‹ Dictionnaire d'ascétisme (volume 3)Chapitre 8 sur 186 · ORDRES RELIGIEUX · texte numérisé non relu

ORDRES RELIGIEUX

MPCIS L^inVASIOH DÉFlKmVB DBS BABBARBS JUSQD'a NOS JOCBu.

I n'entre pas dans notre plan de faire l'historique des ordres religieux, mais simplement de juger par un coup d'œil général la place qu'ils ont occupé dans l'Eglise. La matière que nous traitons est plus étendue que les ordres religieux : c'est l'ascétisme, (.c monachisme en est la plus grande et la plus pure expression; mais ce n'est pas tout. Il

5? DISGOUUS PfiEUMi:<AmB. M

nous sufBra de savoir que le nombre des religieux a été inlini, que les exemples de vertus qu'ils ont donnés ont édifié la terre et réjoui le ciel, que l'Eglise lésa constamment favorisés et protégés comme des enfants d'élite» comme les membres les plus précieux du ^orps mystique de Jésus-Christ.

Qui pourrait assez louer rioaofliorable famille de saint Benoit? Depuis douze siècles elle a peuplé toutes les partka d« l'univers de ses enfants : c'est à cet ordre qu'une parli^i du monde est redevable d'avoir quitté l'idoWirie et d'avoir abandonné plusieurs hérésies dans lesquelles des provinces entières étaient tombées; c'est à lui que celles qui n'en araient pas été infectées doivent d'avoir conservé la foi orthodoxe dans ces siècles où la science se Irouvait tout entière dana les cloîtres, et où la piété était bien affaiblie hors des cloîtres. C'est cet ordre qui a fourni, pendant longtemps, un grand nombre de Papes, do cardinaux, d'archevêques et d'évéques. Il a produit une ifiQuité dlH)mmes savants do^t on oe se lasse pas d'admirer les ouvrages.

Tous les monastères d'Occident, à peu d'ftxception près, étaient gouvernés par la règle admirable de Saint-Benoit. Car c'est è partir du xir siècle que la variété des ordres religieux a commencé d'une manière plus sensible.

La perfection de la vie religieuse (5) è cette époque éclate dans l'existence de ces hommes éprouvais dont l'histoire a conservé et l'Eglise eonsacré les noms glorieux : Patrik, Colomba, Augustin, Colomban, Gall, Séverin, Kilian, Eramerand, Norbert, Corbinien, Bcniface, Ludger, apôtre et missionnaire, Grégoire d'Uthrec, Sturm de Fulde, Bôde le Vénérable, et tant d'autres moines et abbés, qui formèrent, dans leurs couvents, ces génératioq^ pieuses et dévouées, par lesquelles la vie intérieure, la vraie et profonde piété se répandit parmi les chrétiens.

Les moines de cette époque furent réellement les propagateurs du christianisme et de ses vertus, les premiers instituteurs du peuple, les moteurs de toute culture spirituelle, de toute civilisation, les gardiens et les conservateurs de la, science. Si l'on se rappelle, en même temps, leurs mœurs austères, leur zèle et leur acliialé, si contraires, on peut le dire, h In mollesse du clergé de ce temps, on comprendra l'amour, le respect qu'ils inspirèrent aux peuples et les libéralités dont ils furent lobjet. Les princes leur donnaient en fief des terres considérables, garantissaient ces terres de tout pillage par de sévères lois; les papes leur accordaient toutes sortes de privilèges. L'abbé jouissait d'une considération presque égale à celle de l'évéque diocésain, et quoiqu'il ne fût pas entièrement exempt de sa surveillance, il dépendait surtout immédiatement de Rome.

Les moines vivaient, en général, comme nous venons de le dire, d'après la règle de Saint-Benoit sagement modifiée d'après les circonstances nouvelles, par Colomban, Isidore de Séville, Fructueux, évèque de Braga et saint Bonifacc.

C'est en 743 qu'un concile introduisit la règle de S;iinl-Bcnott dans tous les couvents du royaume frank; le zèle et la vigilance de saint Boniface augmentèrent le nombre des couvents et y relevèrent la discipline singulièrement déchue au milieu des orages politiques de l'époque. C'est à ce saint Pontife qu'en Allemagne les magnifiques couvents de Fuldc, de Hersfeld et autresi durent leur origine; ceux de Rechenau et de Priim, fondés quelque temps après, ne furent pas moins importants, coiime pépinière du clergé. Malheureusement leurs richesses, leur indépendance de l'évéque, le gouvernement des abbés laïques les firent tomber dans le relâchement des mœurs et de la discipline. L'ardent et pieux Benoit d'Aniane (821) soutenu par Louis le Débonnaire, devint le réformateur des moines do sa congrégation, et son couvent le. modèle de tous les monastères franks. Mais les réformes de ce second Benoit ne furent pas adoptées partout, et elles furent peu durables.

Cependant, grAce à la piété active de Guillaume d'Aquitaine, on vit sortir de l'abbaye de Cluny la semence d'une rénovation spirituelle et le germe de la future liberté de l'Eglise. Le pieux Bernon, premier abbé de Cluny, fonda la solide réputation de cette abbaye. Plus grand que son maître, saint Odon, qui lui succéda, sut conquérir au monastère qu'il dirigea l'estime et la faveur générales. L'influence de ce saint et savant asile ne fil qu'auj^r

(fî) Alzoc » t. lî, p. 6S

iê DICTIOlNMAIRE D^ASCETJSME. 60

meatersous les successeurs d*Odon, Aymar, Mayeal, Odilou et surtout Hugon, si bien que ▼ers la fin do cette époque de nombreux couvents, même en Espagne et en Pologne, se mirent sous la dépendance et l'unique direction de Tabbé de Gluny.

Le moine^ Guiiiaumey disciple de Saint-Mayeul, digne de son mettre, restaura les couvents de Normandie et du Nord de la France et y fit fleurir de pieuses écoles; Richard, abbé de Saint-Vannes, h Verdun, réforma de son côté les couvents de Belgique. La régie de Saint-Benott fut observée à Cluny dans son austérité primitive, avec son silence permanent, l'aveu public du péché, le travail des mains adouci par la récitation du psautier.

Pendant deux cent^ ans, cette congrégation sérieuse soutint, par ses exemples et son influence, la vie spirituelle dans la chrétiedté, sauva la science, conserva en honneur les pratiqués de l'ascétisme chrétien, eut sa part directe dans la plupart des événements de TEglise, jusqu'au temps de saint Bernard. Seul, le couvent des bénédictins du Mont-Cassin conserva les saintes traditions du christianisme durant Jes luttes tumultueuses des factions d'Italie ; et quoique son influence ne put s'exercer efficacement au x* siècle sur les autres couvents sécularisés , ce fut cependant dans son sein que Tinrent se réfugier une foule d'Ames dégoûtées des abominations du siècle. Tel fut saint Romuald de la famille du duc de Ravenne, qui, après avoir subitement changé de vie, se mit à prêcher le mépris du monde et la pénitence, à remuer et à convertir les pécheurs les plu.s endurcis, qu'il rassembla dans la solitude de l'Appennin, à CamaldoK, et forma un ordre confirmé par le Ilipe Alexandre IL Jean Gualbert fonda à Vallombreuse, en Toscane, une congrégation plus sévère encore» dans laquelle s'observa, avec la plus scrupuleuse exactitude, la règle de Saint-Benott. Ces deux congrégations, primitivement destinées h la vie érémitiquCt furent plus tard réunies i des couvents, et eurent pour but de mener l'homme dans les ▼oies de la perfoction^ en lui inspirant le goût de la vie spirituelle» par les pratiques simples, douces et pieuses d'une vie régulière et commune.

La nouvelle vie qui avait pénétré les ordres religieux, vers la fin de l'époque précédente» exerça dans celle-ci une haute influence sur le développement de TEglise entière (6). Dans le XI* siècle, le zèle réformateur de Grégoire VU avait ranimé, chez les peuples occidentaux, l'esprit de pénitence; les moines continuèrent son œuvre, et bientôt on les vit apparaître au milieu du monde, tantôt se présentant en hardis prédicateurs devant les princes et les évéques» tantôt se portant médiateurs entre doux partis ennemis, partout se montrant les protecteurs des pauvres. Le cloître devint le refuge du crime repentant et do la science amie de la solitude. On y fondait des écoles, on y cultivait les arts, on y établissait des fabriques et des ateliers (7). La faveur générale dont jouissait la vie monastique lui donna une telle extension et des formes si variées, qu'Innocent 111 se crut obligé de défendre l'établissement de nouveaux ordres. Le choix restait libre entre ceux qui existaient. Néanmoins cette prohibition ne put empêcher les fondations de plusieurs congrégations, qui se dévouèrent avec une incroyable énergie et avec un succès non moins extraordinaire à combattre les dangereux hérétiques de ces temps. Le secret de leur.force était dans la sévérité de la règle, et dans la sainteté des fondateurs ; malheureusement en vit trop paraître une contradiction fligrante entre le vœu de pauvreté et la possession des grandes richesses que ces ordres acquirent, et qui impliquait une décadence plus ou moins prochaine. L'appétit pour les jouissances sensuelles une fois éveillé, la vocation

(6) HoLSTENii Codex regul monattic , etc. Les ouvrages d'Hélyol, de Schmidt , de Bicndelf. On trouve aussi un tableau complet cl fort intéi-essant de la vie religieuse à cette époque , dans Hurter, t. Ill , p. -ii?- 616; t. IV, p. 4-312. Le comparer avec Baumer, Uuî. des Uohemtaujen ^ t. VI, p. 520-456, et ave^

ScHRAEKTS , HUtotre de VEglise , xxvii* partie. ,..,,.,, ,. a . «

(7) I On est saisi d'élonnemenl quand on lit le dénombrement des bibliothèques conventuelles. A la fin du xi« siècle, un incendie consume 5,000 volumes à Tabbaye de Croyland. En iUi , ceUe de Gladsloue-Bury renfermait 400 volumes, parmi lesquels on trouve plusieurs poètes et historiens romains. Le catalogue de Prifling est moins riche: toutefois on y rencontre un Homère. Euit-ce un original ou simplement une traduction latine? c'est ce qu'on ne dit pas. A la même époque, BencdictHeuren vantait son Lucain , son Ho-

tienne. » (Hurter , t. UI, p. 582.)

i» DISCOURS PRELIMINAIRE. 02

monastique perdit bientôt son caractère sacré, et les moines tombèrent dans aes vices cachés ou dans des scandales publics.

L*ordre le plus célèbre de Tépoque précédente comme de celle-ci fut encore la congrégation de Cluny. Le costume de cet ordre était noir et fort simple. La discipline avait déjà subi uQe profonde atteinte soos la vicieuse direction d'un abbéPonticus» qui mourut en 112â. La science et les hautes vertus de Pierre le Vénérable (1122-1156), relevèrent et étendirent la réputation de ce monastère. Nous Pavons d^à remarqué, tous les établissements de Bénédictins reconnais^ient pour chef suprême Tabbé de Cluny, qui nommait les prieurs des autres couvents. Chaque année, il se tenait à Cluny une assemblée générale qui délibérait sur les plus grands intérêts de Tordre, et y promulguait des lois. Cette congrégation continuait encore de fournir des Papes, ainsi que des évêques, i TEglisc, et, en retour, la protection des Pontifes augmentait Tinfluence de Tordre; surtout en France. Mais des richesses toujours croissantes vinrent arrêter cette sève de vie : Cfuny dut céder subitement la place à des monastères plus dignes de Tinflnence dont il avait joui jusqu'alors.

Robert, mécontent de la léthargie où les biens de ce monde avaient plongé les Bénédictins, et plus encore de Topiniâtreté avec laquelle ils s'opposaient è ses projets de réforme^ fonda, en Tannée 1098, une nouvelle congrégation à Citeaux, près de Dijon, dans Tévêché de Châlons-sur-Saône (8). Le pieux abbé eut k lutter contre une foule de difficultés. Ct< féaux devait être absolument Topposé de Cluny : un parfait renoncement è soi-même, une simplicité rigoureuse dans le culte, la soumission au pouvoir diocésain, Texclusion dg toute affaire séculière, tout, jusqu'au vêtement blanc, rendait le contraste plus frappant. Après la mort de Robert (1108), Tordre reçut son organisation déQnitive par la charte d'amour (charte charitatis) (1119), et Pascal II la conrirroa. Trois abbés se succédèrent sans voir augmenter les habitants d'une maison aussi sévère; cependant, déjà les contemporains'y reconnaissaient avec joie une image vivante des temps apostoliques, et, quand saint Bernard y entra, en 1113, Ctteaux brilla parmi les plus illustres congrégations. Bernard fonda immédiatement, dans une forêt impénétrable, une succursale qui prit le nom de Clairvaux {Clara vallis). Il avait alors vingt-cinq ans. Guillaume de Champeaux le nomma chef de ce nouvel établissement (9). Le jeune abbé appartenait à une noble et pieuse famille de Bourgogne; il était né è Fontaine en 1091, et sa mère avait mis un soin rare k lui inspirer les plus tendres sentiments de religion. Avant la naissance de ce fils, un songe avait révélé è sa mère qu'il serait un fidèle gardien de la maison du Seigneur. Le jeune homme, qui dépassa bientôt ses compagnons dans les études spéculatives et dialectiques, se distingua, dès ses plus tendres années, par une vie grave et paisible, par un grand penchant à la contemplation et à la solitude. Aussi disait-il que les arbres de la forêt lui avaient servi d'instituteurs. Après un moment de lutte contre les penchants de sa jeunesse, Bernard entra dans le cloître de Citeaux avec trente compagnons (1113). Formé par Tétude de sa propre conscience , prêt à réaliser en lui-même les plus hauts enseignements de l'Eglise » aussi distingué par ses connaissances et sa prudence pratique^ que par son humilité profonde et son dégoût des honneurs, cet homme étonnant sut vaincre tous les obstacles, et accomplir tous ses projets, par son éloquence entraînante - que confirmaient ses nombreux miracles (10). Bernard personnifia son siècle. Qui sut

(8) Relatio quaiiier incepit ardo Ci$tercieruit. (Auberti MiRiEi Chron. CUîerciens. ord.; Colon., 1614; nBNEioiJEZ, Régula eonstit, et privileg. ord, Ci$tercien$i$ ; Ânlvcrp. 1650; Holstemils Buiocrie, loco ctf., lib. 11, p. 36&4680 Cf. HÉLyoT, Hurtcr, t. IV, p. 164-200.

(9) BfiRiURBi. Opéra, éd. Mabilloii; Paris, 1667-1690, 6 vol. in-fol.; Venct., 1759, 2 vol. in-fol. Sa biographie a été écrite par trois de ses conteinporaiiis : Guillaume, abbé de St-Thierry , Gaufred et ÂlaÎD des ileH, tous moines de Giairvaux. ( M abillo?i, A c(a SS, ord. S. Benedic.^ t. 1 et VI.) Parmi les modernes , voyez Néander, Saint Bernard et »on temps; Berlin, 1813; Ratisbonne, Vie' de saint Bernard ; Paris, 1843.

(10) L*abbé V^ibakl de Suvelotdit, en parlant de cette circonstance : Vir ille bonus, longo eremi squalore êtjejmiiisaepallore confeetus, et in quatndam spiritualis formœ tenuitatem redactus, prius persuadet vis»$ quam otuitfM. Optima et a Deo concessa est natura, eruditio summa , exercitium ingem , nronuntiatio aperta, gestus eorporit ad onmem dicendi modum accommodatus. ( Martène et Durand , Collect. ampliss,, t. U , p. 330.) Godefroi de Vendôme vante aussi l^éloquenœ de saint Bernard : Nosse poterunt aliquatenus , ^tit tpsius iegerent scripta , etsi longe minus ab eis qui verba ejus sœpius audierunt. Stquidem diffusa erat gratia in labiis ejus et ignitum eloquium ejus vehetnenter, ut non posset ne tpsius quidem stylus, licet eximius, totam iitam dulcedinem , totum reiincre fervorem.

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iDieiii qnc lui co b. Urc les formes multiples du génie fanlaslique qui môlail les rêveries d'une imaginalion dévergondée ou d'une raison indocile au grand réveil inlellecluel (fe ces temps? Dévoué à l'Eglise el à l'idéal qu'il s'en faisait, il sut, mieux qu'aucun autre, attaquer les désordres de ses membres. Papes, évoques et princes, ou leur prodiguer ses bienveillants conseils. Grâce à lui, Innocent H est reconnu, et Eugène 111 exerce une haute influence; Tordre des Templiers reçoit la sanction de l'autorité pontificale.; grâce à lui, une seconde croisade est prôchée avec une force irrésistible , et les hérélicjues sont ramenés au sein de l'Eglise. Que de choses accomplies par un seul homme! Cependant, ce puissarvt représentant de l'élément spirituel, cet ange de paix entre les peuples el les rois, De tarde pas à suivre son ami, Eugène Hi , dans la tombe (20 août 1153) , et bientôt les pressantes demandes des nations obtiennent sa canonisation (1174). Après sa mort, l'ordre de CItcaux garda le premier rang parmi les congrégations religieuses, et s'étendit dans toute l'Europe ; car au pied de sçs murailles solitaires, les orages du monde venaient expirer; dans ses tranquilles cellules, une foule de cœurs brisés trouvaient un repos consolateur. « Ahl qu'il me serait bien plus doux, écrit un moine de Clleaux, de cultiver la sagesse comme simple frère dans nos cabanes, que d'accompagner mon ami dans les cités les plus magnifiques. »

Etienne de Thiers , fondateur de l'ordre de Grammont (Grand Mont), naquit en Auvergne, de parents qui l'avaient demandé à Dieu par plusieurs années de supplications (lOM [11].) Aussi, son éducation fut-elle extrêmement soignée, el, à l'âge de douze ans, il accompagna son père en pèlerinage au tombeau de saint Nicolas de Bari. Il tomba malade au retour, et l'archevêque Hilon, son compatriote , raccueillit à Bénévent. Etienne reçut sous sa direction, une instruction solide el propre à le faire entrer dans l'Eglise. Mais le jeune homme s'était senti fortement ému en visitant le monastère de la Calabre. A peine revenu en France, il y fonda le nouvel ordre de Grammont avec la faveur toute particulière de Grégoire Vil (1073). « Fondez, dit ce dernier, autant d'établissements qu'il y a d'étoiles au ciel, mais obtenez de saint Benoit plus de grâces spirituelles que de bénédictions temporelles. » Afin de se conformer au vœu du Pontife, Etienne posa d'abord pour fondement la règle des Bénédictins, mais plus tard, lorsque ses religieux vinrent lui demandera quel ordre ils appartenaient : *c A l'Evangile, répliqua -t-il, qui a donné naissance à toutes les règles. Telle doit êlre votre réponse. Pour moi, je re veux être appelé ni moine, ni chanoine, ni ermite : ce sont des i;oms trop sacrés, trop appropriés à la perfection, pour que j*ose les usurper. »

L'austérité de sa vie, jointe à celle qu'il exigeait des autres , lui gagna peu à peu des confrères, qu'il établit à Muret. Etienne de Thiers mourut en 1124, leur laissant pour héritage la pauvreté et une confiance inébranlable dans la bonté divine. Les enfants se montrèrent fidèles à l'humble esprit de leur père : ils abandonnèrent la légitime (K)ssessioa de Muret qu'on leur disputait, pour ne point plaider, et suivirent la voix du Ciel qui les appelait à Grammont. On attribue la première règle écrite pour l'ordre au quatrième abbé, Etienne de Lisiac, ou au septième, nommé Gérard (1188); elle recommande la plus complète pauvreté. « Jamais, dit cette règle, l'homme n'est plus assuré de l'amour divin que dans la pauvreté; vous devez doq^ vous y conformer rigoureusement. Les malades eux-mêmes ne pourront manger de la viande. L'administration de toutes les affaires temporelles sera confiée à des frères lais.» Or, ce fut précisément contre cet écucil imprévu que se brisa cet ordre si pacifique et si estimé. Il périt dans le cours du xu' siècle, par les audacieux empiétements des frères lais sur la direction spirituelle*

Le fondateur des Chartreux fut le prêtre Bruno , de Cologne (1084 Li2].) U avait dirigé l'école épiscopafe de Reims, el comptait Urbain 11 parmi ses disciples. La vie mondaine

iotîtuléc : De vera cqusa

t. Vil, IhjRTER. t. IV, p. 149, srq.

de Tarchevêque Manassès l'indigna (13). Ce prélat s'était laissé aller jusqu'à dire : « C'est une belle chose que rarchevôché de Reims, mais il est fâcheux que, pour en toucher les revenus, il faille chanter des messes. » Bruno se relira donc, avec quelques amis qui partagèrent ses idées, dans le diocèse de Grenoble, dont le chef raccueillit avec joie. A quelques lieues de la ville se trouvait une effroyable solitude nommée la Chartreuse (Car/u«tum), destinée à devenir le berceau d'un ordre plus rigoureux que tous les autres. La règle prescrivait un silence perpétuel , l'abstinence de la viande, et un cilice pour vêlement. Mais, en même temps, Bruno communiqua à ses frères son amour pour la science. A côté des pratiques religieuses et des travaux manuels, il leur enjoignit la transcription des auteurs anciens et des actes les plus importants, afin de leur assurer des titres à la reconnaissance de la postérité. Malgré la rigueur de ses observances, l'ordre se propagea rapidement et vit même se former une branche collatérale pour les femmes. Le profond spiritualisme qui distinguait les Chartreux leur acquit une haute importance durant la grande querelle des investitures. Urbain 11 voulut avoir auprès de lui l'austère Bruno (1090); mais le saint était peu fait pour la vie active des cours, moins encore pour l'évèché de l^eggio, qu'on voulut enfin lui conférer. Il trouva une nouvelle Chartreuse à Torré, en Calabre, où il mourut en tlOi. L'esprit du fondateur, la rigueur primitive et le génie de la contemplation, se conservèrent plus intacts qu'ailleurs dans les monastères de son ordre ; l'éclat même qui les environna plus tard, ne put y porter aucune atteinte. Le prieur, Guigo, qui gouverna la première Chartreuse (f 1137), laissa un précieux legs et une riche peinturé de la vie ascétique dans son écrit intitulé : iminue/ des moines. « Il y a , dit-il , quatre degrés presque inséparables pour s'élever vers le ciel : la lecture, la méditation, la prière et la contemplation. Cherchez d'abord la lecture, ell^ vous conduira vers la méditation ; frappez à la porte de celle-ci avec la prière, elle l'ouvrira pour vous laisser entrer dans le domaine de la pure contemplation. La lecture porte les aliments à k bouche; la méditation les brise et les mâche; la prière éveille le goût, mais la véritable jouissance c'est la contemplation : elle seule renouvelle l'être, elle seule procura le bonheur. Dans certains plaisirs sensuels, l'âmo et le corps semblent se confondre; l'homme n'est plus que matière ; de même aussi, à l'autre extrémité de la ligne et dans la plus haute contemplation, tous les mouvements, tous les penchants du corps sont tellement absorbés, neutralisés par TAme, que la chair ne contredit plus l'esprit. L'homme devient complètement spirituel. 11 y en a qui courent à Jérusalem ; quant à vous, allez plus loin, poussez jusqu'à la patience et à l'humilité. Vous trouverez la cité sainte ici-baS| mais les deux autres sont au delà du monde. »

£n 1141, s'éleva, pour la première fois, la pensée de convoquer à la Chartreuse de Grenoble une assemblée générale, que présida le chef de celte maison. Tous les prieurs des divers établissements y parurent. On s'y occupa de règlements pour l'ordre entier et d'une rigoureuse surveillance à établir dans chaque monastère.

T^orbert de Genuep, fondateur des Piémontrés, naquit à Santen , dans le duché do Clèves (14). D'abord, chapelain de Henri V, guis chanoine à Cologne, il avait une grande fortune, et sa position lui permettait d'aspirer à tous les honneurs ecclésiastiques. Mais pendant qu'il se laissait bercer par ses illusions mondaines et ses brillantes espérances, la foudre vint tomber un jour h ses pieds. Ce coup du ciel lui montra le néant des choses humaines. N'ayant pu faire partager ses idées de réforme aux chanoines de quelques cathédrales, il distribua ses biens aux pauvret, et se mit à prêcher là pénitence en France et en Allemagne. Les clochettes des bergers servaient à rassembler les auditeurs autour de lui. Son éloquence grave et m&le produisait une profonde impression; à sa voix, on vit quelquefois des chevaliers arm^s sus-

(15) L*idée mère de Taffreusc légende citéa dans les sources, se lie évidemment à Thistoire des désordres reprochés à Manassès. .

(U) Norberti Vita par le Jésuite Papebrocii. (Bolland., Acia SS., mens. Jun., t. I, p. 80ii) Herkanni monsichï^ De.miraculis S.. Mariœ laudes, III, 2 Si^. (Guiberti 0pp., éd. d'Acliéry, p. 544; Hoco, vie de taint Norbert; Luxemb., 1701, in-4»; fiibliot, otd. Prem, aut. J. Le ^AIGE • Paris 1053.) Cf. lltuot. l. Il, p. 206, sq; IIurter, l. IV, p. 200.

07 DICTIONNAIRE D^ASCETISIIE.

penJre leurs hostilités et s'embrasser. Tous se disputaient Tbonneur de recevoir chez eux l'homme de paix. En 1119, au concile de Reims, Calixte II lui donna l'autorisation de fonder un ordre, et l'année suivante Norbert réalisa ses projets dans une vallée fort insalubre, au fond de la forêt de Coucy, près de Reims, nommée Prémontré. Les constitutions des Augustins servirent de base à la règle des chanoines réformés, qui furent soumis aux rigoureux devoirs des moines (15).

Honorius II conflrma cette organisation. Quoique Norbert rechercbAt avec le plus grand zèle la prospérité de son ordre, il était si loin de le préférer A aucun autre genre de vie , qu'il repoussa les avances du vieux Théobald , comte de Champagne , qui voulait s'attacher à lui avec toutes ses ricliesses. « Loin de moi, &'écria-t-il à cette occasion, de vouloir détruire l'œuvre de Dieu. Songez donc que votre démarche anéantirait le bien que vous faites comme prince. » Lorsque le saint chanoine vint prêcher A la diète de Spire, en 1126, on le choisit pour archevêque de Magdebourg ; sa résistance fut opiniAtro, et quand il entra d^ns sa ville épiscopale, la pauvreté de ses vêtements contrastait singulièrement avec la pompe du cortège. Cependant sa rigueur devint non moins odieuse au clergé qu'au peuple; Norbert dut fuir. 11 avait fait un voyage en Italie, quand il mourut en 1134. Sa mort éveilla les plus vifs regrets, en lui conciliant tous les cœurs. Personne n'osa disputer A Prémontré les saintes reliques de son corps.

L'ordre des Carmes dut son origine au croisé Rerthold de Calabre, qui, en 11S6, bAiit pour lui el ses {compagnons, sur les hauteurs du Carmel, non loin de la caverne où s'était retiré le prophète Elle, quelques cabanes, qui devinrent bientôt un monastère (16). Gomme depuis bien des siècles, des solitaires avaient habité cette montagne, pour y perpétuer le souvenir d'Elie et d'Elisée (17), ces Carmes se crurent autorisés A reconnaître pour leur fondateur le prophète lui-même (18). A la prière de leur second abbé, le patriarche de Jérusalem, Aribert, leur imposa une règle sévère (1209). La pauvreté absolue, la réclusion dans les cellules isolées, l'abstinence de toute viande, etc. 'Honorius III la confirma en 1821^. Les cx>nquêtes des Sarrasins firent perdre aux Carmes et leur monastère et leur vie d'anachorète. Innocent IV leur donna, dès lors, avec de nouveaux domaines en Occident, le titre de Frères de Noire-Dame du Moni-^armeL Selon une pieuse légende, le sixième général de l'ordre, Simon Stock, reçut de la sainte Vierge elle-même le vêtement ou le scapulaire (icapuhare) (19). Rientôt après, les Carmes furent compris dans les ordres mendiants (1SW&), et lorsque Eugène IV adoucit et développa leur règle, ils furent divisés en Conveniueh ou Chaussiez Obsenmnii ou Déchauêiéi. Dans la suite, il se réunit à leur ordre une foule de confrériiss du scapulaire, dont l'objet immédiat était d'honorer la sainte Vierge d'une manière toute particulière et de se livrer A des œuvres pies.

On peut rapprocher des Carmes l'ordre de Fontevrault, qui se voua aussi spécialement au culte de la Reine du ciel (90). Robert d' A rbrissel en fut le fondateur en 1094. Il avait professé la théologie A Paris, et avait été coadjuteur de l'évêque de Rennes (1085), fonctions dans lesquelles il avait déployé la plus grande énergie pour la réforme ecclésiastiaue. Après

(15) n s'éleva une discussion entre- les moines et les chanoines, pour savoir lesouels étaient sopërieurs aux autres. Voyez pour les derniers. Lame., abb. sanetfRufl, Ep. ad Ogerium (HARTfcNE, TheMur,^ 1. 1, p. 329 sq.) ; pour les premiers, AsiELÂRii ep. fil, Ropesti 7ict^ iup. quœd, cofritula reg, Ben. (0|ip., t. H, p. 965.

(16) JoAN Phogas (1185), Compendiaria deteriptio ea$tror. et urbium ab urbe Amioetna uêque ud Hieroêolym. (LtQfi. ALLkJii Symmicta ; Venet., 1753, in-fol ; Jacob de Vitriaco, Hat. Hieroiôlym.f c. 52; BoNGABS, p. 1, p. 1075 ; Alberti Régula dans Holstbnius, 1. 111, p. 18 sq.) Cf. Dan, a Vtrg. Marâ, spe* culum carmelitar. Antv. 1680, 4 vol. in-fol. Héltot, t h Uurter, t. IV, p. 211.

117) ///. Re0. ivm, 19 sq.; IV Reg, ii, 25 ; iv, 25.

(18) Papeliroch a ramené les choses à la vérité dans quelques-uns de ses traités (Bollanb., mens. Apr., I. 1, é. 774 sq.).

(19) Lauhot, DtM. V de Simon Stoekti rûo, de iobbathinœ bultœ prtvt/., et êcapulariê Carmeliiar, eodaiidau. (ppp., t. U, p. II).

(20) Mabillosi, Ann. t. V« n. 3U sq. - Bolla:«o., Acta SS, mens. Febr., t. lU, p. 593 so. Cf. IIéliot,

69 MâCOliUS PRELlMINAUiE 70

la mort de l'ëvéquc, Robert» désespérant d'ameuter les chanoiaes, reprit momentanémeot renseignement dans la ville d'Angers; mais il l'abandonna bientôt pour se consacrer à une vie de pénitence et d'abnégation dans la sauvage forêt de Craon. Des racines et des herbes lui servirent d'aliments, et il n'eut d'autre couche que la terre. On accourut vers l'ermite pour partager son genre de vie. Il se vit obligé de former trois divisions de Frères qu'il distribua dans les forêts voisines. Lui-même bâtit un monastère àCraon, dans la profondeur de la solitude (1094), et lui donna la règle de Saint-Augustin. Le Pape Urbain II envoya à Robert Tordre de prêcher la croisade, et sa parole ardente ébranla toutes les Ames. A sa voix on abandonnait le vice pour commencer une nouvelle vie (21). Dans la dernière année du siècle, il éleva deux nouvelles maisons à Fontevrault [Fons Ebraldi)f lieu couvert d'épines et de ronces. De ces deux établissements, l'un fut destiné aux hommes, Tautre aux femmes. Ils devinrent bientôt trop petits pour la foule qui y accourait; il fallut en fonder de nouveaux (1100). Pascal II conBrma l'ordre en 1106 et 1118. A l'exemple du Sauveur mourant, qui recommanda le disciple biçn-aimé à sa mère, Robert confia ses monastères d'hommes et de femmes à la sainte Vierge, en les soumettant à l'abbesse de Notre Dame do Fontevrault. Enfin, il leur assigna la difficile et délicate mission de ramener au bien les femmes livrées au désordre, œuvre pénible, à laquelle il avait dévoué toutes les forces de sa vie, oubliant trop souvent peut-être et les convenances de sa position et le soin de sa propre réputation. Robert mourut en 1117.

« Oh ! que tu es heureuse 1 » s'écriait , à la vue d'une fille entrant au clottre, un fidèle interprète des sentiments de son siècle! « Que tu es heureuse d'avoir repoussé les fils des hommes, et d'avoir choisi le Fils du Très-Haut pour ton époux. Tu lui seras d'autant plus chère que ton vêtement sera plus pauvre, l'éclat de ta virginité plus pur. Tu as bien fait de fouler aux pieds des richesses périssables et des trésors perfides; mais que désormais rien de mondain n'entre en ton Ame; offre toi tout entière en sacrifice à ton céleste fiancé. » (Petb. Blbs.» ep. 55.)

Il n'y a pas une répugnance de la nature, pas un sentiment de dégoût que la charité chrétienne ne sache vaincre. Aussi, dans les temps malheureux où d'épouvantables épidémies ravageaient des régions entières, cette charité enfanta des associations religieuses destinées à porter des secours spiritufJs et. corporels aux malades, aux pestiférés. A côté de la lèpre, qui s'était glissée de l'Orient en Europe, on vit s'avancer une aCTreuse contagion,. appelée le feu sacré oufiiu saint Antoine, qui emportait le patient après d'atroces douleurs, on le laissait mutilé pour la vie.

Le fils d'un gentilhomme dauphinois, nommé Gaston, fut atteint de cette maladie. Le père eut recours à l'intercession de saint Antoine et conserva son enfiint. Tous les deux, pleins d'une profonde gratitude, se rendirent en pèlerinage à Didier-la-Motbe, où le saint était particulièrement vénéré, et consacrèrent leur fortune à la fondation d'un nouvel ordre, destiné à soigner les maladies du même genre. Ces religieux prirent le nom d'iiiitanisUt 0}i(ÏHoêpUalier$f après avoir été confirmés par Urbain II, en 1096. Leur habit était noir avec la moitié d'une croix bleue sur la poitrine; l'ordre fut composé d'abord de laïques^ et dans la suite de chanoines soumis à la règle de Saint-Aagustin (23).

Il se forma également une association de laïques et d'ecclésiastiques pour se vouer à la louable et pénible tAche de soigner les lépreux. « Ces Frères, dit le contemporain Jacques

(21) Balderic s^exprime ainsi dans sa Biographie (Bollard., Aeta SS. d. 25 mens. Febr.), c. 4, n** 23 : TaïUam prœdictiom$ gratiam Dominus donaverat , ut quum communem sermocinationem populo faceret , unusquUgue quod $ibi conveniebat^ acctperet. Ibid : Ègo audenter dico ; Robertum in miraculii copioiWU , super dœtnanes mperiosum, super principe* glorioium, Quii enim nostri umporii tôt languidoi curavit, tôt leprotot mundavit, tôt mortuoê ^scitavit f Qui déterra e$t de terra ioqmtur et miracula in corporibus admiratur. Qui auteni spiritualii esl, languidoi et leprosos, mortuoi quoque convalui$se testatur, quando quilibet animabus languidis et leproii» $u$citandi$ coMulit et medetur,

(22) BoLLAND. Acta SS., mens. Jan., t. Il, p. 160 ; Kapp., De Fratribus $ancti Antonii; Lypsiac, 1737, iu-i".

7t DICTIONNÂme D*ÂSCETISM£. 7^

de Vilry (vers iihO)f se font une violence inerojrable ao milieu d'une dégoûtante corruption et des plus nauséabondes odeurs; ils souffrent pour Tamour de Jésus-Christ une pénitence h nulle autre pareille. On pourrait la comparer aux tourments des saints martjrs. »

Quant aux Trinilaires (23), on peut considérer comme leur fondateur le Pontife Innocent III, qui, après avoir interprété un songe qu'avaient eu en même temps Jean de Maiha, théologien de Paris, et Félix de Valois, dirigea leurs pensées vers la rédemption des Chrétiens pris par les Sarrasins, traça les règles de Tordre {ordo de Redemptione captif vorum)^ et lui donna la dénomination d'ordre des Trinilaires. Leur vêtement était blanc avec une croix rouge et bleue. La France les accueillit avec faveur, leur fournit do fortes sommes d'argent et un grand nombre de membres dont plusieurs fort savants. En 1200, on Tit arriver du Maroc une première troupe de 200 Chrétiens rachetés, qui regagnèrent leurs foyers depuis si longtemps désirés. Les membres de l'ordre, appelés aussi Mathurins^ du nom de leur première église à Paris , s'étendirent avec rapidité dans la France méridionale, et y fondèrent des établissements pour les femmes. Cerfroy devint la résidence du général [minister generalis). L'ordre pénétra en Espagne, où les guerres continuelles avec les Maures lui offrirent l'occasion de rendre des services éminents. GrAce à un Français de distinction, Pierre de Nolasque, et à Raymond de Pennafort, les Trinitaires obtinrent en 1218, une constitution particulière et furent placés sous la protection spéciale de la sainte Vierge (ordo B. Mariœ de Mtrcede). Les Pères de la Merci devaient vouer non-seulement leur fortune, mais aussi leur vie au rachat des esclaves. Grégoire IX confirma un ordre qu'animait d'une façon si admirable l'esprit de dévouement.

Les Humiliés (24) formèrent comme un degré intermédiaire entre le monde el le cl tre. Ce furent d'abord quelques pieuses personnes qui se réunirent pour prier en commun» telles par exemple qu'un petit nombre de familles chassées de Milan au xi* siècle par Henri II. tes Humiliés se composaient généralement d'ouvriers; car ils avaient pour principe de vivre du travail de leurs mains, ils s'occupaient surtout de préparer les laines et de fabriquer du drap. Chaque membre travaillait, non pour lui-même, mais pour la communauté, qui pourvoyait à tous ses besoins. On compensait ainsi le travail plus faible des valétudinaires et des vieillards par celui de la jeunesse et de l'Age mûr, et l'on évitait le mécontentement et les soucis. Plus tard, des moines et des prêtres se joignirent à cette as * sociation. Innocent III modifia pour elle la règle de Saint-Benott. Grégoire IX adoucit la rudesse des travaux à cause des jeûnes rigoureux observés par les Humiliés, qui obtin* rent un grand maître en 12ft5. L'activité et la pureté de mœurs qui les distinguaient , leur attirèrent le respect général , et quelquefois la voix publique les porta à des fonctions éminentes. Néanmoins, dans la suite, l'ordre s'étant laissé envahir par des préoccupations mondaines, Pie V le supprima en 1571.

Vers ce même temps apparaissent les ordres militaires.

Au rapport de Tacite, la cavalerie formait déjà chez les Germains le principal corps d'armée. Sous le régime féodal,^ et surtout sous les Carlo vingiens, les grands propriétaires qui servaient è cheval, formèrent une classe à part et distincte des bourgeois. L'Eglise eut besoin de toutes ses forces pour mettre des bornes aux duels des chevaliers et à la barba* rie de leurs tournois; elle parvint par les croisades è donner à la chevalerie une direction plus noble et plus bienfaisante. Désormais, pour être admis dans ses rangs, il fallut faire preuve d*une parfaite connaissance de l'usage des armes et d'une conduite chrétienne. En effet, à partir de la première croisade, ceux qui s'étaient acquis une incontestable réputation de valeur , et ne s'étaient rendus coupables d'aucun acte déshonorant jusqu'à l'Age viril, prirent un rang supérieur dans leur propre classe [milHee eqmtt$)^ et subirent une sorte d'initiation précédée d'un serment public et solennel. Dès lors les chevaliers furent entourés d'une considération d'autant plus grande qu'on, attribua à leur

(iS) Bonaventcha Baro, Ann, ordin. »S. Trin. ; Rom. 168i ; Begnlû, dans Holste?!., t. III, p. 5 sq. Tf.

llÉMOT, t. 11 ; IlURTF.R, l. IV, p. ÏIS.

(24) Tiaàdoscdi, \cteTa llumiliator, moimmevta ; Mcdîol., 17G6 sq., 3 vol. in-i'' ; IIurter, t. lY, p. 2«^.

73 DlSCOtnS PRELmiNAtRË. 74

prudence» non moins qu^k leur audace , fheureûx succès de la croisade. Ce noble exem* pie éireilla, dans ceux qui n'avaient point pris part à l'entreprise, un héroïque désir de se signaler par des prouesses analogues > et créa ces brillantes assemblées de la chevalerie qui fournirent un si vaste champ è l'imagination et à la poésie. L*Occident s'élança dans une carrière nouvelle» comme autrefois la Grèce aux jeux de Némée et de Corinthe. Puis, quand l'enthousiasme religieux, nourri par les Croisades, fut éteint, et que les femmes et les jeunes filles prirent la place dans les tournois» un élan nouveau, mais factice, poussa le chevalier à veiller sur les grandes routes et à proléger le laboureur pour plaire à sa dame, mais priva l'institution elle-même de sa véritable dignité. Ainsi tomba peu à peu la chevalerie, et l'on vit reparaître les farouches combats des temps primitifs. Les ordres militaires combinent, dans leur organisation, l'existence du religieux et celle du guerrier. La pensée mère du premier est de renoncer à sa propre volonté, soit en s'élevant par la contemplation jusqu'aux choses éternelles, soit en se modelant sur Famour divin par la consécration de sa vie au service du prochain. Les ordres militaires naquirent de cette dernière idée, et ajoutèrent aux trois vœux monastiques celui de combattre les infidèles. Le régime féodal étant fondé sur la possession du fief par le fils aîné, les cadets purent trouver dans le nouvel ordre une position convenable, assortie à leur rang et sanctifiée par la religion.

Au temps oit florissait le califat du Caire, plusieurs marchands d'Amalfi bAtirent une église k Jérusalem et la placèrent sous l'invocation de la sainte Vierge (1048). Peu k peu ils V joignirent un premier hôpital, puis un second pour les pèlerins. Ceux qui y faisaient le service sous Gérard prirent le nom de Frère$ hospitaliers de SaitU^ Jean-Baptiste (1099). Son successeur, Raimond da Puy, ajouta aux premiers devoirs d'offrir l'hospitalité et de soigner les malades, celui de combattre les infidèles (1118). Plus tard on établit de nou^ velles divisions : il y eut des prêtres , des chevaliers et des frères servants, gouvernés par tn grand maître, des commandeurs et des chapitres de chevaliers. Innocent 11 sanctionna cette organisation et permit aux Hospitaliers de porter une croix blanche sur la poitrine avec une croix ronge sur leur étendard (25). Les chevalliers de Saint-Jean conservèrent toujours une réputation digne de leur vocation : accablés par les Sarrasins, ils se retiré* rent à Rhodes en 1310, et enfin à Malte en 1530.

Au moment où les Hospitaliers se chargeaient ainsi de combattre les mécréants, neuf chevaliers, sous la conduite de Hugues des Payens {magister militiœ) ajoutaient à leur TŒU ordinaire ceux de religion, et le roi Baudouin 11 leur donna son palais pour habitation. Il était situé sur l'emplacement de l'ancien temple de Salomon, qui donna à la nouvelle niilice sacrée le nom dé Templiers, paupeteé tôiHmiUtùnès Christi tèmpliqùe SaldmoniSé Cependant le nouvel ordre allaft moutrir en naissant, quand quelques-uns de ses membres se rendirent en France poiit s'y présenter au concile de T rOyes (1127) et lui demander une règle. Grftce i l'intervention de saint BérnaT'd, Honorfùs h leur assigna pour fonction de défendre les pèlerine centre les brigands qui infestaient les routes. Leur vêtement fut d'une grande simplicité : un manteau blanc avec une croix rouge (26). Les Templiers, puissamment soutenus par l'Occident, rendirent les plus grands services h la chrétienté contre les Turcs et les Sarrasins. Lorsque Ptolémaïs fut arrachée aux Chrétiens, ils s'éta- WîreWf dans l'Ile de Chypre, et, peu de temps après, ils revinrent en Europe, où ils se filèrent dans les immenses domaines qu'ils avaient acquis comme association générale rfe la hoWéssé. Paris devint le centre de Tordre.

(25) WiLLXLinm Ttr., lib. i, 10 ; xvin, 4 sg.; Jaco^. dk Yitruco, Bist. Bierotolim,, c* 64 ; Stahita ord. HolUen., r. fl, p. Ui se.; Privilégia , Mahsi , t. XXI, p. 780 wi.% Yertot, BisU des chevaliers hospitalien de S^ean;'Pkm^ 1726, 4 vol. in-4*, 4761 ; 7 vol.; HcRtER, t. lY, p. 313; Ganger, Les ordres de chevalerie de Jérusalem ou les Maltais , d*après du documents iAédits et authenthiquet ; Carlsnihe, 1844.

(26) WiLLBL. Tyr., XII, 7; Jac. de Yitriaco, c. 65; Eernaroi, Tract, de nov. militia^ sive hortatUme ad milit. Temj/di ; Re^a dzm Holsten., t. U, 429, aq.; Mansi, t. XXI, p. 305 s^.; IIiinter, Statuts de tordre <<ef r^fiiD/tert; Berlin, 1794; DiiPUT, If t<(. des Templiers; Paris, 1650; Brux. 1751, \n-4'; p*EaTiVAT, Biit. cnt. et apolog. des chevaliers du Temple; Paris, 1789, 2 vol. in-4^ Héltot, t. VI ; Wilcke, Bi$t, dd''- Templiers^ Leipzig , 1825-35; Aj>Di80!f , Bistory of the kneight Templars; Lood., ISil.

DlCTIO!flf . D*ASCÉTISME. 1 3

Les frères Hospilaliers oiïraicnt leurs soins aux pèlerins de toutes les nations, mais il leur était souvent impossible de se faire comprendre par les Allemands. Cette circonstance donna Tidée d*un hospice germanique (11^), qui fut soumis à Tinspection du grand maKre de Saint-Jean de Jérusalem. Mais comme, malgré cette amélioration, les pèlerins allemands furent négligés pendant le siège d*Accon, les bourgeois de Brème et de Lubeck formèrent, dans la ville sainte, un nouvel établissement national auquel se joignit bientôt le premier. Telle fut Torigine de l^ordre TetUonique^ placé également sous rinvocalion delà sainte Vierge, dont Walpot de Bassen fut le premier chef (1190), et dont le Têtement consistait en un manteau blanc orné d'une croix rouge (27). On ne tarda pas à obtenir la double conGrmation de Clément 111 et de Henri VI. L*ordre compta bientôt deux mille membres, et, lorsqu*avec leur concourt Damiettc fut prise en 1219, on leur assigna des terres en Prusse (1:226), avec la mission de protéger les chrétiens de ces contrées contre les incursions de leurs voisins idolâtres. Différentes cités durent leur existence à ces chevaliers; de ce nombre sont Marienwerder, Tom, Culm, Rheden, Elbing et Kœnisberg (1232-55). Après la perte d'Accon, le grand maître résida quelque temps à Venise, d'oi!l il transporta son siège à Marienhourg en 1309. L'ordre des Portei-glaive» qui s'était élevé en 1202, en Litbuanie, se réunit trente*cinq ans après à Tordre Teutonique (28).

Cette époque, si féconde en institutions do tout genre, produisit aussi dans ces ordres mendiante une sorte de chevalerie purement spirituelle, plus héroïque encore que la première, et qui, unique dans Tbistoire, accomplit de la manière la plus admirable la plus difficile des missions (29). Une foule de causes contribuèrent à leur établissement : les dangers de la religion menacée au milieu de son triomphe, les besoins du peuple désirant avec ardeur des guides animés d'un esprit aposlplique qu'il ne trouvait point dans le clergé séculier, Taudace des Cathares et des Vaudois répandant partout leurs rô^ veries mystiques, et enfin, l'intervention générale des moines dans l'éducation du peuple et la direction des flmes. Tout se réunissait donc pour amener la formation d'un nouvel ordre qui, supérieur aux sectes, en austérité, en esprit de renoncement et de pénitence, devait par le fait détruire les objections des hérétiques et élever en face d'eux une vraie chevalerie spirituelle. Cette pensée une fois éclose fit naître celle d'étendre la sphère de Tactivité monastique, et de combiner tes devoirs du moine et du prêtre, à l'exemple de ce qui venait de se passer pour les ordres militaires. Au commencement du xiii* siècle deux esprits également éminents s'occupèrent do ce problème. Tous deux eurent, dans la suite, des rapports d'amitié, quoique chacun d*eax résolût la question d'une manière différente (30).

François d'Assise naquit en 1182*, au royaume de Naples, d'un riche négociant. Au mi** lieu des plaisirs et des caprices de la jeunesse» François conserva la véritable noblesse de l'Ame; il se montrait compatissant et généreux jusqu'à la prodigalité. Une longue maladie, jointe à de terribles angoisses spirituelles, l'arracha k sa vie futile et légère : une caverne solitaire devint son lieu de retraite et de prière. Dn jour (1908) il entendit lire

(27) Jac de Vitriaco, 1066; Henning, SlatuU des orares allemande ; Kœnisberg, 1806; Pétri de Dpis- BURG (vers iî36), Chron. PniM., sive Hhu TeuL ord,; éd. HarUtnoch. , lense, 1679, in-4'; Ddblli, HUu ord, equit. TeuL; Viennae, 1727, in-fol.; Voigt, Histoire de Prusse jusqu'à la chute des ordres allemands; Kœnigsb., 1827, 9 vol.

(28) PoLL. De Gladiferis, sive fratnbus milit. Christi; Erlang, 1806.

(29) Vita S. Francisci, par Tbom. de Celano, en 1229, puis complétée , en 1246, par Lso Angelur el RuFFi?(irs, surtout Bonaventura (Bolland., Acta SS., mens. Ocl., t. Il, p. 655 seq.) ; Reguta dans Holstcn, BBOK«.t. ni; Cf. Luc Wadding, Ann. Minor,, 1540, Lugd., 1625, sq., 8 vol. in-fol., 1564; Romx, 1751, 19 vol. in-fol., éd. Voigl; Si François d'AssiSE, Essai historique; Tubingue , 1840 ; E. Chavm de Malan, Ilist. de saint François ifAiiiie ( 1182-1226) , Paris , 1841. Cf. Horter , l. IV, p. 249-82. — Vita S. Domtnici par ses successeurs Jordanus et Humbertus, 5» général (Bollawd., Acta S5., mens. Aug., t. I, p. ;K^%sq.); Constitut, Frat. ord, Prœd., dans Holsten., t. IV, p. 10 sq.; Ripoli et Bremowd., Bullar. ord. Frad., 1747, sq., 6 vol. in-fol.; Monachii aliorumque Ann, ord. Prœd,, Romae, 1746; Lacordaire, Lts Ordres religieux et notre temps; Paris, 1859; Joan, Vie de saint Dominique; Horter, t. IV, p. 282-512.

(50) I L'un était environné de tout Téclat d'un séraphin (François) ; rautre marchait dans la sagesse et U sainteté, entouré de la splendeur d'un chérubin (Dominique). > Dante, Paradis, chant xi, v. 58-40.

TT BISCOURS PRELnnNÂimE. 79

le pa^àage de TEvangile où Noire-Seigneur envoie ses disciples au milieu des hommes» sans or ni argent» sans bâton ni aliments pour le Voyage ( Maith. x, 8, 10. ). A ces paroles, le jeune Napolitain se sentit ému d'une immense joie. « Voilà, s'écrie-t-il, l'objet de mes vœux^ voilà le vœu auquel mon cœur aspire! » Malgré ses richesses, il se sentit sur-lechamp dans un véritable dénûment, et conçut le projet d'une association dont les mem« bres seraient destinés à parcourir le monde en préchant la pénitence comme les apôtres. Mais cette subite conversion lui attira le mépris de ses compatriotes et la malédiction de son propre père. Quelques esprits cependant furent 4ouchés de respect en voyant cette haute sainteté^ ce profond mépris du monde, cette humilité sincère, cet amour de Dieu sans partage, cette rigoureuse imitation de la vie indigente du Sauveur. Bientôt quelques personnes se joignirent à lui pour aspirer à la même perfection. Une longue robe brune surmontée d'un capuchon et une corde pour ceindre les reins devint le simple et noble vêtement des associés. Cependant les recommandations de l'archevêque Guido d'Assise et du cardinal Jean de Saint-Paul permirent à François d'opprocher du grand Pontife

Innocent IIL Qui donc, demanda le Pape, vous fournira la subsistance nécessaire?

J'ai mis ma confiance en notre Seigneur Jésus-Christ, répondit le saint; celui qui nous promet la gloire de la vie éternelle ne nous refusera pas la nourriture du corps. — Allez donc avec Dieu, cher fils, reprit Innocent, et à mesure qu'il vous éclairera, prêchez à tous la pénitence. Si le Seigneur daigne augmenter votre nombre et la grâce en vos cœurs, mandez-le-nous; alors nous vous accorderons avec plus de sécurité de plus grandes faveurs. — Il faut se rappeler, en effet, qu'Innocent avait défendu l'établissement de nouveaux ordres. François d'Assise se prosterna pour prêter serment d'obéissance et d'hommage au Saint-Père. Peu après, il envoya ses compagnons dans toutes les directions (1209). « Parlez, disait-il au moment de l'adieu, voyagez toujours deux à deux. Louez Dieu dans le silence de vos cœurs jusqu'à la troisième heure; alors seulement vous pourrez parler. Mais que votre prière soit simple, humble et de nature à faire ho* norer le Seigneur par celui qui vous écoutera. Annoncez partout la paix, mais commencez par la garder dans votre propre flroe. Ne vous laissez jamais aller à la haine ni à la colère» ni vous détourner de la route que vous avez choisie, car nous sommes appçlés à ramener dans la voie droite ceux qui s'égarent, à guérir les blessés, à redresser les estropiés.... La pauvreté est l'amie, la fiancée du Christ; la pauvreté est la racine de l'arbre, elle est la pierre angulaire, la reine des vertus. Si nos frères la délaissent, nos liens sont brisés; mais s'ils s'y attachent, s^ils en donnent au monde le modèle, le monde se chargera de les nourrir. »

François passa ensuite en Espagne, ceux fois en Syrie et en -Egypte. Honorius III ac corda aux Franciscains {Fraires minores) le privilège de prêcher et d'entendre les confes<sions dans tous les lieux où ils se présenteraieut (1223). Néanmoins l'ordre s'imposa la mission de prêcher plutôt par la pratique que par la parole. Le génie de saint François a inspiré les plus suaves accents de la littérature mystique. L'esprit intérieur anime partout sa règle, personne ne peut l'adopter avant l'flge de 15 ans et sans subir un noviciat d'une année. Des vœux de chasteté, d'obéissance et de pauvreté sont de rigueur ; aucun membre n'a le droit de rien posséder, ni dans le présent ni dans l'avenir; les frères doivent, pardessus tout, se garder de rhypocrisie ou piété étroite; montrer une douce joie dans le Seigneur, une disposition permanente à servir amis et ennemis, innocents et criminels, pauvres et riches; tel doit être le caractère d'un Franciscain. Le saint rédigea une règle ponr son élève et amie spirituelle la B. Claire d'Assise (1224), qui avait fondé un ordre analogue pour les femmes (31) dès l'année (1212) (Ordo sanctœ Clarœ).

François se vit obligé aussi d'instituer une confrérie dont les membres, vivant dans le monde nouèrent des rapports intimes entre l'ordre de Saint-François et les laïques, et lui assurèrent partout une base large et solide (Tertius ordo de Pœnitentia, Tertiarii, 1221). Le

(31) HoLSTEKius, Brockie, lom. lit, p. 54, sq, cl pour la règle du tiers-onlrc, ibia., page 59, sq.

^ DlCnO^mAIRE ITASCRTISME. 90

saint M safaît p^n préparer des discours médiléâ et écrits d'arànce, cômine ccflui quMl dfivail prononcer devant le Pape Alexandre et les cardinaux en 1217; mais ses improvisalions respiraient une éloquence incomparable, quand elles s'échappaient toutes brûlantes do son cœur. Rien de plus admirable que le profond sentiment de la nature qui le rapprochait (32) des créatures et attirait à lui les animaux des champs et les oiseaux de Tair^ qu'il interpellait comme des frères et des sœurs chéries» Les hymnes de saint François sont d'une grande élévation et doivent être rangéés-parmi les plus magniflqaes productions de la poésie chrétienne (33). 11 obtint de nombreuses indulgences du Saint-Siège el de grandes grâces du Ciel pour le petit coin de terre {poriiuneula) où s'éleva sa cellule et où il bâtit l'église de Sainte-Marie, sanctuaire de prédilection, témoin de ses extases et vrai centre de son ordre. Le bienheureux s'identifia tellement avec les sou£Rrances terrestres du Sauveur, que le Christ lui apparut sous la forme d*un séraphin et imprima sur sa chair les stigmates de la Passion (3<»}, dont les douleurs remplissaient le saint d'une joie toute divine. Etendu nu sur le pavé de l'église, il expira cotnme un séraphin en chantant son triomphe. « Heureux, s'écriait-il, d'être enfin délivré et de se retrouver dans le sein du SeigneurI (4 oct. 1226.) » Grégoire IX avait eanonisé saint François en 1228; Benott XII établit pour les Franciscains la fôte de ses stigmates {Feiium itigmaium S. Francitci), gui devint générale sous ses successeurs (17 septembre).

Les Dominicains ne furent pas moins célèbres que les Franciscains. Dominique, leur fondateur, appartenait k la puissante moison de Guxman et reçut le jour h Callaroga (Calahorra) en 1170. Il étudia pendant quatre ans à l'Uni versité de Valence, reçut la prêtrise des mains de l'évéque d'Osma et fut bientôt élevé au rang de chanoine. Le bonheur et le malheur des hommes faisaieut l'objet constant des pensées de Dominique. C'était au temps où Innocent III avait envoyé dans le midi de la France, pour convertir les hérétiques, les moines de Clteaux, qui avaient échoué dans leur mission, parce que, disait Diego» l'évéque d'Osma, ils s'étaient montrés dans l'appareil de la religion triomphante, au lieu de déposer toute pompe extérieure, de voyager à pied et de confirmer leurs prédications par l'exemple d'une vie mortifiée. Peu à peu les missionnaires, qui avaient vainement arrosé de leurs sueurs cette terre désolée, finirent par l'abandonner ; Dominique seul persistait encore. Dix ans se passèrent pour lui dans cette œuvre ingrate, et sa parole pacifique» ses prières, sa patience inaltérable, formaient un' contraste consolant avec la croisade sanglante, récemment commencée contre les Albigeois. Enfin, après avoir mûri sa réso* Intion, Dominique partit pour Rome en 1215 et soumit à Innocent III le projet de doter l'Eglise d*un nouveau moyen de défense, en combinant la vocation du moine avec celle du prêtre séculier. Le Pontife prescrivit la règle de Saint-Augustin, modifiée par celle des Prémontrés, qui permettait encore la propriété. Honorius III, d'après les prédictions de son illustre prédécesseur, donna aux membres de l'ordre le nom de Frires-Précheurs {Prœéicchtores)^ avec le droit de se livrer partout à la direction des Ames. Les femmes eurent aussi leur part dans le nouvel institut {Sorores de Militia Chtiitï). Le but spécial en était d'assurer le salut des ftmes, en annonçant la foi qui seule peut le procurer. La prédication et l'enseignement, principales armes des Dominicains, ne lés empêchaient pas de se donner à toutes les œuvres utHes au prochain. On exigeait de Taspiranl une Hnnée de noviciat^ après laquelle il falUil en consacrer neuf i des études philosophiques et tbéoiogi(}ues, pour se préparer k figurer dignement dans les universités el les chaires chrétiennes. Lorsque, plus tard, le moine espagnol rencontra saint François,- il voulue fondre lesdeux ordres en un seul ; mais oelui^i lui dit: « Par la ^iœ de Dieu# les lois^ Faustéritér te but même de nos eongfégations établissent entre dtés de profondes difiEérenees'v afin que Hine serve

(Si) c Gomme il avait, dit Gœrres, éteint en loi îe pëcbé, les suites do pécbé ariginel avaient auKSt c<^|Héteiiiéiit dispara en lai. La nataredevint sen amie ; elle ebéit à Yéfâaupà (te sa v^onu^ : les inimaéi entrèrent dans des rapports familiers avec lui, comme, suivant les traditions antiques, ils obéissaient à Vhomme avant la grande catastfopbe. > (Le Catholique.)

(35) GouuiEs, iatnt Fr4mçois comidM e^mmé itoubodour. Veyei aussi la traduction de des poésies par Scblosser, et surtout le Lever du $oleiL Les cantiques en allem. et italien ; Franef.-s.-le-M., 1842.

(54) Rayrildus ad. an. 4Î57, n^ 60 ; Waddmig., éd. Rom^ t. Il, p. 459. Cf. Gccrres, My$t. chret., t. H,

de modèle et d'aiguillon à l'autre» et que celui qui ne se plairait point parmi nous puisse s'attacher à vous. » Cette déclaration ne permit donc pas la fusion projetée par Dominique; néanmoins il en résulta un rapprochement fondamental» puisque» au chapitre général qui fut tenu è Bologne en 1290, le saint plaça son ordre au nombre des Frères-Mendiants. 11 eut foi en la vertu de ses successeurs comme en la charité de la grande famille chrétienne» et leur légua l'héritage permanent du dévoiuiement qu'ils se doivent les uns aux autres.

Cette conformité se fit encore sentir dans la hiérarchie ; les Franciscains eurent un gardien, et les Dominicains un prieur, pour diriger chaque monastère» tandis qu'à Rome un général [minister généralité magiiter ordinis) gouvernait tout le corps. En outre» de part et d'autre on établit un i^/IntVetir (definiior) pour représenter et présider la communauté et conseiller les hauts fonctionnaires. Des chapitres conventuels surveillaient et réglementaient les établissements particuliers» et un chapitre général dominait l'onsemble. Dominique termina sa vie si remplie en menaçant quiconque oserait embarrasser son ordre par des richesses temporelles (6 août 1221). Ce fut encore Grégoire IX qui combla de joie toute la chrétienté en le canonisant (1234). Les Frères-Précheurs prirent une rapide extension en Europe. Les Bolonais, poussés par une pieuse reconnaissance, se plurent à orner le tombeau de Guzman, et les plus célèbres artistes» depuis Nicolas de Pise jusqu'à Hichel-Ange Buonarotti, y portèrent le tribut de leur talent et associèrent leqr gloire à celle de Dominique. L*austère Dante lui-même glorifia les deux fondateurs en les présentant comme les véritables héros de leur siècle.

Lorsque ces moines, forts de leurs privilèges et plus encore de l'ardente foi que legr avaient léguée leurs fondateurs» se mirent h travailler au salut des Ames» on crut d'abord voir l'Eglise revenir à sa jeunesse primitive. Une vénération universelle suivait leurs pas (35). Les ordres mendiants devinrent en même temps un des plus fermes appuis de la papauté» qui leur avait accordé de grands privilèges; celui qui leur donnait le plus d'influence était le droit d'enseigner» dont les Dominicains surtout tirèrent un grand succès. Ils avaient, en effet» reconnu de bonne heure que le seul moyen de conquérir la considération publique était de s'illustrer par la science et de prendre place dans les universités. Ils obtinrent une chaire à Paris en 1230. Bientôt les bons oQIcea de l'évèque et du chancelier leur procurèrent deux chaires de théologie à la place des prêtres séculiers qui les remplissaient avant eux. Les nouveaux titulaires furent les frères Roland et Jean de Saint-Gilles. En même temps les Franciscains élevèrent des prétentions semblables, et le grand théologien de leur ordre» Alexandre de Haies, fut pourvu de la première chaire de i'Univei'sité (36). Aux xiir et xiv' siècles» les ordres mendiants occupèrent le rang le plus élevé dans la science théologique. Saint Thomas d'Aquin fut la gloire des Dominicains» saint Bonaventure» et plus tard Duns Scot (f 1308), furent Thonneur des Franciscains» les uns et les autres les flambeaux et les colonnes de l'Eglise. Les Dominicains se distinguèrent par un zèle incomparable pour les missions; la Bulgarie» la Grèce, TArménie, la Perse» la Tartarie» l'Inde» TElhiopie, l'Irlande» l'Ecosse, le Danemark, lar Pologne, la Prusse et la Russie furent tour à tour le théâtre de leurs courses apostoliques. Ils visitèrent les peuples où la foi avait été prôchée» mais où elle n'avait pas jeté de profondes racines, et où une foule de vieilles superstitions continuaient de l'étouffer* Les premières brises qui poussèrent au Groenland des vaisseaux européens y portèrent aussi Iqs Frères^Prôcheurs» et au commencement du xvir siècle, les Hollandais ne furent pas peu surpris d'y trouver 4An couvent de Dominicains dont» en 1280» le capitaine Nicolas Hani avait déjà'fait mention.

Cependant ces efforts çt ces succès excitènent la jalousie du clergé séculier» et particu- Uèrement des universités. Il en résulta des attaques ouvertes» et malheupeuseroent la rivalité des deux ordres donna trop souvent lieu à des plaintes légitimes ; car, malgré leurs tendances comiDunes» la diversité des 0{tiuions théoiogiques fit nattre de fréquents

(55) liATTH., Paris, ad 1245-1346. Cf. Emm. Roderici, Nova colkctio privitegior. apost. ReguL mendicant.; Anlv. 1625, in-fol. r y r v

(56) BuLiBi, Hi$t,unmr$.Pamien$,^UlU.

DICTIONNAIRE D^ASGETISlfE. S4

c uflits enCre eux (37). Celte opposition contre tes ordres mendiants éclata dans la violente .attaque de Guillaume de Saint-Amour» qui les compara aux pharisiens (38), Saint Thomas d*Aquin et saint Bonaventure se chargèrent de l'apologie de leurs frères (39). Leurs réponses humilièrent profondément Guillaume» et les deux ordres, si bien défendus» recueillirent ]es fruits de la victoire. Au moment où saint François avait entrepria son second voyage de Syrie et d'Egypte, et confié le gouvernement de l'ordre h son vicaire^ Elie de Cortone, le caractère moins austère de ce dernier avait déjà fait naître nn parti qui voulait un adoucissement de la règle. François, en le ménageant, l'avait empêché d'éclater. Hais, à la mort du saint, Elie devint général, et la même tentative se renouvela avec succès. Un autre parti, dirigé par Antoine de Padoue, voulut, au contraire, maintenir la sévérité primitive. Antoine resta fidèle à l'esprit de saint François; pour loi, le salut était dans le mépris absoiix du monde, et quand il trouvait les hommes rebelles à sa parole» il s'adressait aux animaux (t 1231). Padoue lui éleva, d'après les dessins de Nicolas de Pise, une église magnifique qui, sous plusieurs rapports, surpassa celle d'Assiseieit le tombeau du saint, orné de tout le luxe des arts, n'est pas moins digne d'admiration que celui de saint Dominique. Cependant les deux partis continuaient une lutte fort animée ; Eiie, deux fois élu général, fut deux fois renversé (t 12S3). Qans leur ardeur, les rigoristes allèrent jusqu'à rompre avec le Pape pour s'allier avec Fi^é^éric 11, l'ennemi de l'Eglise. La réputation de saint Bonaventure procura encore quelque temps» QvèQie après sa mort, la victoire à ces derniers. Néanmoins l'antagonisme éclata de aouveau; les iQodé« rés prirent le nom de Frairesde eommunitaU ; les rigoristes, celui de Zelatores o\jl de SpirUualeSf et bientôt ils furent regardés comme des sectaires. Les Pontifes Grégoire 1%, Innocent IV et Nicolas III furent décidément opposés aux rigoristes (M). Ce dernier interpréta la règle dans le sens de l'Indulgence par sa bulle Elxiit (41). Le parti vaincu se laissa emporter, dans ses écrits, à des attaques contre le Pape et l'Eglise romaine, opposant» comme les sectes hérétiques, la pauvreté des temps apostoliques à la poippe dont l'Eglise s'entourait alors. Il ne craignit pas de prophétiser un nouvel ordre de choses, en faisant allusion particulièrement à une prédiction du Calabrais Joachim de Floris (t 1202), s^r les trois âges du monde, prédiction plus aipplem.ent développée par les deux Franciscains rigoristes, Gérard, dans son introduction à VEvangile étemel (1254), et Jean d'Oliva, mort en 1297 (42). La faveur que montra le saint Pape CélesUn Y aux rigoristes sembla mettre un terme à la dispute. Ce Pontife les réunit auxCélestins ; mais après l'abdication de leur protecteur, ils recommencèrent la querelle. Boniface VIII les poursuivit avec vigueur et les contraignit à se dissoudre ( 130^ [43] ).

En Tannée 1233, les puissantes exhortations de Boniface de Monaido portèrent plusieurs riches négociants de Florence à renoncer au monde. Ils se défirent de leurs biens, embrassèrent une vie mortifiée sur le mont Sénatorio, y élevèrent une église et des cellules, dont les habitants se consacrèrent surtout à honorer les souffrances de la sainte Vierge {$em B.M. F. Servitœ). Alexandre IV confirma l'ordre des Servites (1255}; Martin V en devint le principal bienfaiteur. Cette congrégation s'assura une influence durable en s'adonnant aux sciences. L^historien passionné du concile de Trente, Paul Sarpi (t 1623), et le célèbre archéologue Ferrari (f 1626)^ furent tous deux ServitQS (d^). En 1244 et 124!(, Innocent (V

^37) Matth., Paris (ad an. 1239) nous donne le récilde la dispute animée qui s*éieva entre les deux ordres sur la priorité de Tun ou de Tautre.

(38) GuiLLELMUs, De PericuL novisiimor. tem,^ 1256. (Omt. Constant, 1632* Paris , éd. J. Alethophilus Cordesius.) Cf. Natali Albx., Hi$t. ecciesiast.^ sasc. xiii, c. o, art. 7.

(39) S. Thomas, Contra retraheutes a reiigionis ingressu; contra impugnantes Dei ^ultum (Opp.; Paris « t. X\\; Bo.NAYBNTURA, Lib. apolof. in eoi qMt ordini Minor, advenantur; de Paupertate chr. contra Cuil.; HxposUio in reaulam Fratrum Mtnor. (Opp.^ Luj^d., 1778 , t. VU). Cf; RAnfEB, uUt. de» Hohenê laufen , t. Ai, p. 615. £f. Coll. cathoL contra perwuia eminentia Eccies. per hypocritas^ etc. (Dupm, Biblioth. deê miteurs eccUêiaet.^ t. X.)

(40j RoDERici, CoUectio nova prmlegior, apost. Regularium m^icantium etnçn mendicantium.; AntT.. 1623,in-fol., p. 8 , sq.

(41) Cf. Waddikc, foco cit., t. V, p. 73.

(42) Cf. Waddwc, loco cit., t. V , p. 314-338.

(45) Cf. Wadding, ad an. 1302, u<> 7, 8, an. 1307; n'* 2, sa.

(44; Cf. Pauij Florent. Diatog. de Orig. ord, Serv. (Lamii Ik lie. entditûr., t. t)

réunit plusieurs anachorètes soas la règle de Saint Augustin (^5); Alexandre IV imita cet exemple (1256), et les Ermites-Augustins obtinrent les mêmes privilèges que les ordres mendiants. ^

Cette tendance générale h la vie intérieure, que Ton ne trouvait pas toujours dans le'ciergé séculier, une idée erronée de la véritable piété, et le désir de procurer un asile aux veuves et aux jeunes filles privées de protection par suite des croisades, portèrent, dès le xr siècle, de pieuses chrétiennes à former des associations religieuses et édifiantes, dans les Pays- Bas «t en Allemagne. Ces associations tenaient le milieu entre le monde et le cloître. Les associées, nommées, depuis le xu* siècle, Béguines (de Beghen ou Betetij prier), s'adonnaient particulièrement aux œuvres de charité, et devinrent une ressource précieuse pour le peuple. Mais elles n'avaient pas de règle fixe, et leurs conciliabules ne tardèrent pas è être le théAtre d'une foule de rêveries fantastiques. On les poursuivit, et elles finirent par se réunir au tiers ordre de Saint-François. A côté des Béguines, on eut aussi des Beggards^ composés de jeunes gens et d'hommes faits (ii6). Ceux-ci se choisirent pour patron saint Alexis, dont ils prirent même le nom; mais il se changea plus tard en celui de LotlardSf qui signifie gens qui chantent à voix basse^ et qui leur fut donné parce qu'ils portaient les morts à la sépulture en chantant à voix basse et sur un ton lugubre. Ils se distinguèrent également par leur industrie, par les soins pieux qu'ils donnaient aux malades» aux indigents et à la jeunesse; les souverains et les grands les accueillirent avec faveur. Malheureusement les Beggards imitèrent aussi les erreurs de leurs sœurs aînées, et tombèrent i:omme elles dans un panthéisme mystique qui dégénéra en une véritable hérésie.

Après avoir vu les œuvres que» fidèles à l'esprit de Dieu, les ordres religieux essayèrent et accomplirent, ce ne sera pas sans un profond sentiment de respect et d'admiration qu'on lira le tableau de la vie d'un couvent bien réglé et d'un véritable moine, tracé par un pieux écrivain quîf pour reconnaître sérieusement sa vocation, avait attentivement examiné les habitudes dun monastère et de ses habitants {VJ). « J'habitai Marmoutiers {Major monasterium) pendant huit mois, écrit Guibert de Gemblours à Philippe, archevêque de Cologne. J'y fus traité, non comme un hôte, mais comme un frère. Dans ce paisible lieu on ne voit ni haines, ni disputes, ni aigreurs; un silence maintenu avec sagesse leur en ferme la porte. Le simple coup d'œil d'un supérieur suffit pour rappeler au devoir. Chaque fonction est conftée à un homme d'une vertu éprouvée. Nulle part on ne rencontrera plus de piété aux offices, plus de respect dans la célébration des saints mystères» plus d'affabilité et de dévouement au service des hôles. En toute chose vous trouvez la bonne foi, la sérénité, la complaissance ; rien au delà, rien en deçà de la mesure. Le fort por4e le faible, l'inférieur respecte le supérieur, et celui-ci est occupé de ses subordonnés. Ici le chef et les membres forment vraiment un seul et même corps. Quand il s'agit d'élire un abbé, on s'y p^répare par d'ardentes prières. Une fois que le choix est proclamé, l'élu jure de maintenir inviolablement la règle de la maison, et de ne jamais rien prendre hors du réfectoire et des heures fixées pour le repas. Cette disposition contribue au bien être temporel de l'établissement. Chaque jour l'abbé fait manger à ses côtés trois pauvres, comme les représentants de Jé« sus-Christ. Celui qui remplit aujourd'hui ces fonctions possède toutes les vertus nécessai* ,res pour diriger une communauté aussi nombreuse ; en lui la prudence s'unit à la douceur. Parmi les frères, personne ne songe à sa naissance, aux dignités, aux charges dont il jouissait autrefois dans le monde ; il n'y a plus là que des serviteurs du Christ. Grâce' aux jeûnes et aux veilles, on parvient à dompter complètement le corps de ses passions et de ses caprices. La force du lion empêche l'un d'être ébranlé par la prospérité ou par le malheur, l'autre s'élance comme un aigle vers le ciel ; tous allient la prudence du serpeni à la douceur de ia colombe. Dans les choses extérieures, tout porte l'empreinte d'une sagesse consommée. A l'église conune dans l'atelier, tout se fait avec mesure, au temps convenable, car ces hommes admirables se tiennent continuellement en la présence de Dieu. On accorde à la nature ce qui lui est indispensable;le reste du temps est donné au Seigneur.

[-45J Bullar. Hom., 1. 1, p. 100. Cf. Bolland. mens, fébr., t. II, p. 744. f46) MosuEiH, De Beghardis et Beguinabus; éd. Martini, Lipsisé, 1790. ■ Gonf. HimTER, 1. 111, p. 59^-001.

$7 MCTMXOliiaE ir ASCKnSIK.

On dîrail ooe armée, dool les «nues reteolisseot deiwis Tanbe du jo«r jiifl|«^ li heure. On voit des files eoUères de moiaes se prosleroer deraot les aoleb ; h messe esN;lle finie qu'ooe autre commenee. U sérail impossible d^iealcoler ce qmlU distribuent eu aumônes dans le cooTeot, de compter les âmes que leurs prières amdMat aa purgatoire. Le temps se partage entre la lecture et les exercices de cbaot. On mt parie qu% certains jours, peu de temps, et seulement afin de suspendre une trop loogoe cMUraiole et d'empécberles entretiens secrets. Jamais personne ne mange hors du réfectoire m de rinfirmerie. Quant aux botes qui n'appartiennent pas à un ordre religieiuu on les tmeilie dans un bAtiment séparé. Pendant les repas, raltention des frères se dirige pins Têts h lecture que ters lès aliments placés derant eux. La majeure partie de ce qu'on sert reste pour les pauvres. Le dortoir est continuellement éclairé ; les lits, exposée è tons les font durs et grossiers. La lampe qui brille pendant la nuit indique que les habitants de lieux veulent être des entants de lumière et non de ténèbres.

Aussi le Seigneur a-t-il répandu sur eux des flots de bénédictions ; car, outre vne aaagniOque église et des richesses de tout genre, le monastère a encore deux cenia cdlnles extérieures sous sa dépendance. Les manuscrits nombreux et précieux qui couTrenl toulei les tablettes sont une preute Tlsible des Tertus qu'on cuIUt^ et qui fleurissent dans le couvent, gcftce aux avis, aux exhortations et aux sages leçons qpe dliabiles interptites de la parole divine donnent chaque jour, et surtout aux grandes fêtes, à leurs firèrea réuûa en chapitre, pour s'édifier mutuellement. Je les entendais continuellement s'encourager, sa .consoler, se rappeler les uns aux autres les voies du ciel. Si je n'avais été obligé de retourner chez moi , je ne m'en serais point séparé, je l'avoue , tant mon ime se trouvait bien en leur compagnie : mais si mon corps en est éloigné désormais, mon esprit demeoren^ toujours avec eux.*

Voilà pour la vie du cloître. Quant au religieux lui-même , il apparaît dans le portrait .suivantit qui a été copié d'après nature: «Le frère Robert de Saint-Marien d'Auxerre était fort versé dims les sciences, remarquable par son éloquence, et aucun de ses contempo-. rains ne le surpassait dans la connaissance de l'histoire. Il avait TEcriture sainte si présente è la méaioire qu'il pouvait résoudre sur-le-champ toutes les questions par une citt' tion textuelle : son érudition à cet égard tenait du merveilleux. Il 7 avait dans sa personne je ne sais quelle grAce, quelle affectueuse bonté qui était comme le reflet de la pureté de son ftme. Sa loyauté le rendait étrangère la méfiance» qu'il repoussait toujours par ces mois de Sénèque : La confiance scuU peut faire de rkomme um vériiabU ami; ceaibien, par la crainte iUre irompiif enteigneni la ruée aux mUree U donmemi en quelque eorte au mal U droit de naUre^ en le eoupçonnatU ammi qu'il n'existe. Robert, ardent pour la justice, haïssait profondément Tiniquité, suivant en cola les paroles du sage : Youe ne pour. ces trop détester ce qui est méprieabk. Par contre, dévoué au pécheur, quels qu'en fussent les crimes, il déployait une admirable charité pour le relever; car il savait que la miséricorde est la compagne d'une vertu véritable, tandis que la dureté |caractérise la fausse vertu. U témoignait au pénitent la plus puce compassion : jamais le malheur d'autrui ne le trouvait insensible. Ses efforts tendaient à entretenir Tunion des esprits par la paix intérieure; il ne faisait U guerre qu*à ceux qui cherchaient à semer la discorde, convaincu, selon la parole du Sage, qu'ils sont odieux an Seigneur. Il était, en outre, sincère et ferma dans ses discours, zélé pour le service de Dieu^ modéré, économe, conseiller, prudent, sage confeéseur. Parmi tant de brillantes vertus , celles que nous devons le plus admirer, apprécier et imiter, étaient son humilité et sa chasteté; car il vécut comme s'il n'avait pas eu de corps, et mourut emportant aa virginité dans la tombe. »

Mais si parmi las institutions humaines il n'en est pas qui, dans le cours des siècles, aient jamais correspondu parfaitement h l'idéal de la pureté, ai qui se soient, sauf de rares exceptions, complètement et constamment réalisées , pourquoi s'étonner si, parmi tant de milliers de monastères, il s'en est rencontré beaucoup qui contrastèrent péniblement avec le tableau que nous venons de tracer, qui tombèrent dans Tignorance et la grossièreté, au milieu du tumulte de la guerre, qui s*endormirent , amollis au sein des richesses,» et dont les religieux, au lieu d'offrir Timage de Thumilité, de la concorde, s'élevèrent les uns coç-

89 PISGOUnS PRELIMIlfAIBE, 90

Ire les autres, pleins d*argueil et d^ambition, au lieu de pratiquer la cbalteté à laquelle ils s'étaient ?aués, se dégradèrent par les vices les plus honteux et permirent ainsi à des historiens hostiles de prendre, pour les traits caractéristi(]|ues delà vie claustrale, ce oui n*en était qu'une déplorable aberration?

Les canons des conciles ne montraient que trop clairement combien les saintes vuos des premiers fondateurs avaient dégénéré dans les anciens ordres religieux (48).

D*un côté, les troubles occasionnés par le schisme, de Pautre, les richesses croissantes des monastères, éteignaient de plus en plus la charité, }a sagesse, Tindustrie et l'amour de ù science, que Ton avait vu Qeurir autrefois : ia bonne chère et le désordre des mœurs en prirent la place. Il n*y avait pas jusqu'aui^ couvents de femmes qui n'eussent leur part de ces tristes eipériences. Nicolas de Glémonges est stmvent déclamateur exagéré dans ses peintures; cependant le tableau qu*il nous trace de cet état de choses porte un grand caractère de simplicité et les marques d'une douleur réelle.

c Dire que parmi les moines et les relig|eu|[ ij ne s'en trpuve pas un seul qui déplore des vices pareils, dit-il, ce serait certes s'avancer beaucoup; mais pourtant que pouvonsnous alléguer en leur faveur ? Leurs vœux les obligent d^ètre les plus parfaits dea enfants de TEglise; de ne s'occuper en rien des choses de ce moncje ; de s'adonner uniquement h la contemplation^, Eh bien! ils font (^écisépa^nt tout le coniraire s ce sont* les plus avares, les plus ambitieux des hommes; ils recherchent le monde au lieu de lefuif. Ce qu'ils détestent le plus, c^est leuf eellule, c'est leur cloître, P'est la prière, la lecture, la règle et la religion {h9). »

Hais pendant ce même temps et par un coiitraste frappant, Ws ^dres nœudiants offraient une image tout opposée, continuant leur vie de sacrifiée et d'activité, s'adonnant avec ardeur k la scolastique et méritant l'estime générale. Insensiblement aussi la lutte des Dominicains et des Franciscains perdit de son Aprelé, surtout quand chacun des deux ordres se fut choisi une mission différente. Les premiers s'imposèrent pour devoir spécial de maintenir la pureté de la foi catholique contre les hérétiques; les seconds s'adon- ][)èient presque exclusivement au soin de consoler et de soutenir le peuple.

Parmi les Franciscains, les ipiriiuêh ou rigoristes, excitèrent seuls quelques troubles, et le Pape Jean XXII les poursuivit avec sévérité (1318). Une partie d'entre eux, sous la direction du général Michel de Gézènes, s'attachèrent h Louis de Bavière ; mais, après la mort de ce prince, ils furent réconciliés avec FEgliso au concile de Constance (50), et dès ce moment elle en approuva l'existence sous le nom de Praires regularis observantiœ^ titre qui leurvaluti^ daçs la suite, plus de privilèges qu'aux Frères conventuels, Fratres çonventual^i*

Dans l'opposition qui s'éleva contre le Saint-Siège, les ordres mendiants défendirent généralement les Papes, leurs protecteurs, et quelquefois les soutinrent jusque dans leurs prétentions les plus exagérées : par là ils se trouvèrent engagés dans une lutte fort aniinée. avec la Sorb.onUie. En même temps, l'opiniâtreté que ces ordres mirent à soutenir une scor. «astique dégénérée et l'exagération avec laquelle ils accusèrent d'hérésie les nouvelles^ études classiques, que Ton poursuivit avec tant d'ardeur pendant (a première moitié du xv* siècle, leur firent perdre une pai:lie de leur considération e( les e^osèrent aux traits acérés d'une inordaqte ironie.

Le désir si souvent manifesté de voir la céforme opérée dans les chefs et les membres de l'Eglise d^vail n^eessiiirement attirer l'atteption sur la décadence trop manifeste des ipqnastèras. L^s P^res^du concile de Constance imposèrent aux Bénédiç0i>s d'Aliemagn^ l'obligation de tenir un chapitre provincial, et prirent en outre des précautions p^ur qi|*> les délibérations en fussent plus longues et plus sérieuses que dans une autre occasion du même genre (Hi? [Kl]). Ce précédent fut approuvé et imité dans plusieurs pa^s. Le

i48) HoLSTENicft, Codex re^arum monmtiearum, €f. Héltot, Viendenfeld. 49) NicoL. DE Clem., De ruina eccle$iastic., c. 44. (V. de Habdt, 1. 1, par. ni, p. 55.) 50) Sess. xu apud V. de Hardt., Cenc. ConsL, t. IV, p. 515. 51) Cf. Tritbemii Ciupn. HinaugieMesaï, an. 1417, t. Il, p. 346 su. ; Y. de Ha^dt, Cenc.ConsL^ 1. 1^ ». 1086. Cf. Minw, t. iXYfll, p. 1037. > . k -i

dt DICTIONNAIRE D^ASGETLSME. M

concile de Bâic agit plus énergiquement encore, et le cardinal Nicolas de Cusa/ en sa qualité de Idgat, s*occupa efficacement de ce sujet en Allemagne. Le gaspillage des biens de la communauté par les individus était la cause de nombreux désordres dans les monastères, et l'on s'efforça d'y mettre un frein, malgré l'égoïsme intéressé d'un petit nombre de con* tradicteurs. D'ailleurs, parmi les moines eux-mêmes, il ne manqua pas non plus d'hommes généreux qui réclamèrent avec vigueur contre les dérèglements de leurs frères. On soumit aussi à la réforme les établissements des ordres mendiants qui s'étaient aussi re|&^ cbésde leur austérité (52), quoique leur dévouement pour la science leur assur&l une haute œtime dans l'opinion publique. Le concile de Constance se déclara même pour les conrenluels rigoureux (53), afin d'inspirer une noble émulation aux autres branches de Tordre; mais malheureusement la plupart ne le comprirent pas et répondirent à cet appel par une froide indifférence.

Cependant la vie spirituelle ne s'éteignit jamais complètement dans l'Eglise : à mesure que de nouveaux besoins se faisaient sentir, ils donnaient naissance h des ordres nou* veaux qui y répondaient à leur tour par Une nouvelle activité. Un professeur de philosophie , Jean Tolomei de Sienne, ayant recouvré la vue miraculeusement, fonda par gratitude, en 1313, l'ordre des Olivétains {Congregalio S. Mariœ moniU Oliveti). Il s'éUblit dans une solitude couverte d'oliviers, près de sa ville natale, et Jean XXII approuva le nouvel institut, qu'il soumit à la règle de Saint-Benoît (1319 I5i]). A Sienne même, Jean Colombino fonda les Jésuales (55). Une Vie de sainie Marie d'Egypte le charma tellement qu'il renonça à la plus haute dignité de l'État pour se consacrer au service des pauvres et des malades. Lorsque Urbain V quitta Avignon pour Rome, en 1367, il approuva rétablissement des Jésuates sous la forme d'une congrégation de Frères lais, qui furent rangés parmi les Frères Mendiants et soumis à la règle de Saint- Augustin. Ce fut seulement au commencement du xvii* siècle qu'on imposa aux Jésuates l'obligation de recevoir la prêtrise; mais peu après Clément IX abolit Tordre, quand les riches Padri delV aqua viles^occufièreut de distillation en même temps que de pharmacie dans quelques-uns de leurs monastères (1668). £n Espagne et en Italie, ou vit encore un certain nombre d'ermites se réunir en congrégation et prendre le nom d'Uteronymites^^), soii qu'ils prissent saint Jérôme pour patron, tout en suivant la règle de Sainl-Augustin, soit qu'ils eussent extrait leur règle des écrits du solitaire de BelhlOhem. Leur premier supérieur en Espagne fut Pierre Ferdinand Pécha, chancelier de Pierre le Cruel; Grégoire XI leur donna l'approbation nécessaire, et les Uiéronymites se répandirent bientôt en Italie, sous la conduite de Pierre Gambacorti, autrement dit Pierre de Pise.

Sainte Brigitte, issue de la famille royale de Suède, s'était déjà afliliée au tiers ordre do Saint-François pendant qu'elle remplissait encore les devoirs d'épouse et de mère (57); après la mort de son époux, elle eut des révélations que les Pontifes Grégoire XI et Urbain Yl, ainsi que les conciles de Constance, reconnurent solennellement pour vraies. Ce fut dans une de ces visions que le Seigneur lui ordonna de fonder un nouvel ordre, qui fut réalisé à Wadstena, en 1363, et les enfants de sainte Brigitte, après avoir été formellement reconnus par Urbain Y (f 1370), devinrent pour les Etats septentrionaux de l'Europe une source abondante de grâce et de bénédictions. La suprématie de Tabbesse de Wadstena était reconnue par tous les établissements de l'ordre, qui ne pouvait recevoir que soixante religieuses dont les besoins spirituels étaient conliés à treize prêtres et quatre diacres, tandis que huit Frères lais dirigeaient les affaires temporelles. Le nombre entier des monasf- (ères devait rappeler celui des treize apôtres et des soixante-dou^e disciples. Sainie Brir^ gitte mourut en 1373.

(52) NicoL. DE Clem.» De ruina ecelesiast.^ c 35. (V. de Hardt, 1. 1, par. in, p. 33.)

(53) Avud V. DE Hardt, Conc, Consl.,t. IV, p. 515, sq.

(54) Cl. Retnald, ad an. 1320, n" 50; Hélyot , Holsten., Brockie^ l. V, p. f , sq.

(55) BoLLAND., Acta SS., meus. Jul., t. Vil, p. 335, sq.

(56) HoLSTEN., Brocri, t. m, p. 43; t. VI, p. 1, sq.

(57) Brigittœ revelationes, éd. turrecrnnala, Liih. 1492; Romx, 1628; Vie de sainie Brigitte. rVASLOvn, Vttis aquilonia, seu Vitœ SS. in Scandinavia ;col. 1623, m fol., cuui iiotis Ërici Bcuzcl.; Ups., 1708^ kir4".). La règle est dans Holst., 1. 111, p. \{H), sq.; Héi yot.

«8 DISCOURS PRELiMmAlRE. M

Kofin François de Paule» originaire d*une petite ville de ce Doro» située dans la Calabre, devint aussi un fondateur d'ordre (58). Plein d*une beureuse témérité, i) s'eObrça d*imiter la pauvreté de Notre-Seigneur plus parfaitement encore que }es Franciscains; il vécut d'abord en ermite dans le voisinage de sa vilie o^atale; mais, versjran 1457, illui vint des compagnons disposés à se mettre sous sa direction, et pour renchérir sur les Minorités, ils prirent le nom de Minimes. La haute piété, la pureté angélique de ces moines, jointes aux miracles de leur chef, donnèrent à leur ordre une rapide extension en Italie, en France et en Espagne, surtout quand Sixte IV Teut approuvé (1474) {Ordo MinimortmFntram eremitarum^ Fratrum Francisci de Paulà). Léon X combla la joie des Aftntmeten canonisant saint François, qui mourut en 1S07.

Pendant Tépoque précédente, on a vu se former les Beggards et les Réguines; pendant celle-ci leurs opinions hérétiques et leur conduite irrégulière leur attirèrent des persécutions qui pourtant n'empêchèrent pas TAllemagne et les Pays-Bas de rechercher de préférence ces associations indépendantes, dont l'heureuse influence sur la société porta bientôt FEglise à les autoriser sous une forme plus parfaite. Déjà fort de rexpérience acquise, Gérard Groot de Deventer (t 1384) établit une congrégation de ciercs libres dans la Hollande, le pays pratique par excellence {clerict et fraires vitœ eommunis). Gérard, après avoir d'abord étudié à Paris, et professé avec distinction la théologie à Cologne, obtint un bénéfice important (59) ; mais bientôt il se dégoûta de sa vie mondaine et en adopta une plus austère, quoique non moins active. Son expérience, comme prédicateur, lui apprit à connaître à fond la misère et la pauvreté des clercs. Pour soulager cette indigence, il consacra toute sa fortune à la fondation d'un institut dont les membres devaient suivre les traces des apôtres, alliant le travail des mains aux exemples et aux enseignements de la piété ^ chrétienne. Le monastère des Chanoines réguliers, créé en 1386, à Windeshcim, devint le centre de ces associations auxquelles s'attachèrent insensiblement dés laïques appartenant aux deux sexes, et tous se conformèrent aux observances des Beggards et des Béguines, et se répandirent insensiblement dans les Pays-Bas et la Westphalie, où, par une sage disposition, on introduisit parmi eux des études philologiques. Ce fut précisément d'une semblable association que sortirent le célèbre Thomas A' Kempis et Gabriel Biel, le dernier des sententiaires. Eugène IV et Paul II accordèrent de nombreux privilèges à ces confréries spirituelles, où l'élite du clergé trouvait une excellente sauvegarde contre les désordres du temps.

Les membres oes ordres religieux s'étaient, pour ainsi dire, rendus inutiles dans l'Eglise, au milieu des graves et nouvelles luttes qu'elle soutenait; les uns étaient restés froids et impassibles spectateurs du combat, les autres avaient embrassé le luthéranisme. L'Esprit, toujours vivant dans l'Eglise, produisit alors un ordre nouveau, qui, né de la force des circonstances, était par là même propre à répondre aux besoins du temps^Cet ordre, devant surtout faire contre-poids dans TEglise au protestantisme, a toujours effrayé l'imagination des protestants, qui n'y ont vu qu'un épouvantai! pour l'humanité, aussi redoutable qu'odieux, et rarement, au sein même de l'Eglise catholique, ou s'est formé un jugement exact et vrai sur œlte société célèbre. Une exposition impartiale et fidèle devient donc, plus que jamais, un devoir pour l'historien.

Ignace, fondateur de l'ordre , né d'une famille noble au ch&teau de Loyola, en Espagne (1491), se signala et fut blessé au siège de Pampelune (1521). Durant les longues journées de sa convalescence, à défaut de romans, il lut l'Ecriture sainte et la Vie des saints, et fut pris de l'ardent désir, comme jadis François d'Assise, de conquérir la gloire du ciel par les souffrances et les misères de ce monde. Il résolut, aussitôt qu'il fut guéri, d'embrasser la vie la plus austère, d'entreprendre un pèlerinage è Jérusalem et d'y travailler à la conversion des infidèles. Détourné de. son pieux et imprudent projet, sur les

(58) BoLLAND., Acla SS,, mens Âprilis. 1. 1, p. 103, sq.

(59) Voyez szWe, par Thomas A'Kempis (0pp., éd. Somntatius; An Iv., 1607, in-4% p. 765); Chranicon coiU^i windeshememU (Gudeni , Sylloge prima varior. diplomatoriorum , etc.; Franccf., 1728,^. ''^) ; Delprat , Over de Uroederschap van G, Groot. ; lUrechl , 1830. Cf. Ulmann, Jcaii Websel, Haïub.,

', I" appendice.

n BiciMMBiàiiB rASomsaB. li

iMtt saials M^iBef, par le provincial des Fmcîscaiiu, et déieraiioé à rereoir eo Ewope, il eomçai lHém tfoo min Bonveaa. Fow le réaliser, il ne roogU pas de se remettie mm les iMca, panai des eafuas, d'apprendre le laiia, et d*acfaeYer soo édoralioo lilléffaire dans les miîTecsilés d'Alcala el de Paris, où îl parvint à cominooiquer sa ferreur el à faire evbrasear sen sévère swe de vie à qeêbpies compagnons d*éUide, qui loi Iransmirent è lew lenr lenre connaissances, el le mireni à mêoie de recevoir, après one sérieue épreove, le grade de dodenr (iSSfc). Ses principaux associés foreol Pierre Lefèvre de Savoie, le Havarvais Frantois Xavier, les trois Espagnols Jacques Lainei, Alphonse Salméron, Mceies Bobadilla* el le Portugais Kodriguez. BientM leurs idées s*âargirenl, leur projet mûrit; ils se décidèrent à se consacrer au salut des âmes. Ayant dû renonear an dessein de se rendre en Orient, Ignace Lefibre et Laioez vinrent à Rome, firent vcea de pauvreté, de diasieté, d*obéissance absolue, et se déclarèrent prêts à se rendre partout oè le Père de la chrétienté voudrait les envoyer. Paul ni ne put résister à des vœux si iennes et si sincères, et approuva « la société de Jésus » (154(^, 'qui ne devait d*abord se composer que de soixante personnes. Cependant, les premiers résultats de leurs travaux firent bientôt lever cette restriction par le Pape (I5U), et ses successeurs leur accordèrent de grands privilèges. L'ordre se propagea rapidement en Europe. François-Xavier le trans* porta au deik des mers.

Lm ronstituiion de Tordre, beaucoup plus nette et plus forte que toutes cdles des autres ordres, se résuBse eonune il soit :

Le bot principel de rorén est la plus grande gloire de Dieu {A. M. D. G.)i donc les membres de la dodélé doivent travailler au salut du prochain comme au leur. Ils travail^ lent au ariut du proctein par la prédication, les missions, les catéchismes, la eontroverae * ' contre les béréCiqoes, la confession, et surtout par l*instruction de la jeunesse; h lenr 1^ propre salut, par la prière intérieure, l*examen de conscience, la lecture des livres ascé-* tiques et la fréquente communion.

L*ordre ne reçoit que des membres sains de corps et doués de talents.

Les nouveaux membres passent par un sévère noviciat de deux ans, dorant lesquela toutes les études sont inlerrompoest e| qui est principalement enqdojé à des exercices spirituels.

A la 60 du noviciat se font les premiers» souvent les seconds vqmix, sei|»bl4>les ^ ceux des autres ordres.

La pauvreté des membres consiste en ce qu'ils ne peuvent posséder, soit individuelle^ ment, soit collectivemenl, ni revenus, ni propriétés, et doivent se contenter de ce qu'on leur donne pour leurs besoins. Hais les collèges sont dotés, pour que ceux qui enseignent et ceux qui étudient ne perdent pas leur temps aux soins de leur entretien.

Après le noviciat commencent les études, qui consistent principalement dans la connaissance des languast de la poésie, de la rhétorique, de la philosophie, de la théologie^ de lliistoire eedésiaslique et de l'Ecriture sainte.

Ceux qui se livrent è ees études doivent^ pour entretenir la piété dans leur cttur, foire de fréquents examens de conscience, s'approidier des sacrements tous les trois jours, el renouveler leurs vœux deux fois par an.

Chaque membre est surveillé par un confrère , il sort toiqonrs accompagné.

Alors vient le second noviciat , qui dure un an , et pendant lequel on est employé à la prédication , aux catéchismes , à renseignement. Cependant, la migeure partie du temps doit élre employée à' la contemplation , dont Ignace a dressé le plan dans les exeroiees spirituels ( Sx€r€Uia ippriimmlia ).

D'après leur talent , tes membres de la société sont partagés en trois classes : 1* Les profès , qui, outre les trois voeux monastiques, font le quatrième vœu d'obéissance absolue au Pape , par rapport aux missions. Il y a peu de profès ou de Jésuites du quatrième ▼cm. C'est parmi e^i que ^nt élus le général et les antres chefs des instituts de Tordre. Ces iostitiits sont 1 Lee maisone professes • dirigées par un préfet ; les collèges , compre- •wt an moins treiae membres , sous un recteur ; les collèges affiliés ou résidences » s^yenft

rni supérieur et dans lesc[uels les Pères âgés trouvent une retraite pour se reposer ou tbettre la dernière main h leurs écrits ; enQn les maisons de mission , pour renir au se- ' cours des curés dans les campagnes. Les prétendus Monita secreia des profts qu'on a si souvent reprochés i la société, ne sont qu*une méprisable calomnie» comme la proposition qu'on prétend tirer des constitutions » et qui d^nne h un supérieur le pouvoir d'ordonner un péché , résulte d*ua perfide malentendu.

3* Les coadjuteurs , qui comprennent la majorité des ipembres de la société , chargés de l'enseignement des collèges et du ministère pastoral f ei parmi lesquels les scolastiques ( scolastiei approbati ) sont destinés aux plus hauts emplois de renseignement.

3*» Les coadjuteurs temporels ( eoadjuiores SemporaUi ]» frère» laïques , destinés aux

services manuels et aux plus basses fonctions^

A la tète de chaque province est placé un ptovinciat.

Tout Tordre est gouverné par un général ^ qui réside à Rome» jouit d*un pouvoir absolu , en tant qu'il observe les anciennes lois de Tordre. Les modifications ne peuvent être introduites que dans les assemblées générales. Le général nomme lés supérieurs, pour empêcher les troubles» les intrigues , parmi les subordonnés : cependant il consulte le provincial et trois autres Jésuites. Les supérieurs de tous les instituts sont obligés de rendre compte chaque année , au général » de la conduite et des talents de leurs subordonnés.

Le général a six oisistaniSf hommes éprouvés et expérimentés, appartenant à TAllemagne» la France , TEspagne ^ le Portugal^ Tttali^ et té Pologne» qtii sont élus dans les ^aièemblées générales.

ij Le général est soumis h leur (Contrôle. Ils pe<uvènt, dans des cas urgents, le déposeï ; ■' en temps ordinaire» il ne peut être déposé que par les assemblées générales.

Vadmùniteur f adtjoint encore au général » a pour mission de le soutenir comme un ami, un père» un confesseur.

Ainsi la société , présentani le Blodèle d*une moflirchie eonstitutionnelle fbriemeiit organisée » d*unB législation sage et parfaite » devait, atitant par celte organisation que par Tesprit vigooreu&^i Tankuait» obtenir une grande autorité et eiercer une immense influence dana^le monde.

La eonstitutionmaintenait Tunité la plus rigoureuse dans le fond de renseignement» fiix B)ilieu de l'activité la plus vivante ; eHe ordonnait de répirimei^ a^eo le phis énergique empressemenl tout ee qiui s'écarterait de' la doctrine de TEglIse, et liecoMait en même temps» pour ee qui étâU de pure opinion i «l>e très-griande liberté ^ dont oft fit plué tard un déplorable abus.

Il ne faut pas oublier, pour bféh juger léquàfriéme vœu des Jésuitea et quelques autres particularités de leur constitution et dé leur manière d'agir^ qu'ils a.vaient pour but de former une société cffosolum^tit éohtraire au protestantisme, le protestantiame ayant èlfwiué le centfe dé Tunité et v(»ulu renverser le Pape » les Jésuites prenaient p«r là méii»e fobligation de sô rattliche]^ fortement au Saint-Siège. Les ppotestantf peussaient la liberlé jusqu'à la licence ; les Jésuites imposaient l'obéissance k plof absolue , d^ mailière à sacrifier ta volonté de Tindividu aux intérèli de k société. Ler protestantsy ajant le plus souvent procédé avec passion et agi sans réflexion ni prtfdeoeef éiaieni reatéi^ longtemps iéns pouvoir s'organiser ni se caastituer ; lai' fondaieort de Fordre dee léauftês » guidés pftf une haute et religieuse inspiration y mer yeiHèileeiiiieM mif etotm eéit» agfrent avec la prudence la plus consommée » avee la j^iroyance I» pkt9 téâéchîe.

Aneaif des éjénents qui sont le plue Mutent opp^^és vinrent se fondre ici dans la plus parfaite harmonie. Ignace» rempli d'un enthousiasme noVté et pur» qui pouvait paraître parfois exagéré» brûlait de zèle pont le Christ et pour I^Kse, et né connaissait que TE^lise et Jésus-Christ. Laines» homme d'une raison calme, pénétrante» d'un esprit positif et or«

99 DICTIONNAIRE D*ÂSCETLSME. 100

ganisateur» semblait nu pour gouverner de grands empires. Au ië\e plein de foi dlgnace, Lninez joignait la science des choses de la foi. Ignace posa le principe de la vie intérieure, qui fonda )a Société; Lainez lui donna la forme et Torganisation nécessaires pour qu*elle pût se manifester et atteindre son but. Les qualités de ces deux hommes, qui s'identiûèrent dès l'origine^ se sont toujours conservées d'une manière remarquable dans la Société qu'ils ont fondée et qui a été si active, si vigoureuse, qu*on ne peut en lire Thistoire sans le plus vif intérêt.

11 fallait, pour arrêter les progrès du protestantisme, une grande énergie, un véritable dévouement, une prudence consommée, une vue claire du but h atteindre ; tout cela se rencontra dans Tordre des Jésuites.

Les faits que nous allons résumer prouvent toute l'activité que les Jésuites déployèrent dans l'intérêt de l'Eglise. 11 semblait qu'une véritable barbarie allait s'étendre sur l'Allemagne, berceau du protestantisme. Les universités étaient en décadence et menaçaient ruine. Le peuple était tombé dans la plus profonde ignorance; et comme pour être protestant il suffisait de rejeter quelques points de la foi catholique, on sentait même dans les pays strictement catholiques, comme l'Autriche, une tendance prononcée vers le protestantisme. Pendant vingt ans il n'était pas sorti un prêtre de l'université de Vienne, autrefois si florissanle. Les ecclésiastiques protestants apparaissaient de tous côtés. Cette situation porta Ferdinand 1" 5 demander des Jésuites (1551). On distingua dès lors parmi ceux qui furent envoyés, Le Jay et Canisius. Canisius, par acs instructions suivies, des prédications fréquentes, une nouvelle organisation de l'université de Vienne, la publication d'un nouveau catéchisme et l'administration prudente du diocèse, rétablit Tordre en peu de temps, et non-seulement arrêta les progrès du protestantisme, mais ramena la plupart des protestants au catholicisme. Le célèbre collège des Jésuites de Fribôurg, en Suisse, rappelle également l'activité de Canisius (béatifié le 21 novembre iShS).

Les mêmes circonstances amenèrent lés Jésuites en Bavière. Le Jay y combattit d'abord le protestantisme; puis on confia, à Ingostadt, l'enseignement de la ibéologie aux Jésuites (1549). Le Jay expliqua les Psaumes; Salméron, les Epîtres de saint Paul et les £vangiles ; Canisius, la dogmatique. Bientôt après, Munich appela à son tour les Jésuites (1559). Us surent y réveiller le goût des études classiques, littéraires et scientiflques, dont les protestants proscrivaient l'enseignement, comme une occupation mondaine, inutile, dangereuse à l'éducation religieuse, tandis que TËglise avait appris par une triste expérience tout ce qu'elle avait eu à souffrir du défaut de ces connaissancea*

Dès lors l'Eglise catholique de Bavière fut garantie contre les attaques ennemies. Il en fut de même lorsque les Jésuites fondèrent des collèges à Cologne (1556), Trêves (1561), Majenee (1562), Augsbourg et Oillingen (1563), Paderborn (1565), Wurtzbourg (1586), Munster et Salzbourg (1588), Bamberg (1595), Anvers, Prague, Posen (par Tévdque Adam Konarski, 1571, confirmé par le roi Henri, 12 avril 157fc), et dans d'autres contrées; par^ tout Ils devinrent Tappui et le rempart de l'Eglise. Leurs remarquables travaux sur toutes les parties de la théologie, de la philosophie et de la philologie, se répandirent partout. Tels furent les travaux de Tursellin (De particulis linguœ latinœ) , de Viger (De idiotismis Hngum gr€dcœ)f sur la grammaire; de Jean Perpiniam (f 1566), Pontanus, Vernuleus et d*autres, sur la bonne latinité; de Jacques Balde, Sarbiewski, Jouvenci, Varrière, Spée, sur la poésie; de Clarius, Hell, Scheiner, Schall, de Bell, Poczobut, à Wilna, sur les mathématiques et Tastronomie; de Kircher, Nieremberg, Raczinski, sur l'histoire naturelle; d'Acuuba, de Cbarleroix, Dobrizhofer, Gerbillon, sur la géographie; d^Aquaviva, de Mariana, de Ribadeneira, sur les sciences politiques. Les hommes les plus judicieux ont toujours reconnu que la méthode des Jésuites, alliant la science et la religion, et soutenant l'esprit par toutes sortes de moyens extérieurs ingénieux, est parfaitement appropriée à Tinstruction de la jeunesse^ Nous ne rappelons ici en témoignage que les paroles de Louis XVI, faisant le portrait de Choiseul : « Le gouvernement a toujours trouvé un appui spécial dans celte célèbre Société, qui élevait la jeunesse dans l'obéissance à l'Etat, dans la connaissance des arts, des sciences et des bclles-leilres. Choiseul a livré les Jésuites

lai DISCOURS PRELIMINAIRE. 102

aux persécutions des par.ements; il a livré la jeunesse aux systèmes de la philosophie, ou aux influences des opinions parlementaires les plus dangereuses. En renversant les Jésuites, il a fait, au grand détriment de Téducalion et de la science, un vide qu'aucune autre corporation ne pourra jamais remplir. »

Les exemples donnés par S. Ignace agirent puissamment sur les siens. II combattit avec succès, en Italie et à Rome surtout, le désordre ces mœurs; institua des maisons spéciales pour servir de refuge aux femmes repenties, reçues et dirigées par la Sociélé de Sainte^ Marthe^ qu*il avait fondée, ainsi que le couvent de Sainte>Catherine, pour les jeunes personnes dont la chasteté était en danger. En Portugal, les Jésuites avaient lutté si victorieusement contre le luxe et la corruption des mœurs, qu*un témoin oculaire dit, en parlant de leurs efforts : « C*est une seconde Sparte qu*ils veulent fonder. » Cette activité morale et scientiGque Gt naître le désir d'avoir des évoques jésuites. Ignace ne voulut point y consentir, parce que cette élévation, contraire à la pauvreté et à Thumilité de l'ordre, pouvait fomenter et nourrir Tambilion, et nuire, sous bien des rapports, à la Société, dont les membres, disait-il, doivent être des soldats du Christ, toujours prêts è se rendre partout où Dieu les appelle. Celte rigueur fut légèrement adoucie sous Lainez, second général de rorJre, et complètement rétablie sous le troisième général, François de Borgia. Il n*est pas étonnant que Thabilelé et les vertus morales des Jésuites les fissent souvent appeler et réussir auprès des princes et dans leurs cours. L'expérience avait prouvé combien, à cette époque, les princes, par leurs bonnes ou mauvaises dispositions, avaient dMnfluence sur les destinées de l'Eglise. Néanmoins, on regrette que quelques Jésuites se soient trop immiscés dans les affaires politiques. François de fiorgia, dans les circulaires adressées aux membres de la Société, bldma fortement cette immixtion dans les affaires, ainsi que les travaux purement scientiGques des Jésuites. « Vous avez bien, disriit-îU dompté l'orgueil, qui se nourrit au milieu des dignités de l'Eglise, mais vous le satisfaites d'une autre manière par vos ambitieux travaux. » Il se plaint de ce que, dans l'admission des nouveaux sujets, on a plus égard à leur aptitude pour la science et à leurs avantages temporels, qu'à la sainteté de leur vocation.

Plus d^un homme de bien avait reconnu que la dégénération du clergé, et, par suite» l'ignorance et la misère du peuple, avaient préparé les voies au protestantisme : aussi diverses congrégations rivalisèrent de zèle pour remédier è ces tristes maux et subvenir à riQstruclion du peuple. Il fallait, à cet effet, d'abord tendre à une réforme du clergé, afm qu^il remplit son devoir. C'est dans ce but que se formèrent :

V Les Capucins. Cet ordre manifesta sa force et sa vertu d'une manière toute différente de celle des Jésuites. Il prit à tâche de combattre l'amour dès richesses et l'esprit moDdaiu des vieux couvents dégénérés, par une pauvreté rigoureuse, par l'abnégation la plus entière» Thumilité la plus complète, et de servir ainsi de modèle au monde, et surtout au clergé des paroisses, en le secondant dans le soin des âmes. Les Capucins ne furent qu^une modiûcation des Franciscains. La sévérité de la règle avait de bonne heure excité des discussions' parmi ceux-ci ; ce fut une discussion de ce genre qui amena la modificalion dé Tordre, opérée par Matteo de Bassi, dans le couvent de Montefalco. II appartenait au parti rigoriste des Minimes, et voulut ramener l'ordre à la sévérité primitive. Il commença parle dehors, et ajouta kla robe des religieux un capuchon pointu, tel que Favait, disait-on» porté saint François. Puis, il communiqua ises pensées de réforme au Pape Clément VU (18S8), dont il obtint, pour ses religieux, rautorisation de porter un capuchon et une longue barbe; de vivre selon la règle de Saint-François, dans des ermitages, de prêcher ^t de 8*occuper du salut des grands pécheurs. D'après ces principes austères, les églises ^ des Capucins devaient être sans ornements, leurs couvents de la plus grande simplicité* Us se rendirent d'abord extrêmement utiles et populaires par l'intrépidité avec laquelle ils secoururent les malades, durant la peste qui ravageait alors l'Italie. Le troisième vicaire gënéral de Tordre, Ôchino, porta une rude atteinte à la réforme naissante. Après avoir été un zélé prédicateur, il séduisit une jeune fille, embrassa le protestantisme (l$b2}, se tnaria, et fit, par sa honteuse conduite, interdire la prédication aux Capucins, pendant

tn DICTiONNAIRE ITASCETISME. f M

deux ans, Maî« il$ se reie^drent Tigoùreusement, et ftmrnirent une noble et froctoeote carrière. La rapide propagation de l'ordre, la faveur qui l'accueillit, les grands personnages qui y entrèrent» tels qa'Alpnoose d'Esté, duc de Modèoe (1626), Hebfi, duc de Joyeuse, et d'autres, prouvent combien cet oidre mendiant était populaire, et répondait aux besoins du temps.

8* Les Tbéatins. Dès 1525, plusieurs prélats s'étaient associés en Italie dans le btit immédiat de soigner les malades, et par là méine de travailler au salut des Ames. Cette CBuvre de charité fit peu à peu naître le désir et le plx)jet d'améliorer le clergé, de manière que, pur de mœurs, instruit et désintéressé, il remplit les fonctions du culte avec dignité, repoussflt du langage de la chaire toute expression basse et profane, se dévouât au service des malades , et préparât les condamnés h la mort. Gaétan de Thienne [tout être considéré comme le fondateur 'de celte association. Il se rendit, d'après l'avis de son confesseur, à Rome, y gagna Caraffa, évéque deChieti (Jheo/t en latin), et lai fit accepter la supériorité de la société. Caraffa élu Pape sous le nom de Paul lY, donna le nom de Théatiiis aux membres de l'ordre, déjà confirmé par Clément VII (ISSfc), sous le nom' de Chanoines réguliers de la congrégation de Latran. Les Tbéatins devinrent, ôomme prédicateurs et missionnaires, la pépinière du haut clergé. D'après leurs statuts, ils ne devaient pas mendier, mais vivre sous la protection de la divine Providence, c'est-à-dire de dons volontaires.

3" Les Somasques. Celle congrégation de clercs réguliers fut ainsi nommée d'une ville du Milanais, liérôme Emilien, (ils d'un sénateur de Venise, en fut le fondateur (1528). Paul III la confirma (15U)) , et Pie IV l'honora de divers privil^es. En 1568 , lo Pape Pie V la rangea parmi les autres ordres monastiques. La règle prescrivait aux Somasques une vie austère, la prière continuelle, même pendant la nuit, l'instruction des peuples de la campagne, et surtout l'éducation des orphelins. Ils fondèrent aussi des écoles supérieures h Rome, à Pavie, et dans d'autres villes de lllalie.

4* Les Bamabites. C'était également des clercs réguliers. Ils tinrent leur nom d'une église dédiée h saint Barnabée, à Milan, et se réunirent, comme les premiers Chrétiens, pour vivre en commun, et se livrer à l'enseignement. Ils eurent pour fondateurs trois gentilshommes (fSSO), Antoine-Marie Zaccéria, de Crémone, Barthélémy Ferrera, de Milan, et lacqûes-Antoine Hôrigia. Clément VII confima cet institut (1532), qui fut principalement destiné è des missions dans les pays chrétiens, à rinstruction de la jeunesse et à la surveillance des séminaires. Il obtînt quelques chaires dans les universités de Milan, de Pise et d'autres villes italiennes.

JSr Les Orafôrîen^, fondés par le célèbre Philippe de Néry, né k Florence. Philippe^ aprè^ de brillantes études, se livra de bonne heure, dans Evine, à Finstruction de la jeunesse et aux soins des malades dans les hôpitaux. II y fonda la confrérie de la Sainte-Trinité (1548), qui fut accueillie si favorablement que Philippe, n'ayant d'autres ressources que la éharfté des âmes généreuses, bâtit un grand hôpital pour les pauvres pèlerins. Cet oratoire {orà«friùm), dans lequel on lisait et expliquait les saintes Ecritures aux pèlerins, fut bientôt ti»op étroit. Paul ÏV fit présent à Philippe d*une église (1358). Les Pères de TOratoire, autorisés par Grégoire Xlîl (I57i), composé de laïques et d'ecelésiasfiques, ^ns vœul j)âr(icQlîers, se répandirent de Rome dans les autres Etats de flfalie. Phîlilppe aVaît désiré que sa société devînt le refuge de ceux qui ne se senti« raient point propre)? à eàtrèt dans un ordre religieux. Quoique le but principal de TOratoire fut rinstruction du peuple, oii s'y adonna, dès le principe, à de hautes et fortes éludes. Barônius Ordérit-, ttainald, 6allonî, appartiennent à l'Oratoire, qui eut le bonheur de voir son Ibndatèûr cflfikmf^é par Grégoire XV (16Sf2). C'est d'après l'exemple de saint Phi* Ifppe de Héry que lé cardinal de Bér'ûne institua en France^ avec quatre prêtres, les Pères de rOralôiré de Jê&ûi (^611), pour là réforme et l'éducation du clergé français. LesOratoriens dé VfAnte fùïénf autorisés par Paul V (16ia[). Ils se composaient d*incor^ pores et d'associés, et ne faisiàient ni vœux solennels, ni vœux simples. Ils se multiplièrent rapidement, et formèrent d*illu$tres savants et de grands prédicateurs, tels

iUS DISCOURS PREUHINiUliE* IM

que Malebranche » Morin , Thomassin , ttichard Simon , Bernard h^my , Houbiganl , Hassiilon.

6* La coDgrégalion de Mint-Maur. L'ordre des Bénédielins, jadis $i puissant et si actif, était tombé, en France comme ailleurs, dans la tiédeur, et avait été envahi par l'esprit du siècle. Il s'était appauvri au milieu de ses immenses richesses. Après bien des essais infructueux, Didier de La Cour, prieur de l'abbaye de Saint«Vaones, en devint le réformateur. Placé, jeune encore, à la léte de cette abbaye, il s*y prépara, par un travail assidu et des études sérieuses, à visiter avec fruit une université savante. Il en revint plein de zèle, et résolut d'exhorter ses frères, destitués de toute eulture intellectuelle, k se livrer k Fétude et à recevoir une réforme indispensable. Ce ne fut^qu'avec la plus grande peine qu'il parvint à réformer l'abbaye de Hoyen-Houtier, qui s'unit à la congrégation de Saint- Vannes et de Saint-Hidulphe, et à remettre en vigueur la règle de Baint-Benott. Le Pape Clément VIII ayant confirmé cette règle (160i), elle fut favorablement accueillie dans un grand nombre de couvents de France. Dès lors le chapitre général, tenu k Saint- Mansuy, à Tulle (1618), résolut de former une congrégation particulière de ces couvents réformés, sous l^nvocation de saint Maup, le plus grand disciple de saint Benoit. Grégoire XV autorisa cette congrégation. Richelieu s'y intéressa vivement, et elle compta bientôt cent quatre-vingts abbayes et prieurés conventuels. La congrégation avait, outre la règle des Bénédictins, quelques statuts particuliers, un supérieur général qui demeurait & Paris, dans te cloître Saint-Germain. La vertu nouYelle de la congrégation se manifesta par rexcellente organisation qu'elle donna aux séminaires, et surtout par les savants solides qu'elle forma, et qui, tels que Habillon, Montfaucon, Ruînart, Thuillier, Martène, Durand, D'Achery, Nourry, Martianay, s'acquirent un nom immortel par leurs travaux sur les Pères et l'histoire de l'Eglise.

T Les Carmélites. Sainte Thérèse régénéra cet ordre, dont la vie s'était évanouie afMràs les adoucissements apportés à la règle par Eugène M.... Fille d'un grand d'Espagne, née à Avila, en Castille (1515), Thérèse eut dès son bas &ge une grande tendance k la piété. Destinée de Dieu k guider les ftmes dans les voies de la perfection, elle apprit k connattre, par sa propre expérience, les faiblesses et l'instabilité du cœur humain. Longtemps ballotéé entre Je zèle et la négligence de ses devoirs, désireuse d'Atre k Dieu et inciinaiit vers le monde, elle finit par être arrachée k cet état d'incertitude, après une vive lutté qu'elle a dépeinte avec une grande sincérité, comme jadis saint Augustin, dans rinstoire de sa rie. On y reconnaît tout ensemble la sensibilité la plus vive et l'intelligence la plus lumineuse. L'Eglise, dans l'office de la sainte, appelle céleste là doctrine contenue dans ses écrits, et qui a servi de guide k des milliers d'âmes en Espagne. Autorisée par Pie IV, Thérèse commença, en 1562, k réformer les couvents defemmes de l'ordre desGarmélites. Elle reneonlra la plus violente opposition; mais Dieu lui avait départi un courage qui surmontait tous les obstacles. Sa r^foripe passa même dans les couvents d'hommes qui s'étaient le plus énergiquement prononcés contre elle d'abord (l!i68), grftce k Théroiqae concours du séraphin Jean de La Croix, dont les œuvres mystiques sont plus remarquables encore que celles de aainte Thérèse (f 1583). Les Carmes déchaussés, hommes et femmes, se distinguèrent par leur dévouement k soigner les malades, k instruire les ignorants, et leur réforme s'éitandit bientôt dans presque toute la catholicité.

8r L'ordre dé fia Visitation. Il fut également fondé par le concours de deux Ames saintes, unies dans le Seigneur, saint François de Sales, et la baronne Françoise de CtiantaU François, né au cbftteau de Sales, en Savoie (1567), après avoir reçu une éducation dirétlenne et une solide instruction, étudia le droit k l'université de Padoue. Il y trouva pour confesseur un homme éclairé de Dieu, le Jésuite Possevin, dont les sages instructions révélèrent au jeune étudiant que les plaies de l'Eglise provenaient de la corruption ffa clergé. ^François, pénétré du désir de servir Pieu, résolut d^embrasser l'état ecclésiastique, malgré la résistance de sa famille, qui voulait le marier et 1^ destinait k une riche iriliance. Les vertus, la piété, la vie tout intérieure du saint prêtre, le firent bientôt éUre évèque de Genève. Son éUNftience affectueuse et populaire ramena des milliers d'hère- DicTioïiii. d'Ascétisme. I. k

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tiques au sein de TEglise. Ses écrits» pleins d*onctions, de grAce et d'originalité» guidèrent plus d'Ames fidèles encore dans les voies de la dévotion chrétienne. La congrégation de femmes qu'il fonda» de concert avec sainte Françoise de Chantai, à Annecy» en Savoie (1610}» n^oblîgea pas d'aboni ses membres aux règles invariables de la vie commune ; elle avait pour but principal le soin des malades. Plus tard» cependant» saint François lui imposa la règle de Saint-Augustin» avec des constitutions particulières» et Paul V érigea la jcongrégation en un ordre religieux. (De VisilaiioneB. M. F.» 1618.) Saint François vit» ayant sa mort, quatre-vingt-dix-sept maisons de son ordre fondées en Savoie et en France ; elles se propagèrent plus tard en Italie» en AHemagnç et en Pologne.

9* Les Drtulines» fondées vers (1537) par Angèle de Brescia» une de ces vierges angéli* ques qui mettent leur joie à s'oublier elles-mêmes pour soulager toutes les misères. C*est dans cet esprit d'abnégation qu'Angèle se voua d'abord au salut dea femmes perdues» et sVnit plus tarda d'autres âmes saintes sous la protection de sainte Ursule. Les associées devaient vivre dans Ja maison de leurs parents» soigner les malades indigents» et diriger l'éducation des jeunes filles. Dans la suite elles s'organisèrent. en ordre religieux. Paul III le confirma (15bb)» en l'autorisant à se modifier suivant le temps et les circoqstances. Le but principal de Tordre devait être Téducation des femmes. Madeleine de Sainte-Beuve le propagea en France depuis (1604)» où on lui confia bientôt jusqu'aux plus jeunes enCoints. Tous les pays catholiques raccueillirent avec joie. On retrouve le même esprit et la même tendance dans îa congrégation française des Pères de la fioctrine chrétienne, fondée par César de Bus» confirmée par Clément YIIl (1598)» et qui» après sa réunion avec les somasqoes (1616-47)» forma une société de prêtres séculiers» liés par des vœux simples* 11 en fut de même des Smun des éeolet de VEnfant Jieus^ réunies par le Franciscain Nicolas Barré (1681)» qui institua des séminaires de maîtresses d'écoles qui devaient donner l'enseignement'gratuitement.

10* Les Piaristes» qui rivalisèrent de zèle avec les Jésuites» eurent pour but l'éducation i}es jeunes gens» et pour fondateur TEspagnol Joseph Calasauzio (t 1648). Après s*ètre démis des fonctions de vicaire général de Tévèché d'Drgel» Calasauzio s*4tait rendu à Borne» y avait mené une vie extrêmement mortifiée et édifiante» s*était signalé par son sèle à porter des secours corporels et religieux aux malades» durant une longue épidémie» et n'avait pas cessé de prendre un soin tout paternel des orphelins. Il institua » avec Tapprobation de Clément YIlI (1600)» une congrégation de prêtres séculiers pour Tinstruction des jeunes geus« La faveur de Paul V et de Grégoire XV valut à la congrégation le caractère d*un ordre religieux [Ordo Patrum schôlarum piarum) dont la mission fut .^'élever la jeunesse dans la piété autant que dans la science.

11* Les Frères 4e la Charité» institués par le Portugais Jean de Dieu. Né en 1495» Jean mena une vie dissipée jusqu'à Tâgo do quarante-cinq ans. Il se convertit alors à Grenade» et se consacra au soin des malades (dcp. 1545). Ses héroïques efforts pour imiter par son active charité la miséricorde du Seigneur, lui firent donner le surnom de Jean de Dieu par rarchevëque de Grenade et par Tévèque de Ticy. Il mourut en ISSO» pauvre des biens de ce monde, riche de bonnes œuvres. Ses amis les continuèrent» en se liant plus étroitement par les trois vœux monastiques et robligation de soigner gratuitement les malades dans les hôpitaux. Paul Y approuva» en 1617» Tordre des Frèrit's de Saint-Jean de Dieu, qui rendit d*éminents services dans tous les pays catholiques» et se montra non moins généreux envers les hérétiques que ses constitutions lui faisaient une loi de secourir. Urbain VIII canonisa le fondateur en 1630.

12* Les Prêtres des Missions de France, qui devaient, sous certains rapports» réaliser le but de toutes les congrégations précédentes» furent en effet bien souvent les plus solides appuis du christianisme. Leur fondateur fût saint Vincent de Paul» né dans le village de Pouy» au pied des Pyrénées, de parents pauvres, mais pieux (1576). Il commença dabprd par garderies troupeaux jusqu*au moment où ses parents jugèrent que sa vive intelligence et sa bonté de cœur l'appelaient à quelque chose de plus élevé, et le mirent dans un couvent de Franciscains (1588), dans lequel il reçut Tinstruction et acquit la conscience de sa vocation ecclésiastique. Après avoir fréquenté Tuniversité de Toulouse, il obtint la

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prêtrise (1600), devint iosliluleur à Buzet, et y forma, entre autres élèves, deux petits neveux du célèbre défenseur de Malte, le grjind maître Jean de la Valette. Ces occupations neTempéchèrent pas de cultiver la science, et, en IGOfc, il se ûl receyoir bachelier. Dans un voyage par mer de Marseille à Toulouse (1605), il fut pris avec ses compagnons de route, par des pirates qui le vendirent h Tunis. Vincent parvint à convertir son troisième maître, un renégat de Nice, qu'il ût entrer dans un couvent des Frères de la Charité à Rome, après leur commun retour à Nice. Adressé par l'ambassade française de Rome au roi Henri IV (1609), Vincent fut admis, après diverses épreuves, parmi les ecclésiastiques atlachés à la reine Marguerite. Les loisirs Irop grands que lui laissaient ces fonctions nouvelles ne pouvant convenir à l'activité et au zèle de Vincent, il entra dans le nouvel ordre fondé par M. de Bérulle, fut, sur la recommandation de ce pieux personnage, nommé à la cure de Clicby, et, plus tard, chargé de l'éducation des enfants du comte de Gondy , général des galères du roi. Lh rien n'échappa à Tardente charité de Viaeent; qui s'occupait alternativement d'instruire les enfants de la famille de Gbndy, d'édifier leurs parents par ses exemples et ses conseils, d'administrer sagement leur immense patrimoine, de soigner les malades, de catéchiser les pauvres. Ce fut là aussi qu'après avoir entendu la confession générale d'un malade qui jouissait de l'estime générale sans la mériter, il conçut le projet des missions de France, dont la pieuse comtesse de Gondy réclama une des premières la réalisation pour ses domaines. Nommé plus tard curé de Châtillon, Vincent y déploya une activité prodigieuse, et y créa des œuvres (font chacune semblait réclamer toute la vie d'un homme. Ainsi il fonda l'institut des Filles de la Charili ou des Sœun grises^ auxquelles il donna plus tard une règle (1618), et qu'il chargea du soin des hôpitaux. Il s'occupa d'adoucir le sort des malheureux détenus sur les galères, dont il fut nommé supérieur général, quand son infatigable zélé l'eut fait connaître à la cour de Louis XllI. Il consentit également, sur la demande de son ami saint François de Sales, à se charger d'une œuvre toute différente, en acceptant la direction des Dames de la Visitation à Paris (1620). Enfin, le projet qu'il avait conçu de fonder des missions, qui devaient, sous l'autorité des évêques et avec le consentement des curés, évangéliser le peuple .des campagnes, se réalisa, grâce aux largesses de la famille de Gondy, auxquelles s'ajoutèrent bientôt de nouvelles et plus riches dotations. En 1627, Louis XIII autorisa les prêtres des Missions de France. En 1632, )e Pape Urbain VU! les reconnut et chargea leur pieux fondateur de leur donner une règle. Vincent de Paul, prévoyant que le succès de ces missions ne serait que passager, si le clergé des paroisses ne continuait leur œuvre avec zèle et persévérance, et ne pouvant méconnaître la décadence de ce clergé, institua, de concert avec plusieurs évoques, pour le réveiller de son fatal sommeil, de sévères examens, des exercices spirituels, des conférences pour la prédication. Après la mort de la comtesse de Gondy (1625), Vincent entra en rapport intime avec une femme aussi distinguée par son cœur que par son esprit, Louise de liarillac, yeuve de M. Le Gras, dont il mit la vocation sérieusement à l'épreuve pendant quatre années, et qu'il chargea alors de la. supériorité générale de toutes les communautés de Sœurs grises (1629). Quant à son ordre de missionnaires, qu'il établit dans la maison du Saint-Lazare de Paris, et dont les prêtres reçurent dès lors le nom de Lazaristes, il se propagea rapidement, gr&ceà son activité infatigable. Elle s'étendit aussi à Tœuvre des séminaires qu'on fondait dans diverses provinces, conformément aux prescriptions du concile de Trente, et dont on confia la direction aux Prêtres des Missions.

Il en envoya même, plus tard, en Italie (16<^2), h Alger, à Tunis, à Madagascar, en Pologne, où la reine Marie-Louise, femme du roi Casimir, les avait appelés, et où ils apparurent au moment d'une peste et d'une famine, dont les premières victimes furent le chef même de la mission, Lambert et son successeur Ozenne. Vinlcent de Paul fit lui-même des missions jusqu'à l'âge de soixante-dix-huit ans, s'occupant en même temps de fonder en divers lieux des hôpitaux sous l'invocation du saint nom de Jésus, et de ranimer le zèle des associations religieuses par l'institution des conférences tenues dans les maisons de son ordre, et qui eurent la plus heureuse influence sur l'avenir. Après une vie si active et si

m DICTIONXAIRE D^ASCËTISME. fit

pleine» YiDceni de Paul obtint la couronne de justice, dans i autre monde, par sa sainte mort (27 septembre 1660), dans celui-ci par sa canonisation sous Clément XII (1737).

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