CHAPITRE XXIV
Observation sur la pratique de la vie iiluminativeyOÙiiest traité de f oraison mentale et vocale.
La vie illuminative n'est autre cnose , f pmme nous avons déjà représenté , qu'un
soin de se dépêtrer tellement de remnarrAs de nos sens , que notre entendement puisse plus clairement contempler les mvstères de notre salut; et, par cette lumière apurée des nuages du péché, échauffer tellement notre volonté, que par un grand exercice des vertus elle en acquière les habitudes ; lesquelles détruisant relies que nous avions contractées au mal , nous rendent maîtres de nos passions et de nos inclinations dépravées , et nous donnent plus de facilités à exécuter les volontés de Dieu.
Il est (certain que la pratique de l'oraison mentale fait la principale partie de la vie illuminative; et partant il faut savoir distinctement en quoi elle consiste, et ce qui est nécessaire |)Our en acquérir la oerfection.
Les philosophes nous apprennent qu'il e?t impossible de bien connaître une espèce, si on n'a premièrement connaissance de son genre : la raison m'obliee donc de mettre en avant la définition de l'oraison en général , auparavant que de descendre à s%$ parties.
L'oraison est une action far laquelle nous témoignons à Dieu un désir de notre volonté , et le supplions de nous en accorder l'effet pour notre bien et pour.sa gloire.
On divise d'ordinaire l'oraison en deux espèces , en la mentale et la vocale. La première est conçue dans le cœur par la pensée. La seconde , formée dans là bouche par la parole.
La première est à l'égard de la seconde ce que l'âme est au respect du corps , c'està-dire, qu'elle l'anime et lui donne la vie et la force tout ensemble ; elle est à notre âme ce que la racine est à l'arbre, puis qu'ainsi que la racine suce et attire insensiblement de la terre où elle est attachée le suc dont l'arbre se nourrit ; ainsi cette oraison tire du ciel, oii ses pensées l'attachent, une humeur vivifique qui rafraîchit notre âme par des rosées de la grâce, et s'entretient par l'aliment qui soutient les anges, lesquels sont toujours dans la connaissance et dans l'amour de Dieu.
C'est un moyen par lequel nous entretenons avec Dieu un doux commerce, où nous gagnons les douceurs que sa connaissance et son amour produisent d'ordinaire dans les âmes qui s'attachent à lui , et enfin le vrai canal par lequel il fait couler en nos cœurs les torrents de ses divines consolations et de ses grâces.
La seconde est à la première ce que le vent est au feu ; car ainsi que cet esprit excite et embrase cet élément : de même les oraisons oui sortent de notre bouche, allument quelquefois un feu si ardent en nos cœurs , que la flamme en monte jusques au ciel, où nous cherchons, en esprit et par des désirs pleins d'amour , le seul ôbiei dans la possession duquel nos âmes peuvent trouver leur repos.
L'oraison en général distingue rtiomme de tous Itîs animaux , qui étant privés*de raison le sont aussi de la prière, qui cii e^t
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TRAITE DE LA PERFECTION DU CHRETIEN
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un singulier privilège Mais' la mentale élère rHoinme au-dessus de lui-même, en le rendant semblable aux anges; en tant quMI laa imite aucunement dans une si «tinte opération. \.
Toute oraison irapètre rémission du péché, et satisfait pour le. péché même; parce que c'est une œuvre qui est accompagnée de quelque peine. Mais la mentale arrache do plus les racines du péché, puisque, nous faisant renirer en nous-mêmes, elle fai; que nous travaillons è l'assujettissement de nos passions, et nous rend maîtres de nos mauvaises habitudes.
Toute oraison mérite augmentation de gr&ce, quand elle est faite par une Ame qui possède déjà la grflce : mais la mentale nous faisant d'autant plus purement connaître et aimer le principe de la grâce, que nous le considérons par une vue détachée dos nuages do nos sens, redouble ces degrés d'augmentation à proportion de celle de notre connaissance, et de la perfection de notie chariié.
Toute oraison augmente l'espérance et la conflance en Dieu ; ce que l'on peut concevoir j)ar la comparaison des hommes ; parce que plus on s'approche d'une personne, plus on lui est familier et confident : mais la mentale produit cet effet bien plus éminemment que toute autre, en ce que nous faisant voir Dieu clairement elle nous donne une plus vive imj)re3sion de sa bonté, qui est la vraie cause de notre espérance.
Toute oraison enflamme la charité, étant impossible de converser souvent avec Dieu, sans recevoir la chaleur de ses flammes : mais la mentale 0[)ère en nous cotte niôinc charité, d'autant plus puissanmicnt que la conversation on lacpiclle nous entrons avec Dieu par son moyen est plus inlinïo ol plus parfaite.
Toute oraison augnionto Ihunuirlé ot la crainte; étant raisonnable que celui qui doinande souvent, s'hunniio comme mondinnt, et apprenne à craindre d'oirenser celui duquel il a besoin h lous moments; ninis la mentale nous donne ces avantages bien plus I>arfailement, puisque nous moyennant une parfaite vue de nous-mêmes, par la réflexion que nous faisons sur notre intérieur, elle nous fait connaître nos défauts jusques au fond , et nous donne par ce moyen plus de sujet d'humilité et de crainte.
Toute oraison donne un goût spirituel, et produit le mépris du monde; en tant que celui qui traite souvent avec Dieu, dont il reçoit diverses assistances, ne peut le faire sans plaisir, et sans mépriser les» choses de la terre, gui est la vraie source (le tous maux : mais la mentale redouble ce goiU et ce mépris : avec raison, puisque celui qui élôvo .couvent son esprit aux choses célestes, en reçoit plus de consolation, plus il.le fait i)ar une façon spirituelle détachée des objets, qui étant matériels sont imparfaits.
Tonte oraison rend les Chrétiens honorés dans le monde ; étant certain qu'ainsi qu'on lait plus de cas de ceux qui sont près de la
personne des rois que de ceux qui en sont éloignés; ainsi ceux qui se prosternent souvent aux pieds de Dieu, sont plus estimables que ceux qui par leur malice ou par leur négliçence, se privent d'un si grand honneur: mais la mentale rend les hommes non-seulement estimés des Anges, qui ne peuvent voir une âme s'approcher en pureté d'esprit de leur Dieu, sans lui porter une singulièFo révérence ; mais de plus chéris de Dieu, qui ne les peut voir se détacher d'eui-mômes, sans les estimer dignes d'être particulièrement attachés à lui.
En&n l'oraison mentale surpasse autant 1$ vocale en excellence, que l'esprit surpasse le corps en noblesse.
L'oraison vocale peut bien demander à Dieu l'amendement de nos défauts et la pratique des vertus; mais la mentale nou$ lait connaître les uns, nous enseigne à pratiquer les autres , et nous donne chaleur à embrasser par ce moyen la perfection chrétienne.
C'est de celte oraison qu'on peut dire : Si vous ne^le voyez, vous ne le comprendrez point ; goûtez et voyez, s'il y a rien de si délicieux que ce saint exercice, qui se commence par l'accroissement du tumulte, des 'sens, et par l'éloignement des pensées du monde, et se termine en la paix de l'esprit et dans des allégresses inexplicables Ïu'une âme trouve en la possession de sou ieu.
^ Son excellence fait que saint Augustin s'emporte à la recommander presque à Texclusion des autres. Quand vous priez (dit-il) criez, non pas de la voix, mais de la pensée: car Dieu ne laisse pas de bien entendre ceux qui ne parlent point.
Saint Bernard veut de môme, quand il représente les soupirs de Moïse comme des voix hautaines qui pénètrent les cioux pour désarmer la justice de Dieu, et donner lieu a sa miséricorde, lors nuMne cjuil n'ouvre pas la bouche.
Vax eft'et, Dieu est si bon pour .liomme, que souvent il n'attend pas les demandes do sa bouche, mais réfiond aux mouvements do son lœur.
Ce n'est pas pourtant que ces Pères réprouvent les oraisons vocales : ils les ont trop pratiquée*^ pour les condamner; mais ils veulent faire connaître que le lanj^age de la bouche est inutile, s'il n est animé du sentiment du cœur.
Saint Augustin s'explique clairement par ces mots: L'oraison se doit plutôt faire de l'esprit que de la voix. Que .^ert, dit ce grand saint, le bruit de la voix, si le cœur est muet? les cris vers Dieu ne se font pas par la bouche» mais par les larmes : C'est-à-dire, que ce qui parle à Dieu est un cœur touché do répentance, qui découvre ses regrets par ses yeux. 11 imj)orte peu, dit-il on un autre lieu, que vous parliez, pourvu que l'alTection de votre cœur soit grande.
Saint i:hr\sostome est dans ces mômes sentiments, lorsqu'il dit : Ce n'est pas ave.5 une voix éclatante qu'il faut appeler Diei^. ;
piais il le l'aut aiwiiscr avec une conscieqce \\eiXe; pflrce que Dieu n'écoule pas la voix, mais le cœur. Enfin c'est chose si certaine, que Dieu se pla« plus au langage du cœur qu'à celui de la bouche, que David l'anpelle, le Dieu de sa bouche, mais celui de
SUPPLEMENT AU DICTIOXN.UIIE D'ASCETISME.
non
son cœur,