MISSIONS ÉTRANGÈRES
La charité et le dévouement des fidèles ministres de l'Eyangile ne s'exercèrent pas seulement parmi les peuples appartenant depuis longtemps à l'Eglise chrétienne, mais s'étendirent aux peuples païens les plus éloignés et les plus sauvages. Nul ordre ne montra un zèle plus héroïque à cet égard que celui des Jésuites, dont un grand nombre n'ont d'autre ambition que celle de mourir dans les missions étrangères pour l'amour du Christ. Les découvertes des Portugais et des Espagnols leur en fournirent l'occasion et leur en facilitèrent les moyens, et les conversions entreprises parmi les païens par ces hardis missionnaires furent singulièrement encouragées, et en quelque sorte régularisées, par l'institution de la Propagande, fondée sous Grégoire XV. ( Congregatio de propaganda Fide^ 1622.) Cette congrégation se composa de quinze cardinaux, de (rois prélats et d'un secrétaire. Les abondantes aumônes des catholiques obtinrent ainsi une destination sûre et régulière. Urbain VIII dota l'institut de la Propagande ( 1627) d'un grand bâtiment ( coUegium depropaganda Fide)^ qui devint le séminaire des missions étrangères. L'exemple du Pape fut noblement imité : de riches dotations assurèrent Tœuvre ; de nombreux ouvriers de toutes nations s'y formèrent à l'apostolat, et l'on vit se renouveler à Rome, chaque année, au dimanche après celui de la Trinité, le sublime spectacle de la Pentecôte. Cette fête de la Propagande, où le nom du Seigneur est glorifié dans toutes les langues de lu terre, est une des solennités qui exprime et révèle le mieux l'idée fondamentale de l'Eglise catholique.
La conversion de llnde a toujours présenté les plus grandes difficultés, malgré les rapports qui semblent exister entre les mystères du christianisme et certains dogmes des yé las, comme celui de la Trinité, représenté par les trois personnes de Brahms, Yischnou et Si va, manifestation de l'être primordial, et celui d'une secte d'incarnation dans Yischnou. Mais la^ doctrine religieuse des Indes, embellie par les sages et les poètes, avait jeté de trop profondes racines dans l'esprit des peuples, pour permettre un facile accès h TEvangile. Quoique soumis depuis près de dix siècles à la domination musulmane, le peuple indien conservait avec un rare courage ses sanctuaires, défendait ayec persévérance ses idées religieuses, et, presque indifférent au joug extérieur qui l'opprimait, se nourrissait avec joie des souvenirs de son antique gloire. Il était réservé aux généreux efforts des Jésuites de vaincre ces obstacles.
François-Xavier, dont le zèle ardent pour le salut des hommes, la confiance en Dieu, le cou* rage et l'héroïque palience font un second saint Paul, partit, d'après les ordres de Léon III, roi de Portugal, et avec l'autorisation du Pape, pourGoa (15tô), où, dès 1510, les Portugais avaient essayé qitelques conversions et opéré la réconciliation des nestoriensavec l'Eglise.
MaislesCbrétîensdeGoa ne Tétaient quedenom;lapolygamie,Iedivorce,riniquité, régnaient généralement'parmî eux. François vit qu'il fallait d'abord convertir les colons chrétiens. 11 se mil en rapport avec les enfaùts, par là avec les parents; exerça une puissante influence, consola les malades, secourut les affligés, et sut, par son active charité, gagner las plus puissantes familles. U se dirigea bientôt après vers les rivages de Travancor, et parvint au bout d'un mois, par ses incontestables miracles, sa douceur, Sa bonté, et à l'aide d*excellents interprètes, à baptiser à peu près dix mille idolâtres. « C'était un touchant spectacle^, dit-il dans sa relation, de voir avec quelle sainte émulation ces néophytes renversaient les temples de leurs idoles. » De là François se rendit à Maiacca, dans les lies Moluques et de Ternate. L'effrayant tableau qu'on lui fit des moeurs de Ces peuplades ne put arrêter son zèle. « Des nations moins sauvages et plus riches, dit41, ne inanquerout pas d'ouvriers ëvangéliques $ mais une moisson qui répugne à tout le monde est bien celle qui m*est réservée. » Comblé des plus douces consolations intérieures, au milieu des fatigues les plus dures, des souffrances les plus cruelles, il écrivait è salut Ignace : • Ces dangers auxquels je suis exposé, les travaux que j^entreprends pour la gloire de Dieu.
4f^ DISCOURS PBELIMINAIUE. lÛ
sont des sources inépuisables de joies spirituelles; et celte consolation est si pure; si douce et si persévérante, que mon corps lui-même deviertt insensible à la douleur. » François forma des disciples parmi ces nouyeaui convertis. L'un d'eux entreprit d'annoncer l'Evangile dans 111e de Manar. L'apôtre, après avoir fait traduire en langue indienne les Psaumes de la pénitence, les Evangiles et un Catéchisme, voyant le christianisme fleurir parmi les peuples qu'il avait évangélisés jusqu'alors, se rendit au Japon (15(9), qui était divisé en plusieurs royautés subordonnées h un empereur (Dairo). François avait également fait traduire en japonais le symbole de la foi, avec des explications. Malgré les mauvaises dispositions de ce peuple et l'opiniâtre résistance des bonzes, il parvint à poser les fondements de l'Eglise du Japon, surtout à Amangpucbi, et dans le royaume de Bungo, où, dans l'espace de deux ans et demi,; il réussit à baptiser plusieurs milliers d'idolâtres. Plus tard quelques princes japonais embrassèrent le christianisme» et envoyèrent» en signe de leur pieuse reconnaissance, une ambassade au Pape Grégiïirft XIII (1502)« qui l'accueillit avec une joie extraordinaire. Xavier eut encore le vif désir, avant de mourir, de porter l'Evangile dans la Chine, dont l'entrée était sévèrement défendue aux étrangers. Après avoir surmonté d'incroyables obstacles, il aborda dans nie de Sancian, h six milles du continent de la Chine. Là était marqué le terme dei travaux et des courses apostoliques de l'héroïque missionnaire; il resta douze jours étendu sur le rivage, sans secours, et mourut le 2 décembre 1552, en s'écriant : Seigneur^ c'est en vous que fai mis ma confiance^ je ne serai pas confondu I
Les Jésuites continuèrent l'œuvre de saint François. Le P. Nobili apparut dans les Indes, avec l'autorisation de Tarchevôque de Chaodernagor, sous la forme et les habitudes d'un brahme pénitent (santas), évita le contact des parias, gagna la confiance et l'estime des brahmes, en convertit soitante-dix, qui entraînèrent facilement à leur suite une nombreiise population. Ce mode de conversion, ce système d'accommodation, occasionna entre les Jésuites et les autres ordres religieux de longues controverses, que le Pape Alexandre VII (1636) trancha en partie en faveur des Jésuites. En 1587, le Japon, qui comptait déjà deux cent mille Chrétiens, deux cent cinquante églises, treize séminaires et un noviciat de Jésuites, vil éclater une violenté persécution contre le christianisme. Les Jésuites reçurent Tordre de quitter en masse le pays ; mais la protection de quelques princes leur permit de s*y maintenir encore. A peine le calme fut-il rétabli que le zèle indiscret des Franciscains renouvela l'ancienne querelle» et la jalousie des Hollandais contré les Portugais porta enfin le dernier coup & ré(al)lissement du christianisme dans l'Ile. La persécution qui s'éleva alors arrosa le sol du Japon, plus abondamment qu'aucune contrée du monde» du sang des Chrétiens. Ce sang ne serait-il pas le gage d'une restauration future?
Le désir d*évangéliser la Chine survécut à saint François dans son ordre. Les Jésuites surent résoudre et vaincre, avec le zèle ingénieux que donne la charité» leis graves difficultés et les opiniâtres préjugés que leur opposaient les Chinois. Ils en étudièrent avec soin les mœurs, les caractères» les habitudes; tour & tour savants» artistes» mécaniciens, ouvriers» ils se firent tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ. Trois Jésuites, parmi lesquels se distingua surtout Matth. Ricci (1582-1610), trouvèrent accès en Chine. Ricci» habile mécanicien» parvint à se faire accueillir à la cour» et obtint l'autorisation de s'établir à Canton, et plus tard à Nanking. Il bâtit un observatoire» acquit une grande considération, et en.profita pour répandre les principes de l'Evangile et gagner à la vérité» outre beaucoup de simples habitants» quelques mandarins. Sa réputation lui ouvrit le chemin de Péking ( 1600), et lui valut la protection de l'empereur, dont il obtmt l'autorisation de Construire une église, après avoir converti plusieurs grands de la cour. H mourut en 1610, et fut enseveli avec pompe. On remarque parmi ses successeurs, aussi actifs que lui, Adaip Schall» de Cologne ( dep. 1622), qui devint président d'une société mathématique de Péking» et obtint aussi la permission de bâtir des églises. En 1661, les ministres do l'empereur, encore jeune, profitant de sa minorité, suscitèrent un commencement de persécution aux Chrétiens .et firent emprisonner les missionnaires. Cependant les Jésuites
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reconquirent la favear impériale sous le règne de Lhangi» monté sur le trône ea 1669, et firent élever un monument à la mémoire d*Adam Schall, qu'avait remplacé le Néerlandais Verbiest. Plusieurs circonstances heureuses augmentèrent la faveur dont jouissaient les Jésuites. Telles furent les leçons que Verbiest donna à l'empereur, les services qu'il rendit aux Chinois par une sorte de canons fort commodes de son inrention, et la paix obtenue entre les Chinois et les Ensses (1688), par l'entremise du P. Gerbillon. Ainsi le christianisme gagnait de jour en jour en Chine; malgré le petit nombre de missionnaires, on y comptait vingt mille Chrétiens. Louis XIV enroya un renfort de six Jésuites, fort habiles mathématiciens» et, en 1693, la prédication de l'Evangile fut légalement autorisée dans le Céleste Empire.
En Amérique, la propagation rapide du christianisme était arrêtée par l'intelligence bornée des Indiens, dont on mettait parfois en doute tes droits et la dignité, malgré les décisions formelles de Paul III en leur faveur (1537). D'ailleurs les Dominicains, pour la plupart Espagnols, ne montraient plus le zèle apostolique des anciens missionnaires. Ces difficultés n'effrayèrent point les Jésuites, animés encore de toute l'ardeur d'un ordre naissant. Six Jésuites, parmi lesquels le P. Emmanuel Robriga, se rendirent au Brésil (1549), apprirent rapidement la langue du pays, et parrinrent à faire embrasser la doctrine sévère et les mœurs chastes du christianisme è des peuplades si sauvages et si féroces, qu'elles mangeaient leurs ennemis et s'abandonnaient aux excès les plus monstrueux. En 1550, on érigea TéTêché de Saint-Salvador pour ces nouveaux convertis (1551). Mais la mission la plus importante des Jésuites fut celle du Paraguay.
Les Espagnols avaient découvert le Paraguay, situé sur les bords de la Plata, en 1516, et s'en étaient emparés en 1536. Les premiers essais de couTcrsion avaient été faits sans succès par les Franciscains (1580-82). Trois Jésuites, qui arrivèrent dans la province de Tucuraan, en 1586, furent plus heureux. D'après l'expérience qu'ils avaient des hommes et la connaissance de l'histoire, ils résolurent de s 'y prendre comme les missionnaires du moyen âge à l'égard des peuples germains , en identifiant la conversion de ce peuple sauvage, avec sa civilisation politique et la culture du pays lui-même, et en formant peu à peu, des paroisses chrétiennes du Paraguay, un État indépendant. Us en obtinrent l'autorisation de Philippe III, roi d'Espagne (1610), avec cette clause, qu'ils avaient demandée, qu'aucun Espagnol ne pourrait, sans le consentement des Jésuites, pénétrer dans les réductions fondées par l'ordre. Ils formèrent rapidement, de leurs néophytes dociles, des ouvriers, des artistes, des agriculteurs, des soldats ; ils leur procurèrent des armes et de l'artillerie pour se défendre contre leurs voisins, et les amenèrent ainsi peu à peu aux habitudes régulières de la famille et de la vie civile; l'exécution des lois était confiée à des confréries religieuses. Les Jésuites s'étaient réservé le soin des malades ; leurs connaissances médicales, l'ingénieuse et prudente charité des Pères au milieu des épidémies fréquentes et dangereuses du pays, leur assurèrent rapidement l'empire des Ames.Maiheureusementcette prospérité fut troubléeparles discussions qui s'élevèrent entre eux, l'évèque Bernardin de Cardenas (16U)) et Jean de Palafox, évèque d'Angélopolis (16ï7). Un ne leur épargna aucune espèce d'incrimination, et on alla jusqu'à les accuser de n'avoir cherché autre chose, dans le Paraguay, que des trésors.
Leur mission , dans la province voisine de Cbiquitos, n'était pas moins florissante que celle du Paraguay. On y déplore encore aujourd'hui la malheureuse expulsion des Jésuites, qui a certainement arrêté pour des siècles, la civilisation indo-américaine.