‹ Dictionnaire d'ascétisme (volume 3)Chapitre 4 sur 186 · AUX ATELIERS CATHOLIQUES, RDE DAHBOISE, AU PETIT -MONTROUQJI · texte numérisé non relu

AUX ATELIERS CATHOLIQUES, RDE DAHBOISE, AU PETIT -MONTROUQJI

BARRIÈRE d'enfer 9E PARIS.

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Nous nous proposons dans co discours de présenter une esquisse historique de l'as* cétisme, et quelques considérations générales qui n*ont pu trouver place dans cet ouvrage parmi les articles détachés.

Ce Dietiofmttire de myUieUme est véritablement un traité complet de la théologie mystique et de tout ce qui s'j rattache, soit au point de vue doctrinal, soit au point de vue pratique, soit au point de vue historique

Doctrine, expérience, maximes des Pères et des pius illustres ascètes, bibliographiOt place que le développement de l'ascétisme occupe dans le développement de Thistoire du genre humain : telle est la matière de ce travail. Si ces choses ne sont pas neuves par elles-mêmes, et ce serait un malheur qu'elles le fussent, du moins il n*existe encore pas une collection de matériaui aussi complète ni aussi facile à consulter que celle-ci pour s'éclairer sur la question du mysticisme et de Tascétiâme.

Nous nous empressons de déclarer tout en commençant, que notre tftche n a consisté qu'à choisir les meilleures sources et à y puiser. Nous avons fait une comparaison générale dé ce qui a été écrit sur cette importante matière, depuis saint Denys l'Aréopagite jusqu'à saint François de Sales.

C'est à Scrham que nous avons fait les plus larges emprunts, à cause de la grande métnode et de la parfaite exactitude théologique de Tauteur. Mais ce Dictionnaire est com* piété par les travaux de Pierre de Blois, Ferrari, de Rodriguez, saint Jean d'Avila, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, saint Bonaventore, saint François de Sales, Surin» Courbon (1), Gosselin (2) et autres, pour les articles ascétiques ; de Feller, de Godescard, de BîPgier, de Rohrbacher, de la Biographie universelle pour la partie biographique et bibliographique.

Quoiqu'il n'y ait en apparence aucun ordre raisonné dans un dictionnaire, cependant ici les articles sont reliés entre eux par groupe, au moyen de renvois, en sorte qu'on y trouve véritablement la marche d'un traité scientifique; et sur chaque point on y verra la doctrine appuyée sur l'Ecriture sainte, les saints Pères, la pratique des saints, et sur les meilleures autorités. Une table méthodique des matières relie par un facile enchaînement les articles épars dans le Dictionnaire.

La pensée principale de ce discours, celle qui domine et gouverne tout l'ouvrage, celle d'après laquelle toutes les autres se coordonnent est celle-ci : qu'il existe pour tous ceux qui s'occupent de ces délicates matières, une nécessité absolue de se conformer à la doctrine et à la pensée de r£glise exprimée par des autorités universellement respectées.

Dans tout ce qui touche à la religion, dans toutes les parties de la science sacrée, la raison n'intervient que pour conOrmer, par des considérations qui lui sont naturelles, les vérités fournies par les sources approuvées de l'Eglise ; en sorte que son rôle n'est jamais d'inventer du nouveau, mais de chercher quelques motifs nouveaux quand, dans sa faiblesse native, elle peut eu trouver, pour corroborer les vérités enseignées par l'Eglise et l'Ecriture sainte. Voilà son rôle, qui n'est pas fort considérable; aussi nous devons remercier Dieu qui a voulu que le chemin de nos destinées éternelles fût éclairé par une autre lumière que celle de la raison vacillante de l'homme, et que dans des affaires de cette importance l'homme s'en rapportât surtout à Dieu lui-môme. Or, si ce que nous disons est vrai quand il s'agit des vérités enseignées par la théologie dogmatique et morale» on peut dire que cela est incomparablement plus démontré quand il s'agit de la théolo-

(I) FAatê iVoraison.

(i) Utst. liUér. de Fénelony a ri. Quiéiwm.

DiCTio^iN. d'Ascét/ssib. I. 1

li DICnOMNAIRE D*àSCETlSME. U

gîe mystique, cette portion de la science sacrée qui est pour ainsi dire la plus Yoisine da ciel» et qui est le côté le plus sublime de cette science. ,

On comprend donc que nulle part la raison privée ne doit p us qu*ici se défier d'ellemême : sa seule fonction consiste à recueillir et à peser les auto» ités, à marcher pas k pas avec l'Ecriture sainte, avec les conciles qui contiennent la pen ée de l'Eglise, avec les appréciations des saints Pères sur la pratique de la perfection é rangéliquei avec les con« sidérants des bulles de canonisation, avec les auteurs ascétiques les plus autorisés, avec les vies des saints, accueillies universellement comme par&itement authentiques.

Cette marche prudente et conseillée par la difficulté de la matière rend les erreurs bien difficiles. Aussi, pour ce qui nous concerne nous avons £ait tous nos efforts pour ne point nous en écarter en quoi que ce soit, même dans les derniers détails des questions ; et si malgré nos intentions bien pures et tout notre soin, des inexactitudes s'étaient glissées dans notre travail, nous les désavouons et soumettons tout à la suprême autorité k laquelle il est toujours si sûr et si doux d'obéir.

Nous n'avons emprunté hos articles qu'aux écrivains ascétiques qui ont compris cetia nécessité de s'en tenir strictement k l'enseignement traditionnel et catholique et qui ont le moins accordé aux vues particulières et au goût d'une dévotion privée, quoique d'ail* leurs très-respectable.

Mais s'il faut être enfant docile de l'Eglise et ne jamais s'écarter de sa pensée, il ne faut pas croire pour cela qu'il faille repousser comme les effets trompeurs d'une imagi* nation peu réglée, toutes les grâces particulières que Dieu répand quelquefois sur ses fidèles serviteurs. Nous reviendrons bientôt sur ce point pour le traiter avec l'attention qu'il mérite : mais en attendant nous devons dire qu'il serait également contre la doctrine de l'Eglise de refuser k la grftce de Dieu les effets merveilleux qu'elle produit naturellement et par sa propre vertu, quand elle tombe sur une bonne terre ; et de reconnaître les caractères de ces mêmes effets extraordinaires, dans certains états qui sont le fruit d'une imagination ardente ou d'un orgueil déguisé ou d'une excessive

sensibilité.

Au surplus, nous n'en sommes pas encore k juger certaines questions pratiques qui

ressortent de la théologie mystique. Quant au dogme et k l'enserobe de la doctrine, nous

venons de faire notre profession de foi, et maintenant on sait par quels motifs nous

avons cherché k suivre les auteurs les plus savants, les plus orthodoxes, les plus prudents;

ceux, en un mot, qui nous ont paru posséder la science de la théologie avec le

plus de profondeur et d*étendue, et aussi avec la plus grande somme de bon sens

))ratique.

La théologie mystique a contre elle de grands préjugés, nous en combattrons quelquesuns, ceux-lk seulement que nous considérerons comme sérieux. Elle a contre elle les préjugés des philosophes incrédules; nous né nous préoccupons pas beaucoup de ceux-lè, et toutefois nous aurons quelques réponses k leurs attaques. Elle a conlre elle le mépris des Chrétiens relâchés et corrompus, qui ne sentent plus ce qui est de Dieu, nous n'avons rien k leur dire ; ils ne connaissent du christianisme que la superficie ; les crovances les plus fondamentales jsont déjk mutilées dans leur esprit. Une partie de la morale, ceHe même qui est de. précepte, leur paratt du superflu. Comment pourraient-ils estimer les œuvres surérogatoires du chri^ilianisme, lorsque les motifs mêmes des plus indispensables devoirs leur échappent?

Placés dans les antres ténébreux du vice, ils s'indignent de ce aue ceux qui sont sur la montagne leur parlent de la majesté du ciel qui se déroule au loin devant eux. Les as*très cessent-ils de briller au firmament, parce que certaines personnes ne veulent pas y porter leurs regards ?

Mais voici le grand mal : La théologie mystique a contre elle même des Chrétiens sincères et des personnes respectables; et avouons-le,non-seuIement d'honnêtes laïques, mats encore un bon nombre d'ecclésiastiques d'ailleurs irréprochables, ou ignorant le vrai objet de la théologie mystique, ou ta dédaignant, soit comme superflu, soit comme ne rentrant pas dans Içurs attributions, et comme n'éclairant aucun devoir essentiel k remplir. S'il

15 DISCOURS PREUMINAIRE. U

était bien vrai qa'un ecclésiastique pût se contenter de la simple observation des précep'» tes sans se croire appelé par sa sainte vocation à une perfection supérieure» ce qui serait en contradiction avec renseignement des 'conciles , des saints Pères et des plus graves autorités ; au moins est-il certain que tout prêtre ayant charge d*flmes peut être appelé à diriger des pénitents qui se livrent plus ou moins à la vie contemplatÎTe» qui se sentent appelés par la grftce de Dieu à pratiquer quelques-uns des conseils évangéliques^ études lors il doit être familiarisé avec les règles et les maximes des saints, avec les règles reçues dans TEglise pour la conduite des âmes qui suivent la voix de la perfection.

Maintenant quel est l'objet-, la fin et les moyens de la théologie mystique?

La théologie mystique, dit Schram, est une science qui, s'appuyant sur les choses divinement révélées, expose la doctrine qui conduit h l'acquisition de la perfection des vertus.

Ainsi la théologie mystique n'est que le complément de la théologie dogmatique et morale; ou si vous voulez, une des divisions, une des parties intégrantes de ia théologie ou science de Dieu. C'est une science^ dii le même auteur, d'abord parce que son procédé d'in* duction n'emporte pas moins d'évidence que les autres sciences humaines, et ensuite perce que dans sa matière elle repose sur des principes plus certains que les autres sciences; car ces principes ont pour fondement la révélation divine.

Sa fin est de conduire l'Ame par la voie de la perfection jusqu'à l'union de la charité des parfaite avec Dieu.

Ainsi en même temps que Dieu est l'objet de cette science, la fin en est la perfection âmes par l'union avec Dieu.

Ses moyens sont, outre l'accomplissement exact des commandements de Dieu et de l'Eglise, c'est-à-dire l'accomplissement des devoirs communs à tous les fidèles, un usage particulier de la prière, de la méditation des vérités étemelles, de la mortification; l'accom • plissement partiel ou universel des conseils évangéliques, et cela dans le but d'accomplir plus sûrement et plus parfaitement les choses de précepte, et d'arriver par là et avec la grâce de Dieu à un parfait amour de Dieu, à une entière union avec lui. ,

Il est naturel de conclure de là avec Gerson que la théologie mystique est la sagesse par excellence, la sagesse la plus haute qui puisse nous éclairer en ce monde. Elle surpasse, dit Louis Dupont, incomparablement toutes les autres sciences et tous les arts de l'univers, parce qu'elle est plus haute, plus sainte, plus noble, plus utile, plus douce, plus durable, puisqu'elle est la fin dernière d'après laquelle et le bonheur de la vie présente et toutes les autres sciences se condamnent.

Sans doute le but de la théologie dogmatique et de la théologie morale est aussi la connaissance et finalement la possession de Dieu, la connaissance des règles à observer pour y arriver. Hais la théologie mystique enseigne la règle pour arriver plus sûrement à ce noble but et pour y arriver avec la plus grande perfection.

Nous.avons déjà vu que les principes et les lieux théologiques de la théologie mystique sont les mêmes que ceux de la théologie dogmatique et morale. Or, il y en a de deux sortes : les uns qui emportent d'eux-mêmes la certitude, les autres qui fournissent des autorités respectables sans engendrer la certitude. Les sources de première classe sont rÉcriture sainte, prise dans le sens où elle est interprétée par TÉglise, le consentement unanime fdes saints Pères, l'Église parlant ou dans les conciles généraux, ou dans les constitutions des Souverains Pontifes s'adressent à TÉglise universelle.

Les autres lieux théologiques sont d*un ordre inférieur et par eux-mêmes n'élèvent une proposition que jusqu'à une plus ou moins grande certitude ou probabilité. Ce sont les. conciles provinciaux, les saints Pères, pris séparément et émettant une ooinion particulière. C'estt encore l'autorité de l'histoire, de l'expérience et de la raison.

D'oili il suit que la théologie mystique a sa doctrine certaine et ses opinions ou ses doutes* Les choses certaines réclament et commandent l'unité); les douteuses, la prudence. Voyons maintenant comment cette science divise et dispose ées matières.

. La tfn df» la théologie mystique étant de conduire une Ame, par la voie de la perfection» jusqu'à Funion de la charité parfaite avec Dieu, la première chose qu'elle fait, c'est de

15 DICTIONNAIRE DASGETISME. 16

donner le caractère de la perfection et de montrer quels sont les molifs qui nous obligent à 7 atteindre, en quoi elle oblige chacun de nous.

C'est ensuite à partir de ce point que commencent à se ramifier les divisions. Car comme il n'est pas naturel d'arriver à la perfection tout d'un élan , mais successivement, et par degrés, on a distingué trois voies différentes, par lesquelles on arrive au sommet de la perfection, autant qu'une créature humaine , même aidée de la grâce, peut y arriver. Il y a la voie purgative, la voie illuminative et la voie unUive. Les personnes qui parcourent ces voies sont appelées, en conséquence, les commençants, les progressants et les

parfaits.

1* Dans la Voie purgative ^ que suivent les commençants, on s'occupe et de la pénitence des péchés passés et de la fuite, non-seulement du péché mortel, mais aussi du péché vénit*l et de la tiédeur . Les deux principaux moyens pour arriver à ce but , sont loraison et la mortification, dont on traite selon l'importance de ces matières.

2" Dans la voie illuminative, q\iQ parcourent les progressants, on suppose les ftmes purgées des péchés et délivrées des liens du vice, et occupées particulièrement à suivre^ Jésus-Christ, qui est la voie^ la vérité et la vie. En imitant Jésus-Christ, ces ftmes acquièrent toutes les vertus par lesquelles elles deviennent les épouses de Jésus-Christ, et sont disposées à aimer Dieu par-dessus toutes choses et à s'y attacher comme au souverain bien. De là, 4an8 celte partie, on traite particulièrement de l'imitation de Jésus-Christ, de la pratique des vertus, de la victoire des tentations, et des difficultés qui se présentent

dans la vie.

3" Enfin, l'homme ainsi illuminé par la pratique des vertus et par l'imitation de Jésus- Christ, arrive à la perfection, dans le degré où il est donné d'y parvenir, dans la voie nnitive. L'ftme monte è cette vie unitive par la contemplation, et Dieu l'élève lui-même jusqu'à lui par sa grftce et par des voies diverses, et ces voies diverses, ces grâces spéciales, que Dieu accorde à ces ftmes, caractérisent cette voie , où marche le petit nombre des parfaits.

Mais il reste encore un objet important , le plus important même à traiter par la théologie mystique , ce sont les règles de conduite du directeur des ftmes dans la vie spirituelle.

Et, à ce propos, ceux qui ont la les oeuvres de sainte Thérèse goûteront la sage réflexion de Tun des continuateurs de Fleury, M. l'abbé Goujet : « Ce qui me platt surtout danssainte Thérèse, dont tous les ouvrages sont si mystiques qu'ils sont à la portée de peu de personnes, c'est qu'elle se défiait de ses propres lumières, qu'elle craignait toute illusion» que les états extraordinaires où elle tombait lui paraissaient ordinairement suspects, qu'elle les soumettait au jugement de supérieurs éclairés, et que ce qu'elle a écrit, elle ne l'a fait que par obéissance, et en avertissant même de ne les lire qu'avec précaution. »

On voit par là avec quelle attention la théologie mystique doit traiter la question des qualités du directeur des Ames qui aspirent à la perfection évangélique. On y examine cinq points différents qui embrassent cette matière : 1* Quel, doit être le maître de la vie spirituelle. 2* Comment le directeur dojt s'accommoder aux dispositions des personnes^ et distinguer les commençants, les progressants et les parfaits ; les éclairer, les corriger et les soutenir. 3* Comment il doit faire la distinction des bous et des mauvais esprits, des bonnes et des mauvaises inspirations. 4* Distinguer les véritables grâces extraordinaires d'avec tes illusions. 5* Eiaminer comment un supérieur doit conduire la communauté et quelles sont les qualités que les saints Pères lui supposent pour faire profiter les ftmes qui lui sont confiées.

La théologie mystique pourrait encore se diviser en deux parties : la partie spéculative et la partie pratique. Elle est spéculative et doctrinale lorsqu'elle fonde son enseignement sur la base solide des autorités que nous avons indiquées plus haut; elle est pratique et expérimentale lorsqu'elle entre d^^os le détail de la vie, par Tapplication des principses démontrés»

f 7 DISCOURS PRELlMlMAlRt. ' Î8

à (cl ou tel cas particulier^ è (elle ou telle personne. Et ici on convient qu'elle alo même genre de difficultés que la théologie morale, dont les principes généraux sont très-clairs toi précis , mais qui ne laissent pas d'engendrer une foule d'embarras et de perplexités dans la pratique, parce que les circonstances de temps et de lieu, de personnes, etc.9 font que ce qu'il y a d*absofu, dans le principe, ne se prête que très-péniblement aux aeddents des cas particuliers. H n'est pas étonnant qu'il y ait cette similitude entre cesdeiix sciences, puisque la théologie mystique n*est réellement, comme déjà nous l'avons observé, qu'un prolongement, un complément de la théologie morale.

Cependant, nous devons observer que les difficultés réelles que présente la pratique de la théologie mystique ne sont pas, de leur nature, aussi épineuses, aussi embarrassantes pour la conscience de celui qui applique ces principes, et qui en a la responsabilité, qae lorsqu'il s'agit du principe de la théologie morale ; celle-ci agit, en effet, généralement sur ce qui est'de droit, de rigueur, d'obligation. Dès lors la décision, pour ou contre, a un effet infaillible de bien ou de mal ; tandis que dans la théologie mystique, souvent on traite des œuvres et des pratiques de surérogation. S'il y a erreur, elle n'existe souvent que du mieux au bien; tandis qu'ailleurs elle est du bien au mal.

C'est ici le lieu de rappeler quelques jugements peu favoraDles à la théologie mystique, portés par des hommes très-considérables.

Et d'abord, commençons par rappeler la définition un peu obscure qu'en donne Bergier. « Ceux qui ont traité de la théologie mystique, dit-il, disent que ce n'est point une habitude ou une science acquise, telle que la théologie spéculative , mais une connaissance expérimentale, un goût pour Dieu qui ne s'acquiert point, et qu'on ne peut obtenir par soi-même, mais que Dieu communique à une Ame dans la prière et la contemplation ; c'est, disent-ils, un état surnaturel de prière passive , dans lequel une ftme qui a étouffé en elle toutes les affections terrestres, et qui s'est accoutumée à converser dans le ciei , est tellement élevée par le Seigneur, que ses puissances sont fixées sur lui sans raisonnements et sans images corporelles représentées par l'imagination. Dans cet état, par une prière tranquille mais fervente, et par une vue intérieure de l'esprit, elle regarde Dieu comme une lumière immense, éternelle; et, ravie en extase, elle contemple sa bonté inQnie, son amour sans bornes. » '

Quoique nous ayons envisagé le mysticisme comme une science armée de toutes ses parties pour établir ses vérités, cependant nous conviendrons avec Gerson qu'il consiste surtout II connaître Dieu par l'expérience du cœur : mais cela n'empêche point qu'il ne soit une des branches de la théologie générale, qui spéculativement arrive à des conséquences certaines.

Ainsi, 1*" malgré 1 opinion de Bergier , le mysticisme est une science , et en second lieu, elle ne consiste pas seulement dans les extases. Ceux qui marchent dans cette voie ne doivent même pas les chercher. Les grAces surnaturelles dépendent de Dieu. Mais le but de la théologie mystique est d'arriver à une union continuelle d'intention avec Dieu par la pureté du cœur et la vivacité de la charité.

Cet exposé de Bergier ne donne pas, comme on voit, une idée juste ni bien favorable de la chose qui nous occupe. Bergier prend une partie pour le tout, et voilà pourquoi il est incomplet et obscur dans ce passage , et nous ne lui en faisons pas un reproche. Contre qui était dirigé son Dictionnaire de théologie? contre les philosophes du xvui* siècle. Or, aux yeux de ces hommes, il n'avait pas à traiter la question de mysticisme à fond, il s'agissait seulement de faire respecter par les ennemis de l'Eglise des choses qu*ils ne comprenaient pas; et partant il n'a parlé à ces hommes que de la prière passive et des extases, de certaines grâces particulières que Dieu fait aux justes, parce que ces choses-là seulement étaient un sujet de scandale pour les philosophes. H&tons-nous d'ajouter que Bergier, avec son intelligence ordinaire, a noblement défendu les droits de la gr&ce et la vie des &mes contemplatives. Il a fait ce qu'il devait faire ; il a, en bon soldat, défendu les remparts dans le point seulement où ils étaient attaqués.

i» UCTKKNNAIRB D'ÀSCBTISME. tO

Le discours qu'on lit dans les Œuvres de Fleury, mais qui est de l'un de ses conii* nuateursy traite assez rudement les mystiques, et ménage peu la théologie mystique elle* même. Noua allons citer ce passage atant d'en exprimer notre sentiment.

« La théologie mystique en général est une connaissance infuse de Dieu et des dbOÊes divines, qui émeut TAme d*une manière douce, dévote et affective, et l'unit à Dieu in* timement, éclairant son esprit et échauffant son cœur d'une manière tendre et extraordinaire. Nous n'avons garde de condamner cette théologie , enseignée par plusieurs saints, et approuvée par l'Eglise. Hais il est bon de remarquer que les anciens, dont les écrits brilleiil de tant de lumières, en ont peu fait sur cette matière , parce que, d'un côté, il est plus facile de sentir ces communications intimes de Dieu avec l'Ame , que de les ' exprimer, quand on en est favorisé ; et que, de l'autre, il n'y a rien de plus sujet a l'illusion que ces voies extraordinaires où Dieu fait peut-être moins entrer d'Ames qu'on oe le pense. Les saintes Ecritures et les Pères de l'Eglise ont recommandé, comme autant de préceptes indispensables , d'aimer Dieu de tout son cœur, de ne vivre que pour lui, de lui rapporter toutes ses actions par amour , jde s'acquitter exactement des devoirs de son état , chacun selon sa condition , dans le dessein de lui plaire , de le servir, et de parvenir à le posséder dans l'éternité ; mais ils ont peu connu ces états habituels de visions, d'illuminations, d'illustrations intérieures, d'oraisons passives, etc., et ils en ont sûrefaent ignoré les termes: au moins, le plus grand nombre n'en a-t-il rien dit. Nous ne voyons pas non plus que, quelque éclairés qu'ils aient été sur les voies du salut, ils aient fait un art méthodique de l'oraison , ni qu'ils aient cru que les sentiments du cœur puissent être, pour ainsi dire, mesurés au compas, ni être produits que les uns après les autres» selon un ordre arbitraire, et en quelque sorte mécanique, qu'on leur aurait prescrit. Si la plupart de ces spéculations abstraites ne sont pas nées de l'oisiveté des cloîtres, je ne sais si l'on ne peut pas dire qu'au moins elles s'y sont nourries et fortiQées, et que c'est de là qu'elles se sont le plus répandues.

« Le célèbre Gerson , si sensé sur ces matières , était persuadé que Rusbrock s'était égaré dans ses visions , et que l'enthousiasme lui avait un peu échauffé l'imagination. Cependant il a eu des défenseurs éclairés. Jean Tanière, son ami, surnommé le Docteuf illuminé t était beaucoup plus théologien; et l'on s'en aperçoit dans ses trailés spirituels où il est bien plus exact que Rusbrock. La religieuse Marie d'Agreda a eu ses partisans, et peut-être en a-t-etle encore, malgré le ridicule qui est répandu dans sa Cité mystique j où elle ne s'entendait peut-être pas elle-même. Ce qui me plaît dans sainte Thérèse, dont presque tous les ouvrages sont si mystiques qu'ils sont à la portée de peu de.personnes, c'est qu'elle se défiait de ses propres lumières, qu'elle craignait toute illusion, que les états extraordinaires où elle tombait lui paraissaient ordinairement suspects, qu'elle les soumettait au jugement de supérieurs éclairés , et que ce qu'elle en a écrit , elle ne l'a. fait que par obéissance, et en avertissant même de ne les lire qu'avec précaution. Les quiétistes de ces derniers temps n'ont eu ni cette humilité, ni cette soumission, ni cette défiance d*eux-mêmes ; et l'Eglise a condamné leur doctrine et leurs écrits, sans donner atteinte à la vraie spiritualité, comme sans prétendre nier qu'il y ait des Ames privilégiées i qui Dieu puisse accorder des grAces singulières et extraordinaires; de la vérité desquelles elle juge par ri>niformité de la conduite, l'humilité des sentiments, le règlement des passions, la pureté des mœurs, Tintégrité de la doctrine de celles qui croient en être favorisées. Mais ce qui est extraordinaire ne peut servir de règle, et, par conséquent, la théologie mystique n'a jamais pu servir, ni pour la direction particulière des mœurs, ni pour la prédication, qui ne doit avoir que deux buts, persuader l'esprit en l'éclairatil, toucher le cœur en l'échauffant. »

Ce jugement sévère a d'autant plus d'autorité qu'il est exprimé avec le ton de la mo-^ dération et du bon sens.

Une seule observation suffira pour ramener cette mercuriale à son vrai sens. Lorsque II. l'abbé Goujat écrivait ce discours, la France était encore sons l'impression des q^ua-

tl DISCOURS PRELIMINAIRE. tt

relies du quiétisme. Le mouvement de réaction de l'opinion publique contre Holino5 et ^ ses disciples D*était pas encore tout à fait apaisé. Le mysticisme vrai et louable parut mi peu responsable des abus qu'on en fit. Mais qu'on remarque que l'auteur s'empresse de déclarer : Nous n'avons garde de condamner cette théologie enseignée par plusieurs sahUt et approuvée par r Eglise. Lors qu'ensuite il termine par ces paroles : Ce qui est extraordi^ noire ne peut servir de règle ^ nous lui répondons qu'il n*j a point de règle pour les grAces particulières de Dieu. Si donc, c'est de cela que l'auteur veut parler, nous sommes de son avis. Hais s'il entend que la théologie mystique ne fournit pas des règles sûres, sages .el prudentes pour conduire un grand nombre de personnes, particulièrement les religieux et les ecclésiastiques, dans les voies de la perfection évaogélique, alors il se trompe. Car il est vrai que la théologie mystique fournit ces règles sûres et prudentes, non pour tous les Chrétiens sans distinction, mais pour tous ceux qui, touchés spécialement par la grice, aspirent à une vie plus parfaite que le commun des fidèles.

Mais pour trancher ce genre de difficulté par la racine, remontons à la source même de toute la doctrine catholique et écoutons les euseignements de Jésus-Christ»

C'est dans le é^scours sur la moniagne qu'il a réuni presque toute la substance de sa morale. Or, il est aisé de voir que, dans le plan de vie qu'il a tracé à tous les Cbrétienst il y a des choses qui sont de précepte et d'/^utres seulement de conseil. Cette distinction importante et fondamentale dans la doctrine de l'Eglise n'est point à l'arbitraire des interprètes; elle est fondée sur la tradition universelle, sur l'autorité des saints Pères, des conciles et de tous les docteurs.

Un pieux auteur a très-bien exposé cette distinction i

A la suite des lois, dît-il , le Sauveur passe aux conseils*

A prendre les choses en général, les conseils n'obligent point chacun des Chrétiens» nais il est essentiel qu'ils soient toi:gours observés par un nombre de fervents disciples» et que leur pratique persévère dans le corps de la société chrétienne. Ils ne sont pas le corps évangélique, mais ils contiennent l'esprit de l'Evangile. Ce n'est pour personne une obligation de les garder en tout temps et en tous lieux; mais se croire pour toujouft dispensé de leur totalité, c'est s'exposer au péril prochain de s'affranchir du précepte. Bâ un mot, dans une spéculation abstraite, aucun conseil ne fait loi, mais il arrive quelquefois dans la pratique, eu égard aux circonstances des lieux, des temps et des personnes, que le conseil oblige.

Voilé le fondement, la règle et la justification de la théologie mystique. On pourrait donc la définir : La science qui traite de la pratique des conseils évangéliques.

Elle repose sur les paroles et les discours de Jésus-Christ. Elle est une partie intégrante et substantielle du christianisme. Sans elle le christianisme est mutilé et privé de son plus bel ornement, de son lustre le plus éclatant.

Nous tomberions dans l'exagération si nous disions que l'accomplissement du précepte ne suffit pas. Ce serait une erreur pareille et tout aussi condamnable de dire que la pratique des conseils n'est pas plus parfaite et plus agréable à Dieu, ou qu'il ne faut pas exhorter les fidèles à suivre les conseils selon l'inspiration de la grâce. C'est un devoir pour les pasteurs d'en favoriser la pratique, d'en faire l'éloge, d'en avoir de l'estime et d'inspirer cette estime aux fidèles qui sont capables d'en être touchés. Et remarquez ici qu'il ne s'agit nullement de choses extraordinaires et plus ou moins surnaturelles qu'éprouvent certaines Ames privilégiées. Ces choses sont la récompense anticipée de la sainteté, mais ne sont pas la sainteté elle-même. La perfection dont s'occupe la théologie mystique embrasse tous les degrés, et même elle s'occupe essentiellement et avant tout des plus bas degrés, c'est-àdire de la complète et entière expiation des péchés, dés moyens de les éviter, de la pratique parfaite des vertus communes à tous les Chrétiens, parce que c'est là la base de Tédifice, et que si celui-là manque, le reste ne peut se tenir debout. « On peut voir maintenant combien sont abusés ceux en qui la théologie mystique ne

réTcilIe que des idées d*an6 piété malentendue et sans règles. Ceux-là» bien loin de connatiro la théologie mystique, n'entendent pas môme la théologie commune, c'est-à-dire l'enseignement de TEgUse et le sens des paroles de Jésus-Christ; ils n'entendent ni saint Paul, ni saint Bonarenture, ni sainte Thérèse.

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