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CHAPITRE XIX

De rulilité de la fréquente communion.

Comme te sacrement de pénitence est institué pour rendre la vie à l'âme lorsque le péché l'en a privée, celui de l'Eucharistie est établi pour la lui conserver. Et en effet ainsi que toute nourriture corporelle est inutile aux morts, celle de l'Eucharistie ne sert de rien qu'à ceux qui ont la vie de la grâce. Saint Jéiôrae l'appelle en cette considération, pain des forts; c'est-à-dire, le pain de ceux qui sont fortifiés |iar la grâce; et plusieurs autres Pères, le sacrement des vivants.

De même que le peintre qui veut faire un ouvrage capable dé résister aux injures du temps met diverses couches de couleur 1 une sur l'autre, ainsi le vrai moyen de se fortifier contre le péché est de recevoir grâce sur grâce , par la fréquente (>articira-

Itol

TRAITE DE LA PERFECTtON DU CflRETtEN.

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tion (fa sacrement de rRucharlslie , précédé par celui de la pénitence. D'où il arrive (^u'il se fait une si sainte et si forte impression de grâce, qu'elle ne s'efface jamais. Les effets de la communion sont aussi merveilleux qu'ils sont diflérents : car en procurant è l'homme Tau^entation de la grâce, elle lui donne droit à un f^lus haut degré de gloire , et par consérment au plus grand de tous les biens dont les chrétiens puissent jouir.

Celte récompense préparée aui élus de Dieu tarant sa mesure du principe qui fait que nous la méritons , il est clair que les Ames qui auront plus de grâce dans ce monde auront plus de gloire aussi dans Tautre, et partant ceux qui communient souvent avoc la préparation requise ont un grand avantage sur ceux qui s'approchent rarement de la table du Sauveur du monde.

Comme laliment que Thomme prend tous les jours répare en lui la diminution que reçoit à tous moments l'humeur radicale de sa vie, par le dérèglement de ses actions; c'est le propre de la communion de rétablir en Tâme le dégât que iait à tous moments riraperfection de nus mouvements.

La sainte Eucharistie est le vrai supplément du fruit de Tarbre que Dieu avait mis au f)aradis terrestre pour perpétuer la vie des hommes qui en devaient manger de temps en temps à cette fîu; puisqu'elle conserve, en ceux qui la reçoivent souvent, la vie (Je la grâce , et les prépare à celle de la gloire qu' ne finit jamais.

C'est cette inanne de Tancienne loi dont Tusage ordinaire entretenait la vie aux enfants d'Israël , et qui môme les garantit de ûialadie tandis qu'ils en usèrent; puisque ceux qui reçoivent souvent avec la préparation requise celle viande céleste, se maintiennent en la vraie vie de l'esprit, et sont préservés du péché, qui est la maladie et la vraie mort des âmes.

Cette sainte rosée que Dieu donna autrefois à son peuple avait un coût naturel commun à tous , et un particulier pour les justes, tel aue chacun d'eux le souhaitait : aussi, outre le goût des es; èces du nain ei du vin distingué par toutes sortes ae personnes , les bons trouvent en l'Eucharistie tous ceux qu'ils désirent, en ce qu'elle donne force et vigueur à chacun contre les diverses passions dont il est travaillé.

Si le dérèglement de nos appétits nous précipite en mille péchés véniels, qui ne nous privant pas de la charité ne laissent pas d'en attiédir l'ardeur, qui est la source de la perfection de la vie; saint Ambroise nous apprend que la fréquente communion nous en délivre ; et il est certain que TEurhâristie^ remet la couljie des péchés véniels, et qu'elle diminue non-seulement leur peine , mais encore celle des mortels.

Elle produit ces merveilleux effets en qualité de sacrement et de sacrifice tout ensemble. Elle efface la coulpe comme sacrement, parce qu'en augmentant la grâce, elle augmente aussi la ferveur de la charité qui

réunit è Dieu, dont le péché véniel n'éloijine aucunement, bien qu'il n'en sépare pas. Elle diminue encore en cette qualité la peine du péché, en ce que Tausmentation de la grâce et de la ferveur de la charité uroduit en l'homme une douleur de ses fautes que Dieu reçoit en payement : mais elle produit particulièrement ce dernier effet, comme sacrifice ; parce qne les prières et suffrages sont propres à impétrer quelque rémission des peines temporelles du péché , petites ou grandes, selon la proportion et la mesure de la dévotion de celui qui les offre ; et que le saint sacrifice de l'autel est le plus efiîcace et le plus puissant de tous les suffrages de l'Eglise, è raison du mérite de l'offrande ({u'il présente à Dieu, pour apaiser son ire et obtenir sa miséricorde.

Ce saint remède ne nous délivre pas seulement des maux quand nous les avons contractés , mais il nous en préserve , *et nous garantit de nouvelles rechutes.* C'est ce que veut le Fils de Dieu, lors qu'il dit en saint Jean ( vi, 51-51) : C'est là ce pain qui descend du cielj afin (jue si quehm'un en mange il ne mettre point. Ces [Jaroies ne pouvant être entendues de la mort corporelle, dont la sainte Eucharistie ne préserve pas, doivent par nécessité l'être de la spirituelle de notre âme, qui est Je pé'*hé, dont l'Eucharistie nous garantit.

Elle produit cet effet par deux moyens : et en nous transformant en la substance du Fils de Dieu qu'elle nous communique; ce que saint Augustin nous enseigne avec élégance par cette apostrophe du Sauveur du monde au chrétien : Tu ne seras point changé en moi, mais je serai changé en toi ; et en augmentant jusqu'à tel point l'ardeur de notre dévotion, que les plus fortes tentations nous trouvant prémunis d'une vraie charité, ne font aucun effet contre nous. C'est ce que saint Jean Chr>\*ostome veut dire par ces mots : Nous sortons de cette table terrible au démon, comme des lions qui jettent le feu.

La foi, l'espérance et la charité, reçoivent un notable accroissement par la fréquente communion ; il n'y a point de mystère au monde 4ui fournisse à notre loi tant de matière d'exercice et de mérite, parla difficulté qui se trouve h croire ce qui est du tout contraire è nos sens et h notre raison. Tout ce qui est de l'homme le trompe en ce mystère, hormis son oreille, vraie source df la foi qui, remplie des saints oracles de la parole de Dieu, l'assure de ce que ses sens ne lui peuvent faire voir, et qu'il ne peut comprendre par raison. En cette extrémité une voix du ciel lui fait connaître la volonté de Dieu, qui ne peut rien vouloir qu'il ne fasse, puisqu il est tout-puissant , et ainsi le tire de la peine où il se trouve.

L'Evangile rapporte trois conversions substantielles remarquables, entre les autres. La première fut celle de l'eau en vin, aux noces de Cana. La seconde celle de Tair aux l'ains et aux fjoissons pour la nourriture des troupes. La troisième celle qui se

SUPBUSMOn AIJ mCTUXXSUMB D*ASCETIS1IK.

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da fêia et du vin en la chair et au san^ du Fils de Dieu» au mjstère de TEucbaristie.

La première fut d'une chose visible en une autre de pareille nature; de Teau qui paraissait et qui était ^raie eau avant sa conversion en vin, qui fut reconnu vrai vin a^rès le chan.^einenl. Ce qui rendit ce miracle d*au(ant plus facile à croire, qu*il était sensible à la vue et perce[>tible au goût.

I^ seconde fut d'une chose invisible en une qui était visible; de Tair qui ne se voyait point, aux pains et aux ijoissons, qui étant vus, touchés et manzés, rendaient ce miracle évident, bien qu'il fût plus dilTic-le à reconnaître que le premier, en ce qu'on ne pouvait juger de quelle matière les pains et les poissons avaient été laits.

La troisième est d*unc chose visible en une invisible, de la substance du pain et du vin que no j& voyons, en la substance de la chair et du sang du Fils de Dieu, qui demeurent cachés sous les espèces du pain et du vin : ce qui fait que la foi a d'autant plus d'exercice en ce mystère, que non-seulement elle ne voit rien qui.confirme ce qu'elle doit croire, mais qu'au contraire ce Qu'elle voit semble détruire ce qu'elle est obligée de croire, puisque rien ne parait à ses yeux que les accidents du pain et du vin qui* couvraient la première substance que la foi lui enseigne n'y être plus.

Dieu est admirable en ses merveilles. Autres sont les nJracles qu'il fait pour fonder la foi, et auUes ceux qu'il opère pour la sonder et lui donner du mérile.

Les premieis doivent être remarquables à nos sens, peur obliger nos esprits à la créance du pouvoir et de l'autorité de celui qui les fait.

Les autres doivent être cachés à nos sens, et contraires à notre raison : pour donner d'autant plus de lieu au mérite de la foi, que ce qu'elle embrasse est moins perceptible à l'homme, soit par ses sens, soit par sa raison.

Ainsi les apdtres étant encore rudes et nouveaux en la foi de Jésus-Christ, lorsque la conversion de l'eiu en vin fut faite aux noes de Cana, qui fut le premier des signes que Jésus-Cnrist flt en leur présence ; il était à propos qu'il leur parût évidemment, afin que par ce miracle ils fussent induits à le reconnaître pour Messie et à croire ses paroles.

Depuis ayant été fortiûés en la foi par ce miracle et par quantité d'autres, la seconde conversion de l'air aux pains et aux poissons est rendue plus malaisée à reconnaître, aCn de les accoutumer [eu h peu à croire ce qui [tasserait la portée de leurs tens.

Enfin ayant reçu preuve sur preuve de la ^iivinitéde leur Maître par le redoublement de divers miracles arrivés devant leurs yeuxt il voulut faire la veille de sa mort cette admirable conversion du [)ain et du vin en son corp^ et m son. sang , plus difli-

ciltt à juger par les sens et à concevoir par la raison qu'aucune autre qu'il eût foite, afin de donner à leur foi le dernier point de perfection du mérite, qui consiste à croire non-seulement une chose qui ne paraît pas, mais encore qui est contraire à tout ce qui parait. En ne voyant que l'apparence du [tain et du vin en ce* saint sacrement, on trouve la chair et le sang de Jésus-Chrit en vérité; ce qui donne tant de lieu d'exercice et de mérite à notre foi, qu'il est im[>ossible de s'apj.rocher souvent de la sainte table du Sauveur du monde, sans qu'elle en regoive une notable augmentation.

Notre espérance est aussi grandement fortifiée par ce même moyen; étant certain quo si nous croyons, comme c'est chose assurée, que la seule ombre de saint Pierre a guéri les malades et ressuscité les morts , et que l'attouchement des os du prophète Elisée a fait le même effet, il n'y a rien que nous ne devions espérer du corps de Jésus-Christ, si nous nous en procurons souvent une sainte union.

Si l'Apôtre relève la confiance des chrétiens, en disant qu'il y un Dieu et un moyonneur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ : si saint Jean exhorte les pécheurs à ne perdre [)oint courage, parce que le Fils de Dieu fait homme est notre avocat qui plaide incessamment pour nous : celui qui aura touiours ce moyenneur et cet avocat en soi-même, pourra-t-il être sans espérance? S'il est venu en terre pour notre médiateur, ne croirons-nous pas avec raison qu'il le sera avec d'autant plus d'efficaca qu'il sera en nous-mêmes?

Pour être en nous il ne laissera pas d'être entendu du ciel; et se présentant à sou Père logé dans nos âmes et dans nos corps, il ne pourra être refusé de ce qu'il deoiandera pour l'un et pour l'autre; et c*est chose certaine ciue Dieu ne saurait nous dénier aucune cnose qui nous soit nécessaire, s'il se voit en nous par une personne que l'éternité et le temps ont rendue son Fils.

Saint Augustin fait voir avec autant de subtilité que de solidité qu'il n'y a rien à espérer des hommes, ))arce que cl'ordinaire ils manquent ou de fidélité en leurs promesses, ou d'affection et de puissance à • nous faire du bien : mais ce grand esprit nous donne lieu de dire ensuite avec lui, que l'amour, la puissance et la fidélité de Dieu, étant égales et infinies tout ensemble; c'est en lui seul qu'il faut établir son espérance.

Saint Bernard a la même pensée, lorsqu'il considère trois choses comme fondement de toutes ses espérances : la charité avec laquelle Dieu ado[)te les hommes {)Our ses enfants, la vérité de ses promesses et la puissance de les accomplir.

Si David qui n'était uni que par esprit à Dieu, dit {PsaL XXX, 2) qu espérant en lui, il ne peut être confondu : celui qui outre l'union de l'esprit en acquiert souvent \^r

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TftAlTE DE LA PERFECTION DU CHRETIEN

rEucharistie une substantielle, pouira-t-il craindre quelque chose?

Job ( xiif, 15 ) protestant que quand même Dieu le ferait mourir, il ne laisserait pas d'espérer en lui; pourrons-nous n'espérer pas en celui qui ne vient au monde que pour nous donner la vie et qui veut être toujours en nous, afin que le possédant nous possédions la source même de la' vie.

Le laboureur qui a semé en un bon fonds le plus beau grain qu'il ait pu trouver conçoit une grande espérance de sa moisson , lorsqu'il voit que les saisons sont telles qu'il les a espérées. Et tout chrétien qui reçoit souvent avec la préparation requise le précieux corps de son Sauveur, doit par môme raison en espérer d'autant plus de fruit, que celte sainte semence porte avec soi sa bénédiction, et dissipe par sa propre force les . orages et les tempêtes de nos passions , qui seules nous pourraient priver de la moisson que nous devons attendre.

C'est chose très-certaine que l'union que l'Eucharistie nous donne avec Jésus-Christ relève de beaucoup nos espérances ; et de plus que nous ne pouvons recevoir souvent ce sacrement d'amour, sans recevoir conjointement un nouveau brasier, qui emflamme nos âmes d'une charité très-ardente.

Jésus-Christ a dedans ce sacré mystère, au respect de Dieu et de l'homme , qiioiqr/avec beaucoup de différence, quelque rfpport à ce t|ue le Saint-Esprit est au mystti-e de la Trinité entre le Père et le Fils."

La charité réciproque du Père et du Fils, t!re d'eux le Saint-Esprit, amour et don mutuel entre ces deux 'personnes; et l'amour qui porte Dieu à se donner aux hommes en rEucharistie oblige l'homme à s'acquérir, par des communions fréquentes , la possession de ce présent du ciel, pour le redonner à son Dieu et s'y donner conjointement, avec lui.

En effet, s'il est vrai que l'amour engendre l'amour, il est certain que nous ne pouvons recevoir souvent l'amour de Dieu envers les hommes, j'appelle ainsi l'Eucharistie, sans qu'un si saint germe d'amour en produise un de nous envers Dieu, qui nous rend plus h lui qu'à nous-mêmes.

Lorsque l'homme est en cet étal, il [îcut dire hardiment avec saint Paul : Vamourdc Jésus-Christine presse {H Cor ,, y, ik); puisque ce mystère n'est pas seulement un témoignage de Tamour de Jésus-Christ ; mais Jésus-Christ et son amour même, qui ne p3ut être en nous sans nous {tresser d aimer Dieu, ainsi que ses bontés nous y obligent.

11 peut encore dire avec le même apôtre : Bienne me peui séparer de la charité de Jésus- Christ {Rom. y viii, 39); puisque comme il est impossible de séparer un homme de soimême , il est impossible aussi de le séparer de celui dont il possède continuellement la substance et la grâce. Si nous considérons que Dieu connaissant que les hommes reçoivent la conservation de la vie naturelle, par la nourriture que reçoit leur corps, s'e>t ' voulu cacher sous des espèces d aliment

corporel » afin qu'à l'ombre de leur voile il leur inspire plus fociiemeûi la vie de fai

grâce, il est Impossible que nous ne soyons transportés d'amour parVexcès d'une telle bonté. Je suis venu au monde, dit Notre- Seigneur, afin que les hommes aient la vie, et qu'iâS l'aient plus abondamment. La première vie spirituelle que le Fils de Dieu nous apporte nous est communiquée par le baptême et par la pénitence , et la plénitude de la vie par tous les autres sacrements, particulièrement par celui de l'Eucharistie,

3ui est la vie même , puisque la personne e Jésus-Christ y établit celle de Dieu. Se donner en nourriture à l'homme , afin qu'il ne puisse recevoir la vie sans recevoir la charité coniointement, en tant que le Fils de Dieu est l'un et l'autre , est un excès d'amour qui surpasse et la portée de nos langues, et celle de nos entendements.

Cet amour en produit souvent un si sensible en nous, qu'il change l'atlrilion en contrition. D'où il arrive que bien que ce sacrement suppose la grâce en celui qui le reçoit, il l'y produit quelquefois far accident. Parexemj-le, si quelqu'un avait oublié de confesser quelque péché mortel, et qu'il s'en ressouvînt seulement lorsqu'étant proche de la table sacrée, il ne 5auraii s'en retirer sans scandale, bien qu'il ne pût lors avoir autre douleur que celle de l'attrition qui n'effare pas le péché , il ne devrait pas laisser de communier en intention de s'en confesser après ; et en ce cas il peut arriver que lajertu do sacrement convertira son attrition en contrition, et effacera même son péché avant qu'il s'en soit confessé, selon le propos qu'il en a fait, quoiqu'il demeure toujours obligé de s'en confesser après.

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