faut une prudence oonsoramée et une connoissance solide des maximes désignées par les maistres de la vie spirituelle. Car il n'est pas moins dangereux de rebuter une ame Innocente, et de l'exposer h luy faire faire fausse route, que de s'exposer à accepter comme des inspirations de Dieu des extravagances d'un esprit faux ou des illusions de l'esprit malin. »

Sainte Thérèse la séraphique, sainte Thérèse n'a-t-elle pas été l'objet d'une véritable persécution de la part de ses premiers confesseurs qui la traitèrent comme une vision^ naire. Us allèrent môme jusqu'à la croire possédée du démon. Laissons Fénelon bous

îlî DISCOURS PRELIMINAIRG. i42

rappeler cette instructive circonstance dans le panégyrique de cette illustre sainte.

« Dix-huit ans s*étoienl écoulés du milieu de sa solitude dans ce feu dévorul de la peine intérieure qui puriGe Târae en la détournant sans cesse contre elle-même. Mon cœur, dit-elle, étoit sans cesse déchiré. Aux craintes du dedans se joignirent les combats du dehors; les dops intérieurs augmentèrent en elle. De cette oraison simple où elle étoit |déjè, Dieu Tenlàve jusque dans la plus haute contemplation i elle entre dans Tunion où Ise commence le mariage virginal de Tépoux avec l'épouse; elle est tout à lui, il est tout à /c-fle, révélations, esprit de prophéties, visions sans aucune image sensible, ravissements, tourments délicieux, comme elle le dit elle-même, qui lui font jeter des cris môIés de joie et de douleur, où l'esprit est enivré et où le corps succombe, où Dieu lui-même est si présent que l'âme épuisée et dévorée tombe en défaillance, ne pouvant sentir de près tant de majesté; en un mot tous les dons surnaturels découlent sur elle. Ses directeurs d*abord se trompent. Voulant juger de ses forces pour la pratique des vertus par le degré de son oraison, et par le reste de faiblesse et d'imperfection que Dieu laissoit en elle pour l'humilier, ils concluent qu'elle est dans une illusion dangereuse, et ils veulent l'Qxorciser. Hélas I quel trouble pour une ûme appelée à la plus simple obéissance et menée comme Thérèse, par la voie de .la crainte, lorsqu'elle sent tout son intérieur botileversé par ses guides : « J'étois, dit-elle, comme au milieu d'une rivière, prête à me noyer saqs « espérance de secours. » Elle ne sait plus ce qu'elle est, ni ce qu'elle fait quand elle prie. Ce qui faisoit sa consolation pendant tant d'années, fait sa peine la plus amère. Pour obéir, elle s'arrache à son attrait; mais elle y retombe sans pouvoir ni en sortir, pi se rassurer. Dans ce doute elle sent jles horreurs du désespoir; tout disparaît, tout l'effraye, tout lui est enlevé. Son Dieu même en qui elle sereposoit si doucement est devenu un songe pour elle. Dans sa douleur, elle s'écrie comme Madeleine : Ils me Vont enlevé et je ne tais où ils ront mis.

« O vous, oints du Seigneur, ne cessez donc jamais d'apprendre, par la pratique de l'oraison, les plus profondes et les plus mystérieuses opérations de la grâce, puisque vous en êtes les dispensateurs. Que n'en coûle-t-il pas aux âmes que vous conduisez, lorsque la sécheresse de vos études curieuses et votre éloignement des voies intérieures vous font condamner tout ce qui n'entre pas dans votre expérience? Heureuses les âmes qui trouvent l'homme de Dieu, comme Thérèse trouva enfln les saints François de Borgia, Jes Pierre d'Alcantara , qui lui aplanirent la voie par où elle marchait. Jusqu'alors, dit-elle, j'avoîs plus de hoqte de déclarer œ^s révélations, que je n'en aurois eu de déclarer les plus grapds péchés.

« Et nous aussi aurons-nous honte de parler de ces révélations dans un siècle où l'incrédulité prend le nom de sagesse? Rougirons-nous do dire, h la louange de la grâce,

ce qu'elle a fait dans le cœur de Thérèse? Non, non, tais-toi, ô siècle I où ceux mêmes qu^ croient toutes les vérités de là religion, se piquent de rejeter sans examen, comme fables, toutes les merveilles que Dieu opère dans ses saints. Je sais qu'il faut éprouver les esprits pour savoir s'ils sont de Dieu. A Dieu ne plaise que j'autorise une vaine crédulité pour de creuses visions! Mais à Dieu ne plaise que j'hésite dans la foi quand Dieu se fait sentir I Celui qui répandoit d'en haut, comme par torrents, les dons miraculeux sur les premiers fidèles, en sorte qu'il falloit éviter la confusion parmi tant d'hommes inspirés, n'a-t-il pas promis de répandre son esprit sur toute chair? N'a-t-il pas dit : Sur mes serviteurs et mes servantes. Quoique les derniers temps ne soient pas aussi dignes que les premiers de ces célestes communications, faudra-t-il les croire impossibles?. La source en est-elle tarie? Le ciel est-il fermé pour nous? N'est-ce pas môme l'indignité de ces derniers temps qui rend ces grâces plus nécessaires pour rallumer la foi et la charité presqu'éteintes?

« N'est-ce pas après ces siècles d'obscurcissement, où il n'y a eu aucune vision roani^ feste, que Dieu, pour ne se laisser jamais sans témoignage, doit ramener enfin sur la terre les merveilles des anciens jours? Hé 1 où en est-on, si on n'ose plus, dans l'assemblée

145 DICTIONNAIUE DASCETISME. 144

des onfants de Dieu, publier les dons de leur Père? Pourquoi ces ris dédaigneui, hommes de peu de foi, quand on vous raconte ce que la main de Dieu a fait? Malhear à cette sagesse charnelle qui nous empêche de goûter à ce qui est de TEsprit-Saintl Hais que dis-je, notre raison est aussi faible que notre foi même. N'y a-l-il donc qu'à refuser de croire pour s*ériger en esprit fort? N'est-on pas aussi foible et aussi aveugle en ne pouvant croire ce qui est, qu'en refusant de croire ce qui n'est pas? Le seul jïom de miracle et de révélation vous choque, ô esprits foibles, qui ne savez pas encore combien Dieu est grand, et combien il aime à se communiquer aux simples. Devenez simples, devenez petits, devenez enfants ; abaissez-vous, abaissez-vous, âmes hautaines , si vous voulez entrer au royaume de Dieu. Cependant taisez-vous, et loin de douter des grâces que Thérèse a reçues en nos jours, pensez sérieusement à faire qu'elles rejaillissent jusque ur vous. »

LltïÉtlATORE DES ECRIVAIN» A8CÉTIQDES.

Les saints personnages qui dans tous les siècles nous ont laissé des écrits sur la perfection chrétienne, ne se sont guère préoccupés de l'art de bien dire. Ils n*avaient qu*un but, celui d'être utiles, en parlant clairement, simplement. A leur insu cependant, l'amour qur les enflammait les a souvent élevés jusqu'à la plus haute éloquence (64). Les plus tendres poésies de Virgile me paraissent fades, même au point de vue de l'intérêt purement artis-

(64). Qu^on nous permette une citation qui fournira rexemple d*un senre unique d^exposhion dans U théologie mystique : nous voulons parler de cerUines pages de saint Denis TAréopagiti», qui paraissent singulièrement originales et peu intelligibles. Ou croirait que Tidée se subtilise et s'évapore parles efforts qu'elles font pour se passer de Texpression matérielle. Nous citons en latin.

c Tu ^autero, o amice Timolhee, circa mysticas visiones forti contentione et sensus derelinque, et iutellectuales operationes, et omnia sensibilia et intelligibilia, et omnia existentia ;| et sicut est possibile, ignote cousurge ad ejus unitionem, qui est super omnem substantiam et cognitionem. Etenim excessu tu! ipsius et omnium irretentibili et absoluto, munde ad supersubstantialem radium, cuncta aufcrens, et a cunctis absolutus, sursum agcris {J. Scoti Expos, in Myst. Theolog, S. Dionys,^ éd. Migne, Pulrologim C.ClXXlI,col. 271). I

c Yideautem, ut nullus indoctorum ista audiat; istos autem dieo, qui in existentibus sunt formati, nibil super existentia supersubstautialiter esse opinantes, sed putautes scire, qux secundum ipsos est coguitione eum, qui ponit tenebras ad latibulum suum. Si autem super istos sunt divinae doctrinae mysteriorum, quid dicat quideni aliquis de magis indoctis, quiconque omnibus supernositam causam et ex postremis in existentibus figurant, et nihii ipsam babere dicunt super compositas an ipsis impias et multiformes formationes (Ibid, col. 272). i

< Oporiet autem enim in ipsa et omnes exislentium ponere et alûrmare positiones, sicut omnium causa, et omnes magis ipsas proprie ncgare, sicut super omnia superexislente, ei non negationes oppositas opinari esse afilrmalioiiibus, sed multo prius ipsam super privationes el quae est super omnem ablatioiiem et positionem (lb\d. col. 275). »

La scbolie de saint Maxime avertit qu*on ne doit pas prendre le sens de tous ces mots quand ils s'appliquent à la cause première, comme lorsque nous les appliquons aux êtres créés

Voici un exemple bien autrement subtil et apocalyptique.

cCàput V. Quod nihilest intelligibUium omnis inteUtyibilU ffer exeellentiam causalis. — Synopsis capiiis. — Docet (Diouysius) Deum nihii esse eoruni quae nos cognoscimus; sed esse supra omnia ista quaecunque quomodocunque a nobis concipi vel intelligentia percipi possunt.

c ilursus autem ascendeutes dicimus, quod neque anima est, ncc mens, nec phantasiam, nec opinionem, aut rationem, auC intellcclum habet, nec ratio est, nec inteliectus, nec dicitur, nec intelligiiur, nec numerus est, nec ordo, nec magnitude, necparvitas, nec.aequalitas, nec sin&iliiudo, nec dissimilitudo, nec stat, nec movetur, neque silentium agit, nec virlutem habet, nec virtus est, nec lumen, nec vivit, neque vita est, nec substanlia est, nec aevum, neque tempus, nec tactus ejus intelligibilis , ncc scienlia , ncc \critas, nec regnum, neque sapientia, nec unum, nec unitas, nec dcitas, aut bonitas, nec spiritus est, sicul nos videmus, nec filiatio, ncc paternitas, nec aliud aliquid cognitum a nobis, aut ab alio quodam existentium, nec aliquid est existentium, neque aliquid est essentium, nec existentia ipsum cognoscunt cssc secundum quod ipsa est, nec cognoscit ca, quae sunt existentia, secundum quod existentia sunt, nec ratio ipsius est, nec nomeo, nec cognitio, nec teuebrae, ncc lumen, nec error, nec veritas, nec universaUs ipsius positio, nec ablatio, sed eorum, quae sunt praeter ipsam, positiones et ablationcs facientes ipsam, nec punimus, nec auferimus, quoniam et super omnem ablationem est perfoctiva et unita et unitiva omnium causa, et super omnem ablationem est excessus ab omnibus simpliciter absoluti et supra totum (Ibid. col. 281,282). I

Notre intention en rapportant ces passages de saint Denys a été simplement de donner une idée de tons les styles les plus divers qui ont été employés par les mystiques. Nous ne voulons nullement le proposer pour modèle, môme quand il s'agit d'un saint personnacre qui a conféré avec les anétres (car l'opinion que ces ouvrages dont nous parlons sont réellement de saint Denys est la plus accréditée, quand il s'agit d'un saint qui a eu pour commentateurs saint Bonaventure, et même saint François de Sales, et tant d'autres personnages, il n'est pas plus permis de critiquer lajorme que le fond), quelque surprenante et inexpliquable qu'elle soit. Toutefois, en méditant sur ces étounantes paroles on finit par entrevoir des sens sublimes qui vous accablent, et on finit par admirer singulièrement la capacité métaphysique d'une pa>*^Ue intelligence. Ce sont des coups de tonnerre qui éclatent dans la nue.

i45 USGOURS PRELIMINAIRE. IM

tique I quand je lis les touchantes conversations de saint François d'Assise avec tous les êtres qui peuplent la nature. Ici ce sentiment est plus rif , parce qu'il est plus vrai et plus profond. Les plus nobles Gbres de Tâme humaine sont touchées avec une délicatesse infinie ; on sent que o*est un ange qui tient la lyre : chez les classiques ce n'est que le génie de l'homme.

Quelle ricbesseï quelle abondance, quelle souplesse dans la manière dont saint Bona- Tenture parle de Dieu et de la vertu I Quel métaphycien a écrit des pages plus nobles, plus lucides, sur la nature de Dieu et sur toutes les branches les plus élevées de la métaphysique I Et quand il descend aux détails de la vie pratique, il est plus simple sans cesser d'être noble ; pourtant il dévoile sa belle âme si unie à Dieu, si puret si doucement zélée pour attirer les cœurs aux suaves jouissances de l'amour de Dieu»

Tout le monde connaît le génie supérieur du docteur Angélique, esprit universel ; ses ouvrages sont l'encyclopédie du xiii* siècle; après six siècles, il reste le plus grand, le plus profond, le plus renommé des théologiens, également exact dans la morale et profond dans le dogme; et cependant ce grand esprit, nouvel athlète, qui portait la science de son temps, qui paraissait devoir être accablé sous les amas d'éruditions et la sécheresse des froides discussions, vous le trouvez, dans ses opuscules de piété, un des plus onctueux, des ascétiques.

On croirait que c'est saint Jean, Tapdtre bien-aimé qui lui dictait, lorsqu'il écrivait son sermon sur l'amour du prochain, ou ses pages sur TEucharistie.

Jean Tauler s'est fait une grande réputation parmi les mystiques ; il a eu aussi un certain nombre d'adversaires qui l'ont accusé d'exagération, mais on peut se rassurer, nonseulement sur son orthodoxie mais encore sur sa sagesse de vue, lorsqu'il a pu mériter les éloges des hommes, tels que ceux que nous allons citer : Bellarmin l'appelle un prédicateur tris-éminent enpiitiet en savoir; Louis de Blois : défenseur tris-zélé de la foi calholiquet doni les écrits sont non-seulement orthodoxes^ mais encore tout divins ; et le Docte Sponde : Cest un homme digne d^admiraiion ; ses ouvrages sont pleins de l'onction et de la grâce ds FEsprit'Saint.

Je voudrais faire connaître au lecteur son entendement dans les secrets de la vie spirituelle. Il a un génie très-souple et très-fin, pour saisir tout, peindre toutes les situations de l'Ame; je prends, dans ses InêHtutions, son chapitre sur la vue simple de Dieu. Il traite un siqet traité depuis avec un grand succès par saint Jean de la Croix, c'est peut-être dans la lecture de ces écrits de Tauler que l'auteur du Mont-Carme) s'est si bien inspiré.

« Quelqu'un me demandera peut-être, dit Jean Tauler, s'il faut bannir toutes sortes d'images, et s'attacher à Dieu par un acte d'esprit pur et dégagé de toute imagination. A quoi je réponds qu'on peut se dépouiller de toute image en deux manières, pour s'appliquer purement à Dieu. L'une est utile, l'autre est nuisible. Car si je dissipais les images qui sont bonnes avant que de les bien connaître, ce serait agir imprudemment, et sans raison, parce que ce serait dérober à ma connaissance la vérité qu'elle pouvait acquérir par les images. *

Ensuite l'auteur, après avoir observé qu'il faut songer à ses péchés passés avec une forte aversion, h sa conduite présente pour la purifier, à la passion de Jésus-Christ et à toute sa vie, il ajoute que leÉâp^|i|iMi les plus sublimes et les plus parfaites sont, 1* l'union profonde et incompréhensible de la nature divine avee la nature humaine; 2" la noblesse, l'excellence et la richesse de l'esprit humain ; 3* le corps précieux du Sauveur.

« Si on s'applique à considérer ces choses, dit-il , on connaîtra que les images en sont très- relevées.

« Mais enfin, quelles sont les images les plus parfaites et les plu$ nettes? Ce sont celh» que la foi nous donne sujet de former de la Trinité adorable des personnes, ensuite la génération éternelle du Fils de Dieu, et de son existence dans le Père qui l'engendre, comme aussi de la procession du Saint-Esprit» qui émane de tous les deux, du Père et da y^rbe, et qui demeure en eux. Ensuite l'essence de la Divinitéi simple et infinie tout en-

H1 DICTIONNAIRE D'ASCETISME*' IM

setnble» C'est en pensaût h ce^ olqets divins, autant que ndtrè loi en est capabloi qu'on se forme des idées et des images qui surpassent toutes les autres en pureté.

« Que si on veut savoir pourquoi il faut renoncer à toutes sortes d'images, la raiSou en est qu'elles ne sont que des moyens pour nous conduire à la vérité toute simple et toute nue. Si je veux donc arriver à celte vérité, il faut que je laisse après moi^ pas k pat^ le obëmin qui m^y conduit; il faut parcourir la série de toutes les pensées qui nous gui* «lent I commencer par les plus basses, passer à celles qui tiennent le milieu, pour s'élever en&D aux plus sublimes, aQn de ne pas perdre un seul point de la vérité que l'on cberohe« Car une des plos nobles occupations de l'bomtne eu cette vie, est de s'élever par la raisoa dèûsi 16S idées qui nous représenleât la Divinité»

« 11 y a trois marques qui hotis font connaître quand nous devons nous dépouiller des Iffiages matérielles, aQn de ne pas les chasser trop tôt: 1** lorsque bous avons du dégoût pour ttuf ce que nous concevons, et tout ce que nous entendons dire; 3° que rien de ce qui entre dans notre pensée ou frappe notre ouïe ne nous cause aucun plaisir ; 3** lorsque nous sentons en nous une soif, un désir du souverain bien, où nous ne saurions néanmoins atteindre, et que nous disons dans l'ardeur qui nous presse de plus en plus : Mou Seigneur et mon Dieu , je ne puis que vous adresser mes prièresi c'est à vous de les exaucer ; je ne puis aller plus loin. »

C'est alors que Tautetir conseille d'aller à Dieu par une vue simple et formée sans images, par la pure pensée et le pur amour.

Evidemment^ celui qui a tracé cette page avait accoutumé soû esprit et son cœur à habiter une région très-élevée. 11 y a de plus un grand talent d'eipression dans cette manière. On aura remarqué un trait bien digne de Pascal, dans cette énergique exprès^ sion de l'auteur en parlant des images : Je laine après moi , pai à pas, 1$ cAemîn qui m'y conduit.

Haisi de (oti^ les auteurs mystiques, le plus admirable dans les ^iemps modernes est dans contredit sainte Thérèse.

Voici le jugement qu'en porte saint François de Sales :

« La bienheureuse Thérèse do Jésus a si bien escrit des mouvemens sacrés de la dilection en tous ses livres qu'elle a laissés, qu'on est ravi de voir tant d'éloquence en une ai grande humilité, tant de fermeté d'esprit en une si grande simplicité : et sa très savante ignorance fait paroltre très ignorante la science de plusieurs gens de lettres^ qui après un grand tfacas d'estndes, se voyent hontcfux de n'entendre pas ce qu'elle éscrit si heureusement de la practique du saint amour. Ainsi Dieu élève le trosne de sa vertu sur le théâtre de notre infirmité t te servant des choses foibles pour confondre les fortes. »

Ecoutez maintenant Fénelon disant à peu près les mêmes choses. On croirait qu'il avait eu un entretien avec le doux apôtre de Genève sur la ravissante sainte Thérèse :

« Plutôt nl*0Ublier moi-même, dit-il, que d'oublier jamais ces livres si simples, si vifs, si naturels, qu'en les lisant on oublie qu'on lit et qu'on s'imagine entendre Thérèse ellemême 1 0 qu'ils sont doux ces tendres et sages écrits, où mon âme a goûté la manne cachée ! quelle naïveté, tnes frères, quand elle raconte lesftiitsl ce n'est pas une histoire, c'est un tableau. Quielle force pour elprimer se^ divers états» Je suis ravi de voir que les paroles lui manque&t, comme à saint Paul, pour dire tout M qa'Ao sent. Quelle foi vivel les cieux lui sont ouverts, rien ne l'étoune, et elle parle aussi familièrement des plus hautes révélations que des choses les plus communes. Assujettie par l'obéissance, elle parle sâUs cesse d'elle et des sublimes dons qu'elle a reçus , sans affectation, saus complaisance, sans réitexions sur elle-même : grande âme, qui se comptant pour rieui ne voyant plus que Dieu seul en tout, se livre sans crainte elle-même h l'instruction d'autrui. O livres, si cbers à tous ceux qui servent Dieu dans l'oraison, et si magnifiquement loués par la bouche de toute l'Eglise, que ne puis-je vous dérober à tant d'yeux profanes! Où éteà-vous âmes simples et recueillies à qui ils appartiennent I »

Nous ue pouvons nous^dispenser do citof plusieurs paésagos des œuvres de c^tfe illustre

119 DISCOURS PREUMINAIRE. m

sainte, afin qu'on sache bien que l'amour de Dieu qui s'évapore d'une âme agrandit l'espriCi lui donne plus de justesse et de force: Pittan ad omnin utilii est.

Écoutez sainte Thérèse rendant compte des faux jugements des hommes sur les personnes pieuses et les peines qui en reviennent à celles-ci.

«Certes, je ne vois rien de bon dans ce misérable monde, sinon qu'il ne peut souffrir les moindres impei^fedtions danâ les gens de bien, et qu'ainsi, à force de murmurer contre eut, il les force à devenir meilleurs. C'est ce qui méfait croire qu'une personne qui n'est pas parfaite a besoin de plus de courage pour marcher dans le chemin de la perfection que pour souffrir le mértyre, parce quMl faut beaucoup de temps pour devenir parfait, si Dieu, par une Tateur toute particulière, ne nous accorde cette grflce. Les gens du monde ne Voient pas plutôt une personne entrer dans ce chemin qu'ils veulent qu'elle soit sans aucun défaut; ils aperçoivent de mille lieues loin les moindres fautes qu'elle commet et considèrent comme mal ce qui peut être une vertu, parce que, jugeant les autres par eux-mêmes, ils auraient commis cette faute, s'ils avaient été à sa place. Ils voudraient que, dès qu'une personne s'est résolue à servir Dieu, elle ne mangeftt ni ne dormit, ni n'osât presque respirer. L'estime qu'ils ont de sa vertu leur fait oublier qu'elle a un corps comme les autres, et que, quelque parfait qu'on soit, on ne peut vivre sur la terre sans être sujet à des misères, quoique la partie supérieure de l'Ame s'élève au-dessus et les foule aux pieds. »

« N'ai-je donc pas raison de dire que ces personnes ont besoin d'un grand courage, puisqu'elles ne commencent pas plutôt à marcher que l'on voudrait qu'elles volassent, et que, bien qu'elles ne soient pas encore victorieuses de leurs passions, ;on s'imagine qu'elles doivent, dans les occasions les plus capables de les éb^anler, demeurer aussi fermes que les saints l'ont été après avoir été confirmés en grâce ? d

Ce tour vif et naturel ne la quittera pas, alors qu'elle pari^^ad6 choses plus élevées. Dans une de ses visions qui rappelle le ravissement de saint Paul, elle voit la vérité comme dans sa source. Sur l'ordre pieUx de son confesseur, elle rend compte cotnme elle peut do ses sublimes communications, qui ne peuvent êti^e comprises que par ceux qui les éprouvent.

Voici d'abord les paroles bieti remarquables que Jésus-Christ lui-môme, par une faveut spéciale, lui adressa et qu'elle entendit distinctement : a La faveur que je vous fais maintenant est une des plus grandes dont vous m'êtes redevable, parce que tous les malheurs qui arrivent dans lé inonde viennent de ce que l'on n'y connaît que confusément les vérités qui sont dans l'Écriture, qui, jusqu'au moindre ioia^ ne manqueront pas de s'accomplir; et il ajouta : Ahl ma fille, qu'il yen a peu qui m'aiment véritablement! et s'ils m'aimaient autant qu*ils doivent, je ne leur cacherais pas mes secrets. Mais savoz-vous ôeque c*est qu'aimer véritablement? C'est de croire que tout ce qui ne m'est pas agréable n'est que mensonge; que si vous ne le comprenez pas à cotte heure, vous le connaîtrez plus claire* ment un jour par l'avantage qne vous receVez d'en être bien persuadée. »

« Les effets, dit sainte ïhérése, m'ont confirmé la vérité de ces paroles, et je ne saurais trop en rendre grâces à Dieu; car, depuis ce temps, tout ce qui n'a point rapport à son service me parait si évidemment n'être que vanité et que mensonge, que je ne puis exprimer jusqu'à quel point il me semble digne de mépris : et quelle est ma compassion de ceux qui ignorent cette vérité?... .

«La véritable connilssànoe de cette divine vérité, contenue dans l'Ecriture, qui me fut représentée, je ne sais comd^eut, fit une si forte impression sur mon âme qu'elle me donna un nouveau respect pour Dieu, par une vue si claire de sa majesté et de son pouvoir qu'ello Be se peut exprimer, et que l'on comprend seulement que c'est une chose merveilleuse. Je demeurai dans un grand désir de ne plus parler que de* ces vérités si élevées au-dessus de ce qui passe dans ce monde pour des vérités; je commençai à souflfrfir avec peine de contiouer à vivre ici-bas, quoique je m'estimasse heureuse de goûter avec humilité et un sentiment plein de tendresse la douceur des faveurs que Dieu me faisait ; et quelque extraordiûjiiîres qu'elles fussent, je ne pouvais 64re touchée de la moindre crainte qu'il ]0 entrât de l'illusioii ^ je ne tis rieui mais je OMipris le graiulbieo gue c'est de Mtêis^

151 DlCTlONNàlRË D*ASCET1SME. tH

que do ce qui nous peut approcher de Dieu et de ce que c*e8t que de marcher»' en Yérilé» eu présence de la yérité qu'il me fit connaître étra lui-même.

' c J'ai appris tout ce que j'ai rapporté jusqu'ici, tantôt par des paroles que i'ai distinctement entendues, et d'aulres fois d'une manière inexplicable qui, sans que l'on me parlât, me faisait comprendre les choses plus clairement que si on me les eût dites de Yive voix ; et j'ai connu de beaucoup plus grandes vérités touchant cette vérité que je n'aurais pu en être instruite par plusieurs personnes très- savantes, puisqu'elles n'auraient su me les imprimer de cette sorte dans l'esprit , ni me faire connaître si évidemment quelle est la vanité du monde. J'appris par ces divines instructions que cette vérité dont je parle est la Vérité même ; qu'elle est sans commencement et sans fin ; que toutes les autres vérités en procèdent comme de leur source, toutes les autres grandeurs comme de leur origine, et toutes les autres amours comme de leur souverain principe. Par quoi tout ce que j'en dis ici n'est qu'obscurité en comparaison de la clarté et de la lumière avec laquelle Dieu me le fit voir. On peut voir par là quelle est la puissance de cette suprême majesté qui opère de si grands efi'ets dans les âmes, et les enrichit presqu'en un moment par une telle effusion de ses grâces.

« O grandeur infinie , ô suprême majesté, ô Dieu tout-puissant I à quoi pensez-vous : )i quoi pensez-vous, mon Sauveur, lorsque vous me comblez de tant de foveurs ? Avez- TOUS oublié que j'ai été un déluge de vanité et un abîme de mensonge, et cela purement par ma faute, puisque vous m'aviez donné par mon naturel tant d'aversion pour le mensonge ? Comment donc, Seigneur, avez-vous pu accorder tant de grâces à une personne qui s'en était rendue indigne ? »

On n'ose comparer à rien autre chose ce genre de beauté. Cela est beau comme les pkis belles pages de Malebranche ou de Platon, plus la sainteté et une inimitable candeur.

Peut-'on trouver une comparaison plus ingénieuse et plus juste pour peindre les différents degrés d'oraison dont se sert la sainte.

« Je dis que celui qui commence doit s'imaginer qu'il entreprend de faire, dans une terre stérile et pleine de ronces et d'épines, un jardin qui soit agréable à Dieu, dont il faut que ce soit notre Seigneur lui-même qui arrache ces mauvaises plantes pour en mettre de bonnes en leur place ; et il peut croire que cela est fait quand il s'est résolu de pratiquer l'oraison. Il s'y exerce, et qu'à l'imitation des bons jardiniers, il cultive et arrose ces nouvelles plantes afin de les faire croître et produire des fleurs» dont la bonne odeur invite sa divine majesté à venir souvent se promener dans ce jardin» et prendre plaisir à «onsidérer ces fleurs qui ne sont autres que les vertus dont nos âmes sont parées et embellies.

« Il faut maintenant voir de quelle sorte on peut arroser ce jardin ; comment on doit 7 travailler; considérer si ce travail n'excédera pas le profit qu'on en tirera, et combien de temps il doit durer. Il me semble que cet arrosement peut se faire en quatre manières. En tirant de l'eau d'un puits à force de bras, ou en en tirant avec une machine et une roue» comme j'ai fait quelquefois, ce qui n'est pas si pénible et fournit davantage d'eau, ou en la tirant d'un ruisseau par des rigoles, ce qui est d'un moindre travail et arrose néan^ moins tout le jardin, ou enfin par une abondante et douce pluie que Dieu fait tomber du ciel, ce qui est incomparablement meilleur que tout le reste et fte donne aucune peine au jardinier. Ces quatre manières d'arroser un jardin pour l'étiii^éelîér de périr étant appliquées à mon sujet pourront faire connaître en quelque sorte les quatre manières d'oraison , dont Dieu , par son infinie bonté, m'a quelquefois favorisée. Je le prie de tout mon eœnr de me faire la grâce de m'expliquer si bien, que ce que je dirai serve à l'un de ceuiL qui m'ont ordonné d'écrire ceci, et à qui il a fait faire en quatre mois plus de chemin dans ce saint exercice que je n'en ai fait en dix-sept ans. Aussi y est-il mieux préparé que je n'avais fait , et il arrose par ce moyen sans grand travail ce jardin de toutes ces quatre nenières. »

La manière dont la sainte applique cette comparaison est tout aussi admirable que sa conception. Où trouverez-vooa plus de grâcd» de justesse et d'énergie t

ISS mSCOURS PRELIMINAIRE. 151

Au point de vue simplemenl littéraire, les plus belles poésies lyriques, les mouvements les plus élevés des tragiques, ne me paraissent pas approcber.de cette véhémence de sentiments qui jette un cœur tout enflammé vers le ciel , comme sainte Thérèse le fait .dans ses cantiques d'actions de grâces après la communion. C'est un genre difTérent, sans doute, mais sublime pour sublime celui de la sainte surpasse les autres comme le mont Blanc surpasse une pyramide.

Le plus profond et le plus savant de tous les mystiques est assurément [saint Jean de la Croix.

Je l'appellerais volontiers le métaphysicien de la perfection évangéliquoi tant il a de précision et de hauteur do vue en traitant ces matières.

Il n'a pas ces épanchements doux et affectueux , ces élans séraphiques , où ressort surtout la tendresse de l'amour de Dieu, comme on la trouve habituellement dans l'auteur de l'Imitation, dans sainte Thérèse et saint Bonaventure. Ily a dans saint Jean de la Croix quelque chose de plus mftle, de plus sévère. Aussi il n'a pas écrit pour les commençants, mais pour les parfaits; et encore la perfection à ^laquelle il s'efforce de conduire est la plus sublime, et on voit qu'il en connaît bien le chemin. Le caractère le plus frappant de ses écrits est une logique serrée, une grande force dans le raisonnement, une profonde connaissance de l'Ecriture sainte dont il fait un usage merveilleux; on admire aussi une grande noblesse de style qui est parfaitement à la hauteur des choses qu'il traite. Il est difTicile de le citer, car tout se tient dans la chaîne de ses écrits. Il faut lo lire, mais tout le monde ne peut pas le lire, car il faut^ ètre.préparé par un grand désir de servir Dieu parfaitement, et aussi par une certafne mesure d'intelligence. Nous allons cependant en donner quelques extraits qui seront un exemple de précision théologique. Il apprécie les premiers mouvements des passions :

« J'appelle en cet endroit premiers mouvements ceux où la raison et la volonté n'oilt point de part soit en ce qui les précède, soit en ce qui les accompagne, soit en ce qui les suit : car il est impossible de les déraciner en cette vie et de les faire mourir tout à fait; étant comme elles sont des épurations nécessaires de la nature. »

« L'âme, agissant selon l'esprit et la raison, se peut défendre de leur impression; elle peut même quelquefois être élevée, selon la volonté ou la partie supérieure, k une sublime union avec Dieu, et jouir du repos et des douceurs qu'elle y goûte pendant que les passions et les mouvements naturels et nécessaires se feront sentir , même avec violence dans la flÉrtie inférieure, parce qu'ils n'ont nul commerce avec la raison et la volonté qui peut pendant ce temps-là s'appliquer à la contemplation

« C'est pourquoi on ne peut voir sans compassion certaines personnes qui sont chargées des richesses de la grâce, de la vertu et des bonnes œuvres, et qui n'arrivent jamais au port d'une parfaite union avec Dieu, parce qu'elles n'ont pas le courage do détruire l'attachement qu'elles ont à une petite satisfaction des sens ou amitié trop naturelle, è quelques bagatelles de cette nature, quoique, aidées des secours de Dieu , elles ajient brisé les chaînes de l'orgueil, de la sensualité, de plusieurs vices grossiers et de plusieurs péchés griefs. »

Voici maintenant une chAfmante interprétation du mot de l'Evangile : Beaucoup dCappelés et peu d'élus. «Nofre^igneur dit que le chemin est étroit, c'est-à-dire le chemin de la perfection , pour nous apprendre que celui qui désire d'y entrer doit non-seulement passer par celte petite porte, en abandonnant tout ce qui flatte les sens, mais renoncer encore à toute propriété , affranchissant tout ce qui concerne l'esprit et la partie supérieure. Ainsi nous pouvons appliquer à la partie animale ce que le Fils de Dieu dit de la porte très-petite

« Au reste, quand il affirme qu'il y a peu de personnes qui trouvent cette voie, cela vient de ce que peu de gens connaissent ou veulent pratiquer ce dépouillement d'esprit , car le chemin qui conduit à la montagne de perfection va nécessairement en haut et est lort étroit; iJ faut donc que ceux qui souhaît^at .d*jr [pà9ê9i uo 90ieat cbtrgés d'AueuB

«66 DlCTlOMNàlRE D'ASCETISME.

furdeau qui les tire ea bas. Et comme Dieu est le seul terme où l*on prétend arrifer dans ee commerce sacréi on ne doit s'occuper qu'à le chercher seul et qu*à parrenir à sa posaession. »

Mais on n'admire jamais assez les quelques vers où l'illustre saint parle de la nuit obscure. Nous ne trouvons rien d'exagéré dans le magnifique éloge qu'en a fait le P. Berlhier.

Quoi de plus ingénieuxi de plus gracieux, que cette image où la raison dans l'homme est comparée au maître de la maison, et le corps, les sens, sont le logis. Or il s'agit d'en sortir pou^ aller au loin et bien haut s'unir à Dieu. Cette union ne peut se consommer dans le tumulte des passions, dans l'agitation des sens; elle ne s'accomplit que dans le calme et le silence. La nuit est le moment du profond silence ; c'est le moment des réflexions sérieuses. Cette nuit des passions,Mans saint Jean de la Croix, est un moment [JUblitne; la raison les a vaincues; le corps est vaincu, la partie sensitive de T&me est vaincue avec tous ses penchants, les coupables curiosités mémede l'intelligence sont vaincues ; la raison, guidée par l'amour de Dieu, les a forcés à sommeiller: tout dort dans la maison. Pendant ce sommeil, l'Ame peut sortir avec précaution par une porte secrète, et va cousônjmer son mariage virginal avec l'Epoux divin, et elle ne rentre à la maison que pour consolider la victoire obtenue à grands frais sur les esclaves qui l'habitent, qui conserrent toujours des projets de révolte.

J'ai admiré dans Platon avec quel succès il nous démontre la difficulté avec laquelle la Yérité arrive h Tintelligence de l'homme, parla comparaison de ces ombres humaines qui se dessinent dans le forid d'une caverne, où il n'y a qu'un dctni-jour pour juger les choses. J'ai admiré le discours de Socrate pendatit que le poison était déjh dans sa poitrine ; le Songe deScipion^ dans Cicéron, et d'autres beautés de cette valeur; mais la hauteur et la profondeur de saint Jean de la Croix sontplus remarquables dansjes pages dont nous parlons. Il y a beaucoup moins de prétention; ce coup d'œil sur la nature humaine est, d'une part, plus large, plus profond, et les conséquences plus précises et plus vraies. Je ne connais nulle part une philosophie plus sublime, plus transcendante.

Nous ne ferons pas l'éloge du livre àoVJmitalion deJéstM-Chrifi. Il aura un article à part. Nous ne voulons en ce moment que dire un mot du charme de cettediction naturelle et simple, qui est dans ce livre admirable au service d'une connaissance si juste du cœur humain, qu'elle en peint toute la mobilité; et cela avec un accent si céleste et si doux^^qu'on a partout, quelque chose qu'il traite, le désir de devenir meilleur et de s'amender. Il se peut que la sainteté toute seule produise ces fruits; je n'en reste pas moins certain qu'il y a dans oes productions un grand art littéraire, un talent d'écrire d'autant plus remarquable, qu'il à>

rive a son but en ne faisant pas songera lui.

Eu parlant des écrivains qui se sont fait une^grande et juste renommée, en traitant des règles de la vie spirituelle, nous ne pouvons passer sous silence le savant Jésuite Rodriguez. Peu d'hommes ont eu un esprit plus juste et plus sensé. 11 connaissait l'histoire profane et sacrée; il a su assaisonner ses traités d'exemples et de traits puisés à toutes les sources, (iommeson contemporain Montaigne.' Ceux qui ont voulu lui faire la guerre pour ses exemples peu admissibles, historiquement parlant, ont oublié qu'il suffisait, pour le but de l'auteur et le fruit du lecteur, qu'ils eussent une valeur parabolique. Mais quelle exactitude dans le théologien ! quelle prudence consommée dans le moraliste I quelle manière large et naturelle d'embrasser un sujet! quelle suite dans l'exposition des preuves I quelle force dans le raisonnement ! Qudiqu'il ne semble marcher que pas à pas, et sans se presser, vers son but, il l'atteint infailliblement et force son lecteur à se plier insensiblement sous le joug de la conviction à sa belle et pure doctrine, qui respire sans cesse la fleur de l'Evangile.

Ce n'est pas un génie médiocre qui, dans le temps où il vivait, trouvait des comparaiions telles que celles-ci :

Comm^ lei mathfynoticîeûs ne eomidirent dafis les corpe que leê dimensions et les figures^ ei font tonÊJours obstruction de la mature^ parce qu^elle ne fait rien û leur sujet : de même le ^éfUsMs airtfifipr <l#M«ti m titi'l $ongtr, i»k$ t^ms m mcHomé ii^à /Wre la volonté de

f9t M8G0UHS PREUMINAIRE.' IIS

Dieuyttf pour cet effet, il faut qu'il fasse une entière abstraction de la matiiret c'est-à-dire qu'il ne regarde point, ni dans quelle charge on l'emploie, ni quelle chose on lui com-' mande, parce que ce n'est vas en cela que consiste notre perfection, mais à faire la volonté de Dieu,

Ce n'est pas un écrivain ordinaire qui, dans TacUon de grAces apràa la Communion, saitf trouver des images aussi ingénieuses et d'un aussi bon goût qae celles-ci : « Ceux qui ont reçu la Communion se représentent Jésus-Christ au dedans d'eux-mêmes et appellent toutes leurs puissances et tous leurs sens pour le venir reconnaître comme leur roi et pour se soumettre à lui ; de même que dan3 le Itionde un tiomme, qui recevrait chez lui un grand seigneur, ferait venir ses parents pour le saluer et lui rendre leurs devoirs. Ou bien ils considèrent leurs sens comme des ibalades, et regardent en même temps Jésus- Christ comme un médecin ; ils le mènent de Tun à l*autre, comme un médecin qu'on mènerait dans une inGrmerie où il y aurait plusieurs malades, et lui disent : Seigneur, venez et voyez, ayez pitié de moi et de mon infirmité. »

Les œuvres de Rodriguez ne vieillironljamais, parce qu'elles portent le caractère du tiaturel, de la solidité et du bon goût.

Disons donc en terminant : Le mysticisme contient la Ûeur de la pensée chrétienne, et cherche à réaliser le beau idéal de TEvangile. 11 aspire à échapper à toutei les illusions du monde.

Quelle erreur I les plus innocents d^eiitre les hommes se regardent devafit l>leu comme des repris de justice, des flétris^ et ils ne se trompent pas : et les plus coupables se vantent d'être irréprochables et se posent comme des maîtres à qui tout est dû. Avec la foi on sait dé quel côté est la sagesse dans ces ettrémes ; cependant même avee de la foi notre sagesse est souvent en défaut pour juger sainement de bien des choses en parilculier.

La pensée chrétienne élevée jusqu'à l'habitude de la contemplation, Accompagnée de la pratique de la vertu, peut seulo faire monter nos intelligences jusqu'à la juste appréciation de Ce que nous sommes et de ce que nous entreprenons^

La monde ne ressemble pas mal à Ces situations où par un jeu d'optique les objets partlisetit reversés : ceux qui montent paraissent descendre» ceux qui descendent paraissent iliOote^. Cfoonrel, qui multipliait les forfaits pour arriver à sa An, semble grandir aux yeux ^u siècleyLChlrles-Quint, abdiquant la couronne qu'il portait si fièrement pour se réduire àritaiWftbipIe particulier et méditer^sur la mort devant un cercueili parait se rapetisser. Voilà comme led jugements du monde ne sont que vanité.

Les Ames vraiment contemplatives, qui, au milieu des ti'âvaux de là vie présente dht assez de force d'Ame et de chaleur dans le cœur pour rester habituellement unies de pensée à leur Dieu, sont véritablement la portion d'élite du genfe humain. Malgré leur extérieur simple et modeste. Dieu les comble d'honneur même en ce monde. Us sont vraiment les ikmiliers du grand roi ; aussi sont-'ils constamment admis non-seulement à sa cour, et à sa [tablei mais encore à toutes ses communications et A ses familiarités les plus intimes.

D'ASCETISME

ABANDON. ( Yoy. Voie uhitiye. ) — La

«remiirê union de TAme avec Dieu {Voir [nion), est Vunion obscure qui dispose à Tunion êuave^ et se fait au mo^en de Tabandon. Par ret abandon on doit entendre tout chfttiment que Dieu nous envoie par une volonté positive ou permissive, dans le but de purifier notre Ame^et de la disposer à l'union suave.

Les mystiques et les ascètes ont donné k cet état diverses dénominations. 1* On rappelle désolation^ en ce sens qu'il exclut la consolation sensible et accidentelle; 3* on l'appelle aridité^ en ce sens quMl exclut la dévotion sensible et accidentelle; î^purgation passive ^ en tant qu'envoyé de Dieu pour la purification de 1 Ame. Il n'est donc pas ici question de ces pénitences volontairement entreprises, ni de la mortification des passions, par laquelle on s'efforce , avec la grAce divine, de se purifier du péché et de toutes ses traces, ce qui constitue la purgaiion active. Il ne s'açit pas non plus de la purgation passive^ qui est, en un certain degré, du domaine de toute la vie et propre a toutes les conditions de l'humanité, puisqu'il n'est personne à qui Dieu n'envoie quelques chAtiments pour purifier son Ame. Il en frappe les pécheurs, pour les rappeler au bien : les nouveaux convertis, pour les affermir dans leurs bonnes résolutions; ceux qui tendent à la perfection dans la voie purgative, pour les purifier du vice; dans la voie illuminative, pour faciliter leurs progrès dans la perfection et dans l'exercice des vertus; dans la voie unitive,pour les perfectionner par l'union avec Dieu. C'est ce qui se fait dans l'union obscure dont il s'agit ici. Et i^ ce propos remarquons que dans la voie unitive onjpeut aussi]nistinguerdes commençants, des progressants et des parfaits qui éprouvent tous alternati veraentquelque j^ur-

Sation passivede consolation et dedésolation. lais comme ceuiqui commencent à marcher dans celte voie, qui est aussi ordinairement celle de la contemplation, sont éprouvés préalablement par une pursation passive toute spéciale, nous allons ici la décrire sous le nom d'oAaitdon, prélude ordinaire de la contemplation do l'Ame en Dieu.

Vabandon est appelé par saint Jean de la Croix nuit obscure {Lib. de noct. o6fc.), et divisé en purgation passive sensible^ c'est-à-

dire qui agit dans la partie sensible des' facultés sensitives de l'Ame, et purgation passive spirituelle qui s'exerce sur la partie intellectuelle. De même qu'au milieu de la nuit, le voyaçeur marche tout tremblani et comme privéde ses sens et de ses facultés, de même dans ces deux purgations, en l'absence de toute lumière et de toute consolation sensible pour elle , l'Ame s'avance avec crainte dans l'obscurité, et, dépouillée en quelque sorte de ses sens et de ses facultés, elle ne trouve rien qui lui plaise hors de Dieu, et se trouve ainsi disposée à ne chercher que Dieu seul, à la clarté de la lumière nouvelle qu'il lui envoie. Il ne faut pas toutefois confondre cet état avec Tapât nie stoïque ou l'inaction des faux illuminés ; car dans ces sortes d'abandon, notre coopération est toujours réclamée par la purgation active. Il est une autre division de l'abandon : abandon de la t^te active ^ abandon de la vie contemplativcj et abandon de la vie mixte. Quoique, en effet, le don de contemplation convienne mieux à la vie contemplative et v prépare l'Ame par cet[( épreuve toute spéciale de V(Aandon, eomm < cependant, aucune de ces trois vies indiquée .* n'exclut l'autre, Dieu peut aus>i accorder la contemplation aux Ames qui marchent dans la vote active et dans la voie mixte ; et ainsi ces Ames j^uvent se préparer pareillement à la vie contemplative par un abandon spécial. Nous exposerons tour à tour les diverses espèces d^abandon^ après avoir traité d'abord de Vabandon en gé* néral :

1* L'abandon est orcHnairement et pres-

![ue toujours une sorte de disposition pr/aable à la contemplation divine. Ainsi nous le montrent, 1* les saintes Ecritures illya un temps pour pleurer et un temps pour rire (Eccle. m, k). Heureux ceux qui pleu^ rentf'parcequHls seront consolés {Matth.Vf 5). Ces textes nous montrent que la consolation qui, selon saint Thomas (1-3, q. 69, a 3), est la béatitude contemplative de cette vie, est ordinairement précédée de la tristesse ou de l*abandon. L'Ancien et le Nouveau Testament nous font voir beaucoup d'Ames saintes, éprouvées d'abord par la tribulation, admises ensuite à goûter les consolations promises de la béatitude, témoins Abraham, Isaac, Jacob, Job, Moïse, David,

ABà

DICTIONNAIRE D*ÂSGETISME.

ABA

IM

Tobie et saint Jean-Baptiste ; ensuite Jésus lui-même, notre Sauveur , Marie» Joseph, les apôtres , les martyrs , les confesseurs et les vierges. — 2" Les saints Pères. Saint Jean-Chrysostome (in Matth. yiii) démontre cette vérité par Texemple de Jésus»

souffrant, dès son berceau, les persécutions d*Hérode, « aGn que, fortifiés par cet exemple, nous supportions avec courage toutes les tribulations, sachant (ju*ëlles sont les compagnes inséparables de la vertu ; » et concluant Îar rexemple de la sainte Vierge et de saint oseph, en butte à toute sorte d'épreuves, il ajoute : « que Dieu a fait en sorte de ne laisser aucun de ses saints au milieu des consolations ou des tribulations perpétuelles; mais il*a parsemé la vie des justes d'une admirable variétédefélicitéset d'épreuves. vSaintBonaventure [in iv Proc, relig, ) expose minutieusement toutes les tentations par lesquelles Dieu éprouve lesftmesjustesdans leurintérôt, et pour les faire arriver à la contemplation. Gerson dit (Théol. myst.^ caus. 9) : « Que la pourriture pénètre mes os et me ronge intérieurement,aGnquejemereposeaujourde la triliulalion et eue je m'élève (par la Contemplation) jusqu à notre peuple ceint, » c'està-dire jusqu'aux hommes parfaits. Saidle Thérèse, qui, pendant dix-huit ans, fut disposée à la contemplation par l'aridité, dit au chap. X de sa vie : « Je pense que le Seigneur, toujours au commencement, quelquefois à la lin de la vie spirituelle, éprouve ceux qui Taiment par des tourments intérieurs et des tentations, afin de savoir s'ils pourront boire son calice et porter sa croix, avant de leur confier des trésors d'un prix infini. » 3"* La raison. L'&m eest purifiée fêit Tabandon et par le feu d'une tri hàalAKm apéciale, afin aue, exempte des éUmûâf même les plus légers, elle puisse ^^eiiflai&flmr tout entière du feu de l'amour divin eiol^lè flamme de, la contemplation. Sailli iMjjbdÉÏi Croix nous en donne une hMB #ipfod|icîli {Noct. obscur, lib. ii, c. 10)

eur te comparaison du bois qu'on met au II. D'abord, il perd l'humidité qu'il contient, il noircit ensuite; bientôt il s'éclaircit, et enfin, après l'expulsion de toutes les matières contraires à l'action du fëu, il s'enflamme et se transforme en un feu ardent. Ce saint continue en ces termes : « Il en est de même pour ce feu do l'amour et de la contemplation. Avant de s'unir et de transformer rAme, il la purifie de tout ce qui lui est contraire, il la fait paraître dans toute sa laideur, il la rend noire et obscure, pire môme qu'elle n'est en réalité; car cette divine purification agite les humeurs vicieuses et les maux intérieurs qui, profondément enracinés dans l'âme, lui avaient échappé, en sorte qu'elle était loin de se croire dans un aussi triste état. Bientôt, pour expulser et anéantir toutes ces souillures, cette épreuve les lui montre clairement à l'éclat de la lueur divine , qui rayonne du sein même de cette obscurité. » L'abandon, avons-nous dit, précède ordinairement la contemplation el y dispose

l'Ame ; car il n'est pas douteux que Dieu» dans sa providence infinie et sa bonté, ne veuille parfois élever l'Ame du premier degré de la sainteté jusqu'à la contemplation» comme il nous l'a montré dans la subite conversion de Saul, et dans la sanctification, dès le sein de sa mère, de son saint précurseur»

Outre cette disposition à la contemplationt Dieu se propose encore , dans cet abandon, d'autres Uns, très-utiles pour nous, lesquelles sont autant d'effets et d'avantages que Dieu nous procure par ce moyen. En effet, Dieu, qui est si bon,'no tourmenterait pas spécialement les Ames qui lui sont si chères, s'il n^avait voulu leur accorder par là des faveurs toutes particulières. Sans compter les autres fins, qui ne sont connues que de la seule sagesse infinie, saint Jean Chrysostome (hom. 1, ad popul,)^ saint Bonaventure (in vu Proc. re{.), Gerson {Mjfst. théol.y caus. 6), Bodriguez (p. ii Exere. perf.y t. IV, c. «), en ont indiqué plusieurs, dont nous donnons les principales. La pre^ miêre de ces fins est d'instruire l'Ame par l'expérience, à ne pa$ trop s'attacher à la douceur de la consolation^ mais à se laisser éloigner de la mamelle par l'amertume de l'aloès , afin de puiser des forces dans une plus soUde nourriture, selon ces paroles d*lsaïe (xxviii, 9) : A qui le Seigneur eti^eignera-t-il sa loi ? à qui donnera-t-il rintelli^ gence de sa parole ? à des enfants sevrés et arrachés de la mamelle. « Il y a, dit saint Grégoire (I. XXIV Alor,^ c. 7), trois degrés dans Fa conversion, le commencement, le milieu et la perfection. Au commencement, les convertis éprouvent le charme d'une délicieuse douceur; au milieu de la conversion, ils ont à lutter contre les tentations; mais à la fin ils goûtent la plénitude de la perfection. Ils ressentent donc d'abord une douceur qui les console, ensuite une amertume qui les exerce, enfin de suaves délices qui les affermissent, j»

La seconde fin de l'abandon, c'est de faire désirer à l'Ame, avec plus d'ardeur, la consolation dont elle est privée, de la lui faire considérer comme une pure faveur, et de l'exciter à mieux rechercher son bien-aimé, dont elle déplore la perte. C'est par ce sentiment que l'Ame sainte disait à son bienaimé : Le voici qui se tient derrière notre murf qui regarde par les fenêtres, qui jette sa vue au travers des barreaux {Cant, ii, 9); et que saint Jean Climaque s'écriait {ScaL^

fr. 7) : a La mère du petit enfant se cache dessein, et elle se réjouit de le voir la chercher avec inquiétude ; elle lui apprend ainsi à ne pas s'attacher constamment à ses pas, elle lui fait mieux apprécier tout son amour, et l'excite à l'aimer elle-même avec plus d'ardeur. »

La troisième fin consii^te à préserver l'Ame d'un subtil sentiment d'orgueil, qui se glisse avec les biens que lui procure la consolation. En efiet, dit l'Ecclésiastique (ii, 5) : L'or et l'argent s'éprouvent par le feu : maiê les hommes que Dieu veut recevoir au nombrt des siens s'éprouvent dans 1$ creuset de Fhu^

D'ASCETISM

ABANDON. ( Yoy. Voie uhititb. ) — La premiirt union de TAme avec Dieu {Voir Union), est Vunion obscure qui dispose à Tunion tuave^ et se fait au mo^en de l'abandon. Par ret abandon on doit entendre tout ch&timent que Dieu nous envoie par une volonté positive ou permissive, dans le but de purifier notre Ame^et de la disposer à Tunion suave.

Les mystiques et les ascètes ont donné k cet état diverses dénominations. 1* On l'appelle déiolation^ en ce sens qu'il exclut la consolation sensible et accidentelle; 3* on rappelle aridité^ en ce sens qu'il exclut la dévotion sensible et accidentelle; S^pur» gaiion passive , en tant qu'envoyé de Dieu pour la purification de 1 Ame. Il n'est donc pas ici question de ces pénitences volontairement entreprises, ni de la mortification des passions, par laquelle on s'efforce , avec la grAce divine, de se purifier du péché et de toutes ses traces, ce qui constitue la puraation active. Il ne s'açit pas non plus de la pursation passive^ qui est, en un certain degré, du domaine de toute la vie et propre a toutes les conditions de l'humaniti^ puisqu'il n'est personne à qui Dieu n'envd quelques ch&timents pour purifier son â;- II en frapoe les pécheurs, pour les rapi • au bien : les nouveaux convertis, pour affermir dans leurs bonnes résolut < ceux qui tendent à la perfection (J voie purgative, pour les purifier d dans la voie illuminative, pour facili' progrès dans la perfection et dnncice des vertus; dans la voie unitiv' perfectionner par l'union avec Di' qui se fait dans l'union obscure d ici. Et h ce propos remarquons voie unitive onjpeut aussi]nistir mençants, des progressants et éprouvent tous alternat! venii lotion passive de consolatioi Mais comme ceuxqui cornu dans celte voie, qui est ar celle de la contemplali' préalablement par une toute spéciale, nousalU le nom d'abandon^ pr<' contemplation de l'ftrii Vabandon est api ' Croix nuit obscure divisé en purgatio^

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// faut onérrrion salut avec crainfe tl ti lemmt dans Ut trataux, les veillas etks ■nônes, dans les prirrrs et les offrande», e 'sjeânet et ta chasteté (sess. n, c. 13). D i^.s flmesd'élile,a|ip(lées pnria dureéppo i'.' l'abandon à la iloucour de laconleiii| ion et à une perfection complète, doi»

irlemeiit s'appliquer à la pratique des b les œuvres 6n supportant avec courage liandoii ; elles doivent rester fermes et (Kibilos et coopérer h la grâce divine; ur labeur ne restera pas stérile aui yi le Dioo.

Cependant certaines âmes affligées I oulume de prélexler des eiciises d'imr -Mijilité, et V elles disent yue, duns 1 atjandon, il leur est impossibrede conlip la pratique des bonnes œuvres, qu'elles se reconnaissent propres i rien de biei sont obligées de s écrier en gémissant a saint Bernard (serm. 54, m Canl.) : « Je trouve aucun goût dans les psaumes ; la I turo et la prière sont pour moi sans d' ceur; je ne puis plus me livrera mes mi

lations nccouluniées Paresseux pour

travail manuel, endormi ';jii3tid je voudi veiller, je suis devenu prompi à la coli opiniâlreà la haine, inlemiiôrant dans i paroles et mes repas, lourd et néglig dans la prédication. » J'ciiiprunteriii, |i< leur répondre, les()arolrs de l'Apâlrt;; L est fidèle et il ne permettra pas que « toyeg tentés au-detsus de vos forces ; mai vous fera tirer avantage de la tentalionmé afin que vous puissiez persévérer (/ Cor. x, 1 Car, selon le concile de Trente : « D n'ordonne pas l'impossible; en ordonn<i il vous avertit de faire ce que vous pouv de demander ce que vous ne pouvez pas, il vous aide pour que vous le puissiez (se 6, c. il), u liieu lui-même dit formellem nujuste i Je suit aveclui dans la tribulatii je le délivrerai et je le glorifierai {Ps. xc, 1 Donc bien que, par uous-mômes, nous puissions seuls faire de bonnes œuvrci milieu d'une telle contradiction, nous

Siïuvons toutefois avec celui nui peijt to uoiquenous paraissions et même que n( soyons réellem-.'nt abandonnés detui, qu h sa présence sensible et expérimentî toutefois par sa présence insensible cl rement spirituelle, i| est avec nous e Iravaitle avec nous par sa grâce. — 2*1 âmes disent encore que, malgré tous le etforts, elles ne pensent pas jiouvuir coo| rer à la grâce de Dieu, et qu'elles éprouv en clles-mômcs le seniimenl que déîif l'Apôtre (Aom. vu, 18) : Je trouve en mo\ volonté de faire le bien, mais je ne trouve po te moyen ae l'accomplir. Suint Thomas U répond (lect. 30) : a Je trouve en moi la lonté de faire le bien depuis que j'ai été généré par la grâce. En elTet, c'est par l'o ration de celte grâce divine que nun-seii ment je veux le bien, mais en*ore que je I quelque bien, puisque, guidé par l'csp je résiste à la concupiscence; mais le trouve pas en mon pouvoir les moyi d'accomplir entièremeal le bien, o't)st-M

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miliaiion. « Si rbomme, dit saint Bonaventure, n'était pas quelquefois privé de lajcoiisolation spirituelle, il s'enflerait trop, perdrait la grâce et périrait; Dieu la lui enlève donc» pour Tempôcher de la perdre. C'est ainsi qu'un père refuse à son jeune fils de l'argent» de peur qu'il ne le perde au jeu» jusqu'à ce qu'il soit devenu sage, et qu'il sache le conserver avec prévoyance. » (Pro* \ee$$. TU Relig.j c. 1.) « Comme une mère» ;dit saint François de Sales (Introd., p. 5, e. lk)t refuse du sucre & son fils» parce qu'il engendre des vers; ainsi Dieu nous enlève les consolations» quand elles font natlre en nous des sentiments de vaine complaisance et qu'elles nous exposent aux vers de la présomption. »

**La quatrième fin est d'affermir de plus en plos I Ame dans VkumilUé du cœur, par la ponuaissance d'elle-même et de sa misère. Rien» en effet» n'inspire mieux ce senliment que l'abandon, comme l'atteste David : Cesl un bonheur pour moi d'avoir été humilié par V0U9 (Pi. Giviii, 71). Comme rien ne convient mieux à l humilité que la tristeèse^ dit saint Jean Climaque [Scala^ çrad. 7), rien ne lui est plus opposé que le rire. « Pour réprimer l'audace do l'homme » écrit saint Laurent Just. (i De cart. connub.f c. 15), parfois la sagesse divine se souslrair sagement à ses regards» non par haine ou par mépris, mais par amour; car jamais on ne reconnaît mieux sa faiblesse que quand on se voit abandonné. Un succès continuel est une cause de vanité. C'est à peine si l'âme instmifo par l'adversité et brisée par les sens: ^^s, peut reconnaître son infirmité. »

La cinquième fin est do faire pousser à la crainte filiale de Dieu de [)lus profondes racines dans l'Ame. Sur qui jetterai-je les yeux^ dit le Seigneur, sinon sur le pauvre qui a le emur brisé .et aui écoute mes paroles avec tremblement ? [Isa. lxvi, 2.) Et saint Jérôme ajoute ce commentaire : « Le Seigneur jette donc ses regards sur quiconque est humble et paisible» et écoute ses paroles avec crainte. »

La sixième fin est d'exciter l'Ame à la prièrCf on lui faisant reconnaître tous ses besoins. C'est ce que faisait David : Sauvezmoif Seigneur^ parce que les eaux des tribulations sont entrées jusque dans mon âme (Ps. Lxviii, 2). Ëzéchiâs s'écriait aussi, sur Je point de mourir : Le Seigneur, comme un lionf a brisé tous mes os. Le matin je disais : Seigneur, vous finirez ma vie ce soir. Je criais comme le petit de rhirondelle^ je gémissais comme la colombe (Isa. xxxviii, 13, ik). Voici comment saint Jérôme explique ce passage : « La mort qui s'approche, la douleur qui m'accable, ont, comme un lion» brisé tous les os de mon corps. Et moi, comme l'hirondelle et la colombe, je passais toutes mes nuits dans les pleurs et les gémissements ; et» les yeux levés vers le ciel» je n'attendais de secours que de Dieu» qui aeul pouvait me venir en aide. »

La êêptiime fin est d'exercer l'Ame duiusle |i jt patieneSi selon ces paroles de ^'Ecclé-

siastique (ii, 4) : Recevez de bon cœur tout cê qui votis arrivera : demeurez en paix dam votre douleur 9 et au temps de votre humilia-' tion conservez la patience. Car Vor et l'argent s^ épurent par le feu; mais les hommes que Dieu veut recevoir au nombre des sienSf s'éprouvent dans le creuset de l'humiliation. Saint Jac<]ues dit aussi : Mais vous autres^ mes frères , persévérez dans la patience juS" qu'à l avènement du Seigneur : vous voyez

?me le laboureur^ dans l'espérance de recueil-^ ir le fruit précieux de la terre^ attend patiemment la première et l'arrière-saison. Soyez ainsi patients et affermissez vos cœurs ; car l'avènement du Seigneur est proche (Jac. y, 7 ei 8). Saint Augustin dans son Commentaire sur le ps. Lxi, s'exprime ainsi : « La fournaise, c'est le monde; la paille» les méchants; i'or» les justes; le feu» la tribulation; l'orfèvre» Dieu. Je fais ce que veut l'orfèvre; je supporte les épreuves qu'il m'impose. Mon devoir est de les supporter» et c'est par elles qu'il me purifie. » Voici comment saint Jean Chrysostome explique la comparaison de saint Jacques (bom. i» ad. pop.) : « La pluie ne fait pas germer et croître la semence, autant que les larmes i'épandues font grandir et fleurir les semences de la piété. Ces larmes purifient l'Ame et arrosent IVntendemont; elles font croître en peu de temps le germe de la doctrine ; aussi est-il nécessaire de tracer un profond sillon. V

Ln huitième fin est de fortifier l'Ame dans la foi puréi indépendamment de l'expérience de la consolation. Aussi VEccléstas'' Itfue, parlant do ceux qui sont livrés à Tabandon (ii, 8)» dit : Vous qui craignez 1$ Seigneur^ croyez en /ut, et votre récompen$9 ne sera pas vaine. C'est ce que proure saint Bonaventure (Proecss. vu Relig.t cl) : « Le Seigneur veut nous instruire, par la priva* tion de consolation , à nous apiiuvar sur it vérité do TEcriture et de la foi, fihitôt que sur notre expérience, quelle quelle soit; car la foi n'aurait pas do mérite, si elle consistait dans la seule expérience. »

La .neuvième fin est d'affermir davantage l'Ame dans l'espérance, indépendamment du secours des consolations. L'Ecclésiastique nous le montre encore (ii. 9) : Vous qui craignez le Seigneur ^ espérez en lui, et sa mi" séricorde vous consolera. Saint Bonaventure le prouve (loc. citât.), en montrant que l'espérance qui s'appuierait sur l'expérience» ne serait pas une espérance véritable, et que nous devons par conséquent plutôt espérer par la patience et la consolation des écritures. « N'ayez donc aucune défiance^ dit-il, si Dieu vous prive des douceurs de la consolation intérieure, comme s'il vous délaissait et n'agréait pas vos bonnes œuvres; mais recourez à ces témoignages véritables et qu'ils vous consolent » de manière à vous remplir de confiance pour la vérité de Dieu» tant que vous ne vous éloignerez pas volontairement de lui » en consentant a transgresser ses préceptes. • I La dixième fin est de purifier l'Ame dana

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D'âSGETISMEs.

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l*amotir de Dieu, abstraction faite de toute eonsolation et do toule jouissance particu-f Hère. C*est encore V Ecclésiastique qui nous l'enseigne (v, 10) : Vous qui craignez le Seigneur t chérissez le, et vos cœurs seront éclairés. Jean d'Avila dit à ce sujet {in Audi plia, c. 26) : « De raôme que c'est la marque d'un bon Ghrélien d'aimer pour l'amour de Dieu celui qui m'a fait du mal, car il n'est personne qui n'aime son bienfaiteur; de même rendre grâces à Dieu dans l'adversité, el ne pas s'arréler à la rigueur qu'il nous montre extérieurement, pour ne considérer que la récompense cachée qu'il nous prépare par ces épreuves, c'est la marque d'un homme qui ne voit pas avec les .yeux de la chair^ et qui aime Dieu, puisqu'il se conforme k sa volonté dans les peines qu'il a à souffrir. »

La onzième fin est d'enseigner à l'âme, par le langage en quelque sorte nouveau que Dieu lui parle dans l'abandon, h connaître minutieusement, à discerner et h extirper tous ses défauts^ toutes ses intentions mau« vaises , toutes ses affections vicieuses cachées dans sa partie sensitive ou intellectuelle. En effet, la tribulation et l'abandon sont cette parole de Dieu, vivante et efpcace, qui perce plus qu'une épée à deux tranchants ; elle entre et pénètre jusque dans les replis de Fâme et de t esprit, jusque dans les jointures et dans la moelle ; et elle démêle les pensées et le$ mouvements du cœur {Hebr. iv, 12). Car, ainsi que le remarque saint Grégoire (in £xecA.,hom. 2}) : Souvent nous pensons une chose et noue Qvons intention d'en faire une autre,

La douzième fin est d'orner Tâme de vertus, d^ la rendre digne de son divin époux, de la

Eurifler complètement par le feu de la Iriulation el (Je lar^/brmer loi^t entière d'une manière conforme a la volonté de Dieu. C'est ainsi que David s'écriait : Je me suis écoulé eommer^Uf tous mes os se sont déplacés; mon cœ^r atfa^iteu de mes entrailles est devenu temblabh'à la cire qui se fond [Ps. xxi, 15]. Aussi Thauler nous enseigne (c. 11 Ju^t.) : « Toute âme qui voudra devenir Ja reine bien-aimée et préférée de son époux éternel ne peut y parvenir que nar le feu ardent des adversités ou des alQictions, qui étendent leurs ravages iusque dans la moelle de ses 08, et qui préparent l'âme comme le feu prépare la cire à recevoir toutes les impressions que l'ouvrier voudra lui faire prendre. »

Pour que l'abandon puisse obtenir toutes ces Ans, nous devons, avec le secours de la grâce, coopérer à |a volonté de Dieu. Ainsi nous l'enseigne l'Écriture sainte : Efforcez-vous de plus en plus, mes frères, d'affermir votre vocation et votre élection par les bonnes œuvres (11 Petr, i, 10). Mes frères bien-aimés, demeurez fermes et inébranlables, et travaillez tans cesse de plus en plus à l'œuvre de Dieu, sachant que votre travail ne sera pas sans récompense en Notre-Seigneur (l Cor, xv, 58). C'est aussi l'avis du concile de Trente, qui exhortâtes justes à la persévérance en disant:

Il faut opérer son salut avec crainte et tremblement dans les travaux, les veilles et les aumônes, dans les prières et les offrandes, dans lesjeilnes et la chasteté (sess. Vi, c. 13). Donc les âmes d'élite, appelées par la dure épreuve de l'abandon à la douceur de la contemplation et à une perfection complète, doivent fortement s'appliquer à la pratique des bonnes œuvres en supportant avec courage cet abandon ; elles doivent rester fermes et immobiles et coopérer à la grâce divine; car leur labeur ne restera pas stérile aux yeux de Dieu.

f Cependant certaines âmes affligées on{ coutume de prétexter des excuses d'impossibilité, et V elles disent que, dans leur abandon, il leur est impossible de conliquer la pratique des bonnes œuvres, qq'elles né se reconnaissent propres à rien de bien et sont obligées de s écrier en gémissant avee saint Bernard (serm. 54, in Cant,) : « Je n^ trouve aucun goût dans Ie5 psaumes ; la lecture et la prière sont pour moi sans douceur; je ne puis plus me livrer S mes méditations accoutumées Paresseux pour le

travail manuel, endormi quand je voudrais veiller, je suis devenu prompt à la colère, opiniâtre à la haine, intempérant dans mes paroles et mes repas, lourd et négligent dans la prédication. » J'emprunterai, pour leur répondre, les f)aroles de l'Apôlre : Dieu est fidèle et Une permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ; mais il vous fera tirer avantage de la tentationméme^ afin que vous puissiez persévérer [I Cor. x, 13). Car, selon le concile de Trente : « Dieui n'ordonne pas l'impossible ; en ordonnant, il vous avertit de faire ce que vous pouvez, de demander ce que vous ne pouvez pas, et il vous aide pour que vous le puissie? (sess. 6, c. 11). » Dieu lui-même dit formellement au juste : Je suis avec lui dans la tribulation: je le délivrerai et je le glorifierai {Ps. xc, 15). Donc bien que, par nous-mêmes, nous ne puissions seuls faire de bonnes œuvrer au milieu d'une telle contradiction , nous iq pouvons toutefois avec celui qui peut tout.' Quoiquenous paraissions et même que nou$ soyons réellement abandonnés de lui, quant à sa présence sensible et expérimentale, toutefois par sa présence insensible el purement spirituelle, il est avec nous el il travaille avec nous par sa grâce. — 2*Ce5 âmes disent encore que, malgré tous leurs efforts, elles ne pensent pas pouvoir coopérer à la grâce de Dieu, et qu'elles éprouvent en elles-mêmes le seniiment que désigne l'Apôtre [Rom. vu, 18) : Je trouve en mo\ la volonté défaire le bien, mais je ne trouve point le moyen de l'accomplir. Saint Thomas leur répond (lect. 30) : « Je trouve en moi la volonté de faire le bien depuis que j'ai été régénéré par la grâce. En effet, c'est par l'opératioîi do celle grâce divine que non-seule? ment je veux le bien, mais ennore que je fais quelque bien, puisque, guidé par l'esprit, je résiste à la concupiscence; mais je. nq trouve pas en mon pouvoir les moyens d'accomplir entièrement le bien, G'est-û-dire

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DCCnONNàlRE

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de repousser complètement la concupisceuce.» Résistons donc à la partie inférieure, luttons contre elle, voulons efficacement le bien dans la partie supérieure ; qu'il soit Tobiet de tous nos désirs ; car si nous le désirons ardemment, dit saint Augustin, pourquoi neTobtiendrions-nous pas?(conc.

B in p$. Gxnii) : « Ce .qui seul nous empêche d'obtenir les justiRcations de Dieu, c'est que nous ne les désirons pas réellement. » Si ces Ames ont encore des craintes sur TefOcacité de leur coopération, | il ne leur reste plus, dit saint fionaventure ( in IV Proe. retig.f c. 4), « qu'à élever vers le Seigneur leurs cris et leurs instances, quand elles souffrent la tribulation, afin d*ètre délivrées de leurs nécessités. » —3* Elles disent aussi qu'elles connaissent bien toute la vertu de la prière» mais qu'elles en sont complètement incapables, qu'elles peuvent à peine dire un seul mot, à peine élever leur Ame à Dieu. Répondons-leur avec saint Lau* rent Justinienj (Tr. de perf. mon.^ c. 18) : « Dans cette situation, loin de négliger la

firière, il faut y persévérer avec constance...» 1 faut élever ses cris vers le ciel avec un humble et ardent désir de cœur, toutes les fois que notre esprit est assailli, pendant la prière, par le choc des pensées mauvaises.» C'est la nécessité elle-même qui nous donne ce conseil. Aussi ce grand saint ajoute: t Après avoir perdu le port du paisible repos, on doit s écrier sans cesse vers le Seigneur et lui dire : Sauvex-moi^ mon Dieu^ puisque les eaux ont pénétré jusquà mon âme. » « Faites une prière, dit saint Augustin, aussi courte et aussi parfaite que possible : Di^u est toujours le même Puissé-je

me connaître et vous connaître I Une invo* cation semblable suf^t. » Qu'on ne résiste donc pas aux desseins de Dieu, mais qu'on se soumette h sa volonté avec humilité et résignation.-~ 4*" Elles disent enfm que cette résignation leur serait moins difficiles! elles avaient la certitude que l'abandon interminable auquel elles sont livrées, est seulement une épreuve, et non une punition de leurs fautes, présentes et passées. Hais si quelqu'un est puni par l'abandon des fautes qu'il a commises ou qu*il commet encore tous les jours, c'est une raison pour lui de 5*abstenir d'en commettre de nouvelles, et de subir le cbAtiment de ses péchés avec patience et résignation à la volonté divine, en s'écriant avec Job (xxxm, 27) : J'at péché^ foi vraiment offensé Dieu et je n'ai point été châtié comme ie le méritais. Ecoutons cet avis de Louis de blois (65) (ConsoLpusillan,^ c. 25) : « Si dans les afflictions votre âme n'est pas toujours également résignée, vous n'avez pas perdu pour cela tout espoir de aalut, ni même la grâce de Dieu; gardezvous seulement de résister à Dieu avecimpatience et opiniâtreté. Car si vous conservez, autant qu*il vous est possible , une humble et douce patience, vous serez chéri de Dieu, et vous parviendrez enfin à la félicité de son céleste royaume. »

L'Ame affligée coopérera en effet beurea« sèment, dans l'état d'abandon, h la volonté et à la grâce de Dieu, si ell$ observe avec soin les règles suivantes :

L Que la personne affligée se confie humblement et simplement à un sage et pieux directeur spirituel. C'est le conseil de saint François de Sales (p. 4 Introd.^ c. li) « Allez trouver votre confesseur, ouvrez-lui votre cœur, dévoilez-lui tous les replis de votre âme; acquiescez en toute simplicité et toute humilité aux conseils qu'il vous donnera: car Dieu, qui aime surtout l'obéissance , rend souvent utiles les conseils que l'on reçoit, surtout les conseils des directeurs des âmes, quand même nous n'en apercevrions pas 1 utilité. » Le saint prélat le prouve par l'exemple du Syrien Naaman, q^ui vint trouver Elisée pour obtenir la guérison de sa. lèpre ( lY Reg. v ).

Cette règle est universelle et en quelque sorte transcendante. En effet, toutes les règles suivantes peuvent bien être pratiquées par celui qui souffre l'abandon ; toutefois, dans leur observation, il doit toujours se laisser guider par les conseils de son directeur ; et le directeur doit aussi s'en servir pour venir eh aide à l'âme abandonnée.

( U. Si l'Ame, en proie à l'abandon et aux tribulations est souillée de péchés, qu'elle se tourne de tout cœur vers le Seigneur, se rappelant que c'est par celte voie que Dieu rappelle ordinairement les pécheurs à son amitié ; il les trouble par les adversités, afin de leur apprendre à ne chercher de véritable paix qu'en Dieu seul. C'est ce que le concile de Trente nous enseigne (sess. xit> c. k) par l'exemple des Ninivites et par ce qui est arrivé au roi Manassès {11 Paraiip. xxxni , 12) : la tribulation de la captivité inspira à ce prince un véritable repentir. Beaucoup d'autres ont été de même conduits à la pénitence par les afflictions ; mais cette pénitence par leur faute est ç|ameurée stérile , parce qu'ils n'ont pas convenablement répondu a la grâce : témoin le roi Antiochus [l Mach. vi; f/, ix).

Dans ce dernier cas, Tâme pécheresse n'est pas disposée à la contemplation par l'abandon et les adversités, à moins que , par une faveur toute particulière, qui ne peut faire règle, on ne s*élève, au moment même de la conversion jusqu'à la hauteur de la contemplation. Alors cette faveur se manifeste d'une manière toute spéciale.

Ainsi Saûl est terrassé, aveuglé, en proie à de vives tribulations; quand il se relève, il s'appelle Paul, il est ravi jusqu'au troisième ciel [Act. ix). Remarquons néanmoins que dans ces cas extraordinaires, où Jésus veut lui-même servir de maître au nouveau converti, il envoie son disciple, malgré sa haute perfection, à Ananie, a un directeur humain {Act. vu). C'était, selon la remarque de Cassien {Collât.^ ii, c. 15), pour donner un exemple à la postérité, et pour réprimer la présomption de ceux qui prétendraient ne prenolre d'autre maître que Dieu seul, et

(G5) Blosius^ . 60 français Louis de ^Blois, Delà Liège, écrivain du xvi* siècle, voir Fart, m Bloib.

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DASCETISHE.

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préféreraient s^en tenir exclosivement à sa doutrine» méprisant les enseignements des personnes expérimentées.

III. Si t'àme en proie à la tribulation est tUde dans le service divin» n'aspirant pas à la perfection et cherchant à peine à fuir le

Eéché mortel » qu'elle ouvre ses yeux accalés par le sommeil de la tiédeur , qu'elle Toie dans cette tribulation un mo^en dont Dieu se sert pour l'instruire, lui faire connaître les dangers qu'elle couK, et la faire marcher avec fermeté et avec ferveur dans la voie de Dieu. C'est pourquoi le Roi*Pro-

Î>hète priait ainsi le Seigneur: Comprimez eur bonche aoec le mon et le frein , parc€ qu^autrement lU %e n'approcheraient pas de vous {Pi. XXXI.. 0). C'est aussi de ces Ames que parle Gerson , en disant ( Tr. de mont, cofUempI., c. 15) : « Il en est d'humeur et de condition aifférentes, qui sont plus endurcis , et ont un caractère aussi rétif que l'âne même ; ils ont besoin d'être stimules : les tribulations et les adversités sont les meilleurs moyens de les ramener à Dieu. Ce Dieu tout*puissant les attire è lui» comme une mère attire son enfant qui l'a quittée. Elle fait en sorte que d*autres l'attaquent et le tourmentent : l'enfant appelle alors sà mère et retourne auprès d'elle en pleurant. Elle le reçoit dans ses bras, et l'avertit de ne point s éloigner d'elle à l'avenir, ajoutant

Îue partout ailleurs il ne peut qu'éprouver u mal. »

Dans ce cas encore Fabandon n*est pas une disposition è la contemplation; car dé la tiédeur à la contemplation, le chemin est long h parcourir. Et si Dieu, par un miracle, n'y dispose pas autrement, il faut d'abord chasser toute tiédeur, éveiller la ferveur en son tme, rentrer dans la voie spirituelle, et y faire de grands progrès. L'ême tiède doit donc suivre ce conseil de VApocalypee (m, 19) : Animex-^ous de zèle et faiiee pénitence ^ c'esl-è-dire, selon l'explication d'Alcazar: « Recoi^ffaissez à la fois votre misère et mon aniodK et animé du feu de mon amour» enflammez-vous de zèle contre la tiédeur et faites pénitence. 1

iV. Si l'Ame éprouTée par la tribulation s'applique avec une entière résignation au aernce divin, et qu'elle y persévère, évitant les péchés mortels et les fautes légères les

fdus notoires et les plus fréquentes, faisant e bien, s*avançant par Texercice des venus et aspirant à la perfection ; mais que d'un autre côté elle fasse peu de progrès dans la mortification de ses passions, dans la connaissance de soi-même et de ses défauts, et ne soit pas en état d*agir d'une manière héroïque, elle doit s'efforcer, au milieu de ses tribulations , de les supporter avec une sainte résignation, et d'avancer dans la vertu, surtout dans la vertu d'humilité. Voici ce que ppus lisons dans VEccUêioâtique (ii, 1), au sutet de ces Ames, quand elles commencent a marcher dans la voie spirituelle : Mon JUif longue vous entrerez qu service de DiêUf demeurez ferme dans la justice et dans la crainiey et préparez votre âme à la tentation.

DlCTIO?IN. n'ASGÉTISSIB. I.

Quant h ceux qui sont en voie de progrès, Jésus-Christ leur dit lui-même : Je suie venu apporter le feu sur la terre^ et aue veux- />, sinon quil s'allume? (Luc. xii, lo.) Qu'il s*agis8e ici du feu de la tribulation, comme l'entend Maldonat, d'après Tertullien; qu'il s'agisse du feu de la charité, selon Pacception commune , cela prouve, dans l'un et l'autre sens, que Jésus^Christ veut allumer par la tribulation le feu de la charité, comme par un bûcher.

Ce n'est pas encore là une disposition à la contemplation ; il faut, dans cette situation d'esprit, s'appliquer aussi persévéramment que possible à la méditation. Voici ce que dit Gerson à ce sujet {Tr. de perf.^ consid. 5 ): « Il est aussi diaicile d'allumer

le feu de la dévotion snirituello au souffle de la méditation, que d allumer un feu matériel ayec du bois humide^ vert ou souillé de boue. Soufflez, faites les plus grands efforts ; ce bois ne produit d'abord que des nuages de fumée qui tous aveuglent. A peine si l'on voit briller une étincelle, qui s'évanouit aussitôt. A moins de persister avec constance, vous aurez bientôt, dans votre dépit, dispersé tout le bois : cette per* sévérance doit ici se joindre 5 la méditation. » V. Si Tâme délaissée a déjà fait de grands progrès dans la mortification de ses prissions, et dans la connaissance de soi-même et de ses défauts; si elle agit héroïquement, qu'elle s'exerce alors, au milieu de ses tribulations, à pratiquer héroïquement les ▼ertus et surtout I humble résignation au bon plaisir de Dieu. Si elle nV manque pas, elle peut espérer qu'à cette épreuve succédera le don de la contemplation. Qu'elle se rappelle l'exemple de Jérémie , s'élevant de cet état d'abandon jusqu^à la contemplation. Il l'atteste lui-môme {Thren. m, 1) : Je suis un homme voyant ma pauvreté^ sous la verge de rindignation du Seigneur. Il trace un tableau terrible de son abandon; ensuite il prie Dieu humblement : Souvenez-vous de la

fauvreté où je suis et de l'excès de mes maux ,tfrtd. , 19). Alors l'espérance rcnnU dans son cœur : Ce souvenir que f entretiendrai dans mon cmur deviendra le sujet de mon espérance iibid.^ 21 ). // est bon d'attendre en silence le salut ^ut Dieu nous promet {ibid.^ S6]. Il dit enhn : Il s'assiéra ^ il se tiendra soit- /atre, et il S€ taira , parce quil a mis ce joug sur lui (t6td., S8)l, ou, selon d'autres, parce qu'il s'est élevé au-dessus de luimême. Voici comment saint Basile expose ce passage ( De laud. vit. salit. ) : « L^âmo qui désire Dieu avec ardeur, s'élève au-dessus d'elle-même, et en s'arrachant des choses terrestres, elle parvient à la hauteur de la contemplation divine . se sépare des actions du monde, et pa* ses célestes désirs s'envole dans les régions tes plus éleVées de la contemplation. Lorsque l'homme s'efforce d'apercevoir celui qui est au-dessus de tout, il s'élève au-dessus de lui-même et de toutes les bassesses de cette vallée du monde. »

Louis dé Blois ( Consol. pusillan. , c. 26 )

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MOUS montre combien doit êlic parfaite la résignation de lame dans rabandon« pour \à disposer à la contemplation : « La mortification, Tabnégation, la résignation, la perte et Tannihilation de soi-môme» Yoilà le fondement du salut. Si vous voulez être ce que vous n'êtes pas» détachez -vous d'abord de ce aue vous êtes. Qu'on se persuade bien qu'il ne laut pas se flatter de résignation, ni s'imaginer qu'on est réellement résigné, tant qu'il reste une seule goutte de sang dans les veines qui n*ait été puriGée par une véritable résignation. » Il ajoute avec sagesse : « Ne vous laissez point abattre, mes bienaimés I l'entrée du céleste royaume vous est ouverte, quand mém;3 vous ne parviendriez pas au fatte de la perfection. Il 7 a des petits et des grands dans la divine patrie. Faites tout ce qui dépend de vous, persistez dans vos bonnes résolutions et dans vos saintes pratiques. £t si vous ne })Ouvez atteindre au sommet de la montasne, vous n'en serez pas moins sur le chemin du salut éternel. »

VI. Si l'Ame parfaite^ éprouvée par l'afOiotion, lomb^ duns quelques défauts, que loin de perdre contiancey elle cherche à se perfecliouncr, en s'humiliant, en faisant à son directeur l'aveu de ses fautes, et en ayant tomours recours à Dieu. « Les délais que l'on éprouve dans la voie de la perfection, dit saint Bonaventure [Prèc. yii Relig.^ 4;. 2 ) , sont eui-mômes un moyeu de perftction, quand on s*humilie. Aussi Dieu modère sagement notre course, pour que nous puissions aller plus loin et mieux nous défendre de l'orgueil. Car souvent des progrès trop sûrs et trop rapides et une ferveur continuelle épuisent les forces du corps. » Voici comment Louis de Blois le démontre ( De cons. puiill, c. 30 ) : « Les n|>dlres, les disciples et les amis de Dieu désiraient avec ardeur posséder toutes les vertus et s'élever à la plus haute perfection; mais en cette vie ils n ont pu se débarrasser entièremout do toute imperfection. » Aussi disaient-ils : Nous faisons tous beaucoup de fautes (Jac. ui, 2), et : Si nous disons que nous pommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes^ et la vérité n'est point en nous (I Joan. 1, 8 }.

Consignons encore ici une sage remarque de Louis de Blois ( loe. cit. , c. 16 ) : (I Presque toujours Dieu permet que ses amis les plus chers aient encore quelque défaut, qu'ils soient prompts à la colère et

h remportcmeut Les serviteurs du Christ

ne doivent en concevoir aucune crainte : s'ils n'ont pas trop de confiance en euxmômes et s'ils se connaissent parfaitement, ils remédieront facilement à ces défauts et seront plus précautipnnés è l'avenir. » C'est ce qui fuit dire & Àiiinte Thérèse {Mans, vi, c. 1 }, à propos 4'un confesseur inexpériiiîonté : a Quo/id il remarque dans une âme arrivée à cette extraordinaire. j).erfection , quelque fau(^ légère, il l'atti^&uC^ i]ë suite a;i déiûoa ou à des humeurs 'mjires ; car ^ il $*imagu;)e que les porsounes '^ue Dieu

gratifie de ces faveurs, deviennent des anges, ce qui est impossible, tant que nous soinmes dans ce corps terrestre. » C'est pourquoi les amis de Job ont été bl&tnés de Dieu, de ce qu'au lieu de le consoler, ils lui reprochaient amèrement les fautes les plus légères, et leur sunposaient une gravité qu'elles étaient bien loin d'avoir ( Job XLii, 7 ).

VII. L'âme parfaite peut se consoler par la pensée qu'elle n'est pas abandonnée de Dieu en réalité; car Dieu l'aime toujours secrètement et ne se cache à elle que pour un temps. C'est ceque montre Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, qui, dans i'extième abandon où*il était réduit, fut visité par un^ ange^ envoyé du ciel pour le fortifier. D'ailleurs nous voyons dans i'Ecrilure sainte et dans la Vie des saints, que Dieu console habituellement les âmes désolées par des ang^s ou nar ses ministres. Aussi Louis de Blois nous art ( in ,ConsoL pu5i7/., c. 23): « Ayez bon courage, ô âme patiente ; car, dans toutes vos amertumes, Jésus-Christ, l'élu de votre cœur, saura pénétrer en vous, bien que les portes lui soient fermées, c'est-à-dire malgré tous les etforts que votre dureté lui oppose, et il saura vous remplir d'une douceur nouvelle et que vous n'avez pas encore éprouvée: souffrez donc avec patiencel'amertume de votre abandon, pour votre enfer et votre purgatoire. »

Le sage directeur ou confesseur d'une de ces âmes délaissées peut lui permettre de chercher quelque secours, soie en Zh'eu, en le priant avec humilité et avec amour, ou mémo en lui faisant entendre quelques plaintes innocentes, afin que, s'il ne montre pas son visage, il donne au moins quelques marques de sa présence ; âot7 dans les moyem naturels^ en cherchant è calmer un peu les angoisses de son cœur par quelque promeiiade ou quelque innocente récréation. Ces moyens de cnercher quelque opasolation dans la prière ou dans quelque délassement se trouvent fréquemment indiqués dans les Psaumes et les Cantiques. Jésus-Christ luimôme, dans le jardin, au moment de son abandon, priait son Père d'éloigner de luit s'il était possible, le calice de sa passion. Sainte Thérèse (in Vita, c. 11} remarque

3ue parfois ces sortes d'aridité proviennent e quelque indisposition du corps ou de quelque agitation des humeurs : et dans ce cas, la situation s'empire, si l'on a trop de contention d'esprit. « 11 faut donc, dit-elle, que les directeurs sachent reconnaître quand la sécheresse vient de cette cause, pour quUls n'achèvent pas d'accabler ces.&mes malneureuscs. Ils doivent alors les 'traiter comme des malades, et changer l'heure de leur prière, souvent môme pour plusieurs jOurs.*r Elle ajoute que ce discernement est d'autant plus nécessaire, que l'aridité peut encore être causée par le démon. Aussi n'est-il pas

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D^ASGETiSME.

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