‹ Dictionnaire d'ascétisme (volume 3)Chapitre 5 sur 186 · ESQUISSE HISTORIQUE PD MYSTICISME · texte numérisé non relu

ESQUISSE HISTORIQUE PD MYSTICISME

Avant de nous livrer à d'autres réflexions, et pour jeter sur notre sujet toutes Ti mières qu'il peut comporter, nous allons suivre le mysticisme dans l'influence qu'il

ïes lumières qu'il peut comporter, nous allons suivre le mysticisme dans l'influence qu'il a exercée dans la suite de l'histoire du genre humain. S'il y a eu un mysticisme vrai et légitime dès Torigine du genre humain, bientôt aussi l'erreur apparut à côté de la vérité. Un mysticisme faux commença à tenir une grande place chez les Juifs et surtout dans l'Inde, et depuis, ce genre d^erreurs, mille fois transformé, s'est propagé jusqu'à nos jours.

Tous les Pères, dit Thomassin, ont remarqué que le premier commandement que Dieu fit à l'homme dans la première félicité du paradis terrestre fut le commandement sinon d'un jeûne, du moins d'une abstinence, et ce fut le vialement d'une abstinence qui attira sur Adatn et sur tout le genre humain ce déluge de crimes et de calamités que nous n'avons encore pu expier par tant de jeûnes et par tant d'abstinences.

C'est une chose bien digne de méditation que cette abstinence du fruit de l'arore de vie imposée à des hommes justes. Nous comprenons les abstinences comme peines expiatoires imposées aux délinquants; encore, quand je dis nous, je ne parle que des catholiques et des honnêtes païens ; car messieurs les philosophes font profession do ne rien comprendre aux pénitences prescrites par la religion, quoiqu'ils comprennent assez bien celles imposées par les Codes de la société civile.

Nous comprenons, dis^'e, les expiations du péché; mais avons-nous assez remarqué avec les saints Pères cette privation imposée à l'homme juste? Nous en devons conclure avec certitude qull y a dans la privation volontaire, un mode naturel et sans doute le plus efficace dejous, de reconnaître la souveraineté infinie de Dieu. C'est le sentiment du profond respect de la créature qui se traduit en actes. L'homme, composé d'Ame et de Qorps, a besoin, même dans l'état de justice, d'exprimer sa dépendance par la soumission affectueuse de son intelligence; il faut en même temps que le corps participe à sa manière à cette soumission, afin que tout l'homme rende hommage à son souverain.

11 parait que c'est la condition naturelle de l'état d'épreuves des êtres raisonnables et créés.

Il est facile de comprendre que ces privations imposées aux sens ont dû devenir plus multipliées et plus rigoureuses dans l'état de Thomme déchu. Bien s*est chargé lui-même â^imposer les pénitences que méritait le péché qui pèse sur la race tout entière du genre humain, et ces pénitenoes nous donnent dans leur rigueur et dans leur étendue, une haute idée du Dieu puissant et incompréhensible qui manifeste d'une manière si terrible son courroux. Sans parler des misères attachées à notre corps et des incommodités dont la nature, devenue ingrate, nous harcelle de toutes parts, pourrions-nous concevoir une peine comparable à la mort? pourrait-on porter un plus grand coup à cette portion matérielle de nous-mêmes et inspirer plus d'horreur à notre sensibilité ? Eh bien, nos sens ont beau se bouleverser à cet aspect, l'arrêt est porté, et, avec la grâce de Jésus-Christ, notre réhabilitation est à ce prix, c'est-à-dire au prix des misères de cette vie et de la mort soufferts en expiation el avec patience.

Mais outre cette peine générale qui atteint ja race tout entière. Dieu a voulu encore que chaque offense eût sa peine et son expiation particulière. Ce point qui parait plus obscurément dans la loi ancienne est devenu très-clair dans la loi de grflce ; et. on peut dire qu'après le bonheur incomparable que nous avons eu d'avoir été rachetés par le Fils de Dieu, le plus grand bonheur qui vienne ensuite est que nous savons clairement comment nous devons nous y prendre pour expier nos péchés et profiter de la grâce de Jésus- Christ

Aussi le dogme de TexpiatioDy si ré?oltant pour la philosophie qui, de nos jours surtout, a la vue si courte ; le dogme de l'expiation, dis-je, fait le fond de toutes les religions» de tous les cultes. Non-seulement les jeûnes et les abstinences se trouvent au berceau même des fausses religions et dans tous leurs rituels , mais aussi Timmotation des victimes, comme si le genre humain avait unanimement compris qu'il était insuffisant pour satisfaire par lui-même, et qu'il devait chercher de toutes parts une substitution. Voilh la vérité voilée. Un seul peuple parmi tous les autres a connu la vérité plus clairement ; c'est le peuple hébreux; celui-là môme qui devait donner le souverain Réconcilialeur. Aussi est-ce là que nous trouverons les exemples dg la vie contemplative et pénitente bien comprise.

Le jeûne de Moïse, pendant quarante jours et quarante nuits avant que de recevoir là Loi, fut une action si héroïque qu'on peut juger que ce n'était point son apprentissage et que ce n'était qu'après des jeûnes fréquents et ordinaires, qu'il était monté à ce comble d'une parfaite abstinence.

Elle se signala par un jeûne de même nature, et l'Ecriture nous parlant si souvent des jeûnes de tant de justes avant lui, il ne faut pas douter qu'Elie ne fût aussi monté oar degrés à ce haut point de perfection.

Tous ces jeûnes étaient arbitraires et particuliers ; l'Ecriture en fournit un grana nom* bre d'autres exemples. On ne peut taire celui de Judith, qui jeûnait tous les jours de l'année, excepté ceux qui passaient pour jours de fête chez les Juifs.

Mais on trouve également les jeûnes ordinaires publics et commandés. Le premier que Dieu ait ordonné est celui du dixième jour du septième mois, fôte de l'expiation du tabernacle. Vous affligerez vos 4me«, dit le Seigneur, vous vous purifierez par l'expiation. On comprend très-bien la relation qu'il y a entre les jeûnes, les abstinences et la vie con* templative.

Par le jeûne, l'esprit se dégage des sens et s'élève plus librement yers Dieu. Voilà cp que tous les peuples ont compris et surtout ce que l'on a compris chez les Hébreux. Oa peut juger par l'exemple de Moïse combien le jeûne élève une Âme jusqu'à la plus grande perfection, et la rend capable de la plus parfaite contemplation. Aussi ce grand hommj eut-il la gloire la plus éclatante qui puisse environner un nom d'homme dans les annales du genre humain : la gloire d'être directement le médiateur entre la Divinité et tout son peuple ; de leur porter de sa part une loi dictée par ce Dieu terrible,- et cela dans les circonstances les plus faites pour iVapper les imaginations et graver ce grand événement dans la mémoire des hommes. Si Moïse a été choisi pour ce noble et sublime ministère, il est évident que sa grande Ame, dirigée par son amour pour le Dieu créateur du monde, avait monté tous les degrés de la contemplation pour s'unir de cœur à son Dieu et lui offrir habituellement le pur encens de ses profondes adorations.

Ce que nous disons de Moïse nous pouvons le dire de Melchisedech, de cet homme de de Dieu qui ne parait si mystérieux, sans doute, que parce qu'il se renfermait plus soigneusement dans le silence de la contemplation.

Nous pouvons le dire de Job, de Samuel, de David et de tous es prophètes.

Nous avons parlé du jeûne d'Elie qui dura quarante jours; de celui de Daniel, qui dura trois semaines. On peut poser en règle générale que, partout où il y a jeûne volontaire offert à la Divinité, il y a puriQcation de mœurs et élévation de l'âme vers les régions supérieures. Il suffit, pour en donner une preuve, de raconter simplement la vie des prophètes, telle que nous la donne l'abbé de Vence.

« Quoique l'autorité des prophètes fût grande dans Israël, et que le peuple et les princes pieux les écoutassent avec respect et ne fissent point d'entreprise importante sans leur avis, cependant leur vie était fort laborieuse, fort pauvre et fort exposée aux persécutions et aux mauvais traitements. Us vivaient, pour l'ordinaire, séparés du peuple, dans la retraite^ à la campagne et dans les communautés de leurs disciples ^ occupés au travail, à la prière, à l'instruction, à l'étude. Mais leurs travaux n'étaient point de ceux qui exigent une trop forte application et qui sont incompatibles avec la liberté d'esprit que demandait leur SBimstère.

« Elisée quille sa cbarrue dès qu'il est appelé à la fonction de prophète. Amos dit qu'il Ti*était pas prophète, mais pasteur, quand le Seigneur l'appela. Elie et Elisée b&tissaient euxmêmes leurs cellules.Elie était Téta de peaux et portait un sac.Lapauvretédos prophètes paraît dans toute leur vie. On leur faisait des présents de pains, on leur donnait les prémices comme à des pauvres. La Sunamite ne met dans la chambre d'Elisée que des meubles simples et modestes. Le prophète refuse les riches présents de Naaman et donne sa malédiction à Giézi qui les avait acceptés. Leur éloignement des personnes du sexe paraît par la conduite du prophète envers son hôtesse : il ne lui parlait que par l'entremise de Giézi; elle n'ose entrer ni se présenter devtint' le prophète : Giézi l'empêche ^ lorsqu'elle veut embrasser les pieds du prophète.

«Quoique quelques prophètes fussent mânes, il n'y avait pointue lemmes dans leurs communautés. Leur frugalité éclate dans leur histoire. On sait ce qui est rapporté des coloquintes qu'un prophète fit cuire pour la, t^éfection de -ses frères. L'ange ne donne que du pain et de l'eau à Elie. Habacuc ne porte que de la bouillie k Daniel; Abdias ne sert que du pain et de l'eau aux prophètes qu'il nourrit dans les cavernes.

« Souvent ils étaient exposés à la violence des princes dont ils reprenaient les im* piélés ; aux insultes et aux railleries des peuples dont ils condamnaient les dérèglements. Plusieurs d'entre eux sont morts d'une mort violente: ils sont du nombre de ces hommes saints dont l'Apôtré relève les sôuffraùces, lorsqu'il dit: «Les uns ont été frappés de bâtons, « les autres ont souffert les moqueries et les fouets, les chaînes et les prisons. Ils ont été « lapidés , sciés , éprouvés en toutes manières, knorts parle tranchant de l'épée; vaga- « bonds et couverts de peaux de brebis, étant abandonnés, affligés, persécutés, eux dont le « monde n'était pas digne. »

« Mais au milieu de ces persécutions et de ces opprobres, on les Toit toujours dans unç parfaite liberté, mépriser la mort, les dangers et les tourments, attaquer avec une intrépi* dite merveilleuse tout ce qui s'opposait à Dieu; mépriser les richesses, lafaveu?, les honneurs avec un désintéressement qui étonnait ceux oui cherchaient à ébranler leur constance.

« Leurs maisons et leurs communautés étaient des asiles contre l'impiété. On y venait consulter le Seigneur, on s'y assemblait pour faire la lecture de la Loi: c'étaient des écoles de vertus et des abris de l'innocence. »

Changez les noms et mettez en place celui de cénobites, et vous aurez l'histoire des moines des premiers siècles de l'ère chrétienne. Voilà le même esprit de mortification des sens pour sa propre amélioration morale et le même esprit de dévoument pour sa religion et pour ses frères.

A cette époque l'ido-fllrie n'avait pas jeté chez tous les gentils des racines telles^ que certains peuples ne fussent encore capables de retour au vrai Dieu, et ce retour se pratiquait par l'abstinence et le jeûne.

« Les Ninivites reviennent de leurs iniquités à la parole de Jonas, et leur pénitence est accompagnée des actions les plus contraires à l'inclination des hommes du siècle, accoutumés depuis longtemps h une vie molle et délicieuse. Ils étaient auparavant habillés superbement, et nous les voyons qui se revêtent d'un sac^ «t qui se couvrent de poudre et de cendre. Ils passaient leur vie dans les festins splendides; et ils embrassent tout d'un coup un jeûne si austère, qu'ils ordonnent aux hommes de ne rien manger et de s'abstenir même de boire de l'eau. C'est pourquoi ils méritèrent que Dieu dise d'eux que, voyant qu^lls s'étaient convertis en quittant leur mauvaise voie, il eut compassion d'eux, et ne leur envoya point les maux dont il les avait menacés. »

Ce ne sont pas là les seuls exemples de vie spirituelle et purifiée avani Jesus-Cnrist.

11 est vraisemblable que les réchabites remontent juqu'à Jethro, parent de Hoïse, et on eroit qu'ils eurent la même durée que le peuple de Dieu. C'est à eux probablement que se rattachent les nazaréens, du moins l'abstinence du vin leur était commune.

Ce que l'Ecriture sainte dit des réchabites nous en donne une haute idée. C'étaient des hommes d'une vie exemplaire, d'une abstinence rigoureuse, d'une grande retraite, et d'une désappropriation presque entière.

Leur demeure était à la campagne, et sous des tentes, négligeant le séjour dea villes et fuyant le commerce du monde ; sans biens, sans terres, sans maisons^ sans reirjiUeflte« On les regarde comme les imitateurs de la vie des profibàlesV elles modèles que se sont proposés les essénieos et les thériy^eutes puBunaiJes Hébreux et les solitaires dans r£glise chrétieuiie*

L'obéenrance des rdchabites se soutint dans toute sa vigueur pendant plus de trois cents ans, jusqu'à la captivité deBabjlone. Sous le règne de Joakim, Nabucbodonosor étant venu assiéger Jérusalem, les récbabites, ne pouvant plus on assurance demeurer à la campagne, se retirèrent dans la ville, sans toutefois quitter leur coutume de loger sous des tentes»

Leur abstinence fut loujSe par le Seigneur dans la bouche de Jérémie.

Quelques-uns croient que les assidéens,!dont il est parlé au temps des Machabées, étaient »es successeurs et les imitateurs des récbabites. Mais nous sommes persuadés que les assidéens étaient en bien plus grand nombre que les récbabites. Le nom iVassidéens se donnait à toutes les personnes qui faisaient une profession particulière de dévotion et de piélé. C'est en ce sens qu'il se rencontre souvent dans le texte hébreu des Psaumei et des Paralipo^ mineê. Et qui oserait soutenir qùé tous ceux qui consacraient leur vie aux exercices de la religion suivaient Tinstitut des récbabites? D*autres les confondent avec les esséniens, mais leurs genres de vie sont trop dissemblables. Le^ esséniens vivaient à la campagne, occupés à cultiver la terre; ils n'avaient point de biens propres et mettaient tout en commun; ils n'avaient ni femmes ni esclaves; ils faisaient leurs offirandes au temple, mais n^j sacriGaient point, parce que leurs cérémonies étaient plus pures et plus saintes que celles du commun des Hébreux : ils faisaient eux-mêmes leurs sacrifices à part. Ils avaient des officiers qui prenaient soin de leurs revenus, et qui les leur distribuaient selon les besoins de chacun : ils ne demeuraient pas tous dans une certaine ville, mais ils étaient dispersés dans plusieurs lieux, où ils recevaient leurs frères dans une parfaite union. Or tout cela est contraire à l'institut des récbabites qui, comme on l'a vii, avaient des femmes et des enfants, et observaient d'autres pratiques qui n'étaienl'pas cominunes avec les premiers.

Ainsi ces diverses corporations avaient un fond commun d'observance, qui consistait à se vouer d'une manière particulière au service de Dieu et à la pratique de la vertu. Les premiers établis ont sans doute fait nattre les autres, mais ils étaient séparés et de communauté et de genre de vie spécial. (Voy. le mot Assidéens.)

Nous ne parlons pas ici de la secte des pharisiens, ni de celle des sadducéens et des hérodiens*

Quoiqu'il y eût dans ces sectes un très-grand nombre de personnes recommandables par la régularité et l'austérité de leur vie, on doit les considérer comme hors de la voie droite et du chemin de la véritable vertu, mémo comme elle devait être entendue sous la loi de Hoïse. Ces sectes blessaient le dogme jusqu'à nier les plus fondamentales vérités, comme l'immortalité de TAme et les récompenses et les peines de l'autre vie; elles blessaient la morale jusqu'à éluder les soins que l'on doit aux parents devenus vieux, c'est-à-dire quand les obligations des enfants sont devenues plus rigoureuses. De plus ils avaient fini par surcharger la Loi et par l'étouffer sous des pratiques superstitieuses et ridicules, quand elles n'étaient pas injustes et immorales. Même les esséniens n'étaient pas exempts de quelques graves reproches. Les récbabites soutiennent mieux la critique: leur vertu est mieux entendue. En résumé cependant, le plus parfait modèle de la vie contemplative se résume sous la Loi ancienne dans les premiers exemples que nous avons donnés en commençant par Mo'ise jusqu'aux prophètes et aux enfants des prophètes; voilà des exemples autorisés et respectables en tout point.

La série des -hommes contemplatifs de l'Ancien Testament se cl6t par un saint perr soonage qui mérite d'avoir ici une place à part; c'est saint Jean-Baptiste qui a reçu le plus bel éloge qui puisse être décerné ici-bas à une intelligence créée. A l'occasion des deux disciples que ce saint prophète envoya de sa prison au Fis de Dieu pour savoir s'il était le Messie, lésus-Christ répondit {>ar ces paroles qtii sont un témoignage si éclatant

5i DiGTlONNAlRE D*ASCETISME. H

de sa difîne mission : Allez dire à Jean ce que voui avez entendu et ce que vous avez vu, La aveugUi voienif les boiteux morcAen^ les lépreux sont guéris, etc.

Lorsqu'ils furent partis, Jésus s*adressant au peuple leur parla de cette manière : Qui éteS'VOUê allés voir dans le désert , un roseau agité parie vent? Qui étes-vous allés voir, un homme vêtu avec mollesse? Vous savez que ceux qui s'habillent de cette sorte sont dans les miisons des rois. Quiétes-vous allés voir, un prophète? Oui, je vous en assure, et plus quun prophète; car c^est de lui qu'il a été écrit : Voilà que f envoie mon ange devant vous, qui vous préparera la voie par où vous devez marcher.

Enfin Jésns-Christ termine par ces paroles : En vérité je vous le dis, parmi ceux qui sont nés des femmes, personne n'est plus grand , que Jean-Baptiste, Voilà les honneurs extraordinaires rendus par le Saureur à ce saint prophète. C'est comme un acte de canonisation décerné à ce saint homme de son vivant par Tauteur même et la règle de la sainteté.

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