‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 128 sur 315 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Des sécheresses que les âmes souffrent quelque fois en f oraison.

La sécheresse est à l'éçard de l'oraison ce que les tribulations et les traverses sont au respect de la vie du Chrétien. Ainsi que ceux qui ne marchent que sur des fleurs ne sont pas les plus bénis du ciel ; aussi ceux qui ont de perpétuelles consolations en l'oraison ne sont pas les plus parfaits, ni ceux que Dieu aime davantage. Le chemin du iiieï étant jjlus rude que celui de l'enfer, celui des épines est le plus assuré et le j)lus méritoire en la vie des hommes; et la voie des sécheresses n'est pas souvent la plus incertaine, ni celle qui rend les âmes moins agréables à Dieu. Jésus-Christ a toujours porté sa croix en ce monde , et en ses oraisons, il a quelquefois eu de telles aridités, que bien qu'il n ignorât rien comme Dieu, en tant qu'homme il n'a pas laissé de s'écrier, comme s'il eût été abandonné de son Père.

La perfection de l'oraison ne dépend pas de sa douceur, mais bien de sa ferveur et du désir que nous avons de plaire et de nous unir à Dieu. C'est un sacrifice dont le mérite consiste en l'agrément de celui & qui noua l'offrons, et non au goût de celui qui l'of» fre ; rien n'étant requis de sa part, qu'une sainte ardeur qui accompagne son offrande^ De sorte qu'il se pourra faire que les oraisons qui sont agréables aux âmes à cause de la consolation qu'elles leur donnent, plai* ront moins à Dieu aue celles qui leur dé* plaisent, h cause de leur sécheresse.

Il y a certains jours où le trouble d'esprit et l'accablement des sens saisissent telle^ ment les âmes, qu'elles ont de hi peine b penser en Dieu : il leur vient des doutes de leur salut, elles craignent plus qu'à l'ordinaire de n'être pas en grâce; elles ne se sentent quasi point de forces pour embrasser la vertu et vaquer à l'oraison, et toute sorte de dévotion sensible est entièrement éteinte en elles, elles sonteDuneinquiétudeco]itinuelle« et leur dégoût , leur faiblesse et leur peine ne sont quasi pas exprimables. Elles ont en cet étal beaucoup^de mouvements imparfaits^

SUPPLEMENT AU i>ICTION!fAlHE DASCCtISME.

et le chagrin les possède jusqu'à tel pointi que si elles n'^ prenaient garue, leur con- TersatioD serai aigre, fâcheuse et contredisanté, mèfne avec ceux qui leur sont plus familiers et plus intimes.

Ce désordre prorient ou delà constitution naturelle des nommes, qui de leur nature sont sujets à lassitude, u^oût et changement; ou de quelque indisi)Osition corjK>relle qui survient et accable le corps et I esprit tout ensemble ; ou de la disprofiortion i|ui £6 trouve souvent entre le poids du faix qui est porté, et les forces de celui qui le )»ortc : ce qui arrive d*ordinaire à ceux qui sont attachés à Quelque obligation, ou de Kartifice du diable, qui cherche à troubler |»ar ce nioven le plus assuré repos des âmes ; ou de la iionté de Dieu qui leur envoie ces aridités et sécheresses j)our exercice de vertu; et cependant ce désordre ne cause poiht de préjudice h l'âme, |)Ourvu que la volonté demeure ferme à ne point oflenser son Dieu, et que la raison la pousse autant h le servir, cérame il nous semble que d ailleurs nous y sommes peu dis|>osés.

Il faut être patient en toiles occasions, et oITrir h Dieu le trouble de son âme, comme la consolation, quand on en reçoit ; et ceux qui en useront ainsi, trouveront des délices uans leurs peines.

il y a plus, bien que Toraison soit la vraie vie de lame, et quasi le seul moyen que l'homme a de se connaître et de rentrer en soimême quand il en ;est sorti; il se peut rencontrer des occasions auxquelles bien que l'oraison soit d*un prix inestimable, Tabstiîicncc de ce saint exercice sera un sacrifice plus agréable à Dieu nue sa pratique.

Cette doctrine semblera hardie, et beaircoup la prendront pour un paradoxe ; cepeadant elle est vraie, et fondée non-seulement en la pratique ôqs plus grands saints, qui ont souvent quitté les douceurs de l'oraison, pour se donner aux actions de charilé et au secours du i rochain; mais oui plus est , en l'exemple (le Jésus-Christ môme.

Nous lisons bien qu'il s'est quelquefois sé|)aré ilu monde pour vaquer à l'oraison, et qu'il y a |iassé des nuits entières : mais cela n'est jms considérable à Tégard des diverses courses qu'il a faites pour i.hercher lésâmes, cl des fatigues qu'il a soulferles l^our les amener à la connaissance de la venté : il n'a paru qu'une fois en çloire sur la montagne du Thabor, bien qu il ait employé toute sa vie en des travaux continuels |)our le salut des hommes.

Saint Paid, qui se donne pour exemi»le aux autres, [)arce que, dit-il, il a Jésus-Christ |)Our patron, ne se trouve avoir goûté qu'une seule fois en sa vie les délices célestes qui haïssent de la contemplation; et tout le temps qu'il a vécu n'a été qu'un travail continuel, Dour procurer le salut des âmes, et avancer la gloire de son maître^ Aussi n'avait-il pas éte^ appelé pour 6os douceurs passagères, mais pour des peines et dei souffrances continuelles en la jmblication de l'Evangile de Jésus Christ.

C'est en cette considération qu il se vante particulièrement de se^ travaux; il dit qu*ii a louru depuis Jérusalem juson'en lllyriet

Ïour remplir les provinces de I Evangile de ésus-Christ, et l'annoncer aux lieux mêmes où jamais on n'en avait ouï parler. Partout il se glorifie de ses chaînes, et les estime tant qu'il trouve les signes de sa liberté dans les marques de son esclavage, et le sujet de son co.'itentement dans les instruments de ses peines.

Sainte Thérèse, l'honneur de son sexe en notre siècle, confirme bien cette doctrine par l'autorité du Fils de Dieu, lorsqu'elle rapporte avoir appris par sa propre Uiuclie, cju'ojiérer, pâtir et aimer, sont les vrais fon* aementsdu mérite ûes hommes en ce monde; et non pas jouir, comme font ceux qui s'oc* cu;ient le | lus en ce doux et délicieux exercice de l'oraison ; que celui qui a le | lus de I eine est le plus aimé, et que quiconque préfère ses souffrances à ses délices, comme font ceux qui quittent les douceurs de Tcraison pour les fatigues de l'action, est celui qui aime davantage; enfin que la p.erfection consiste à faire la volonté de Dieu ; et plus à procurer pour l'amour de lui les intérêts du prochain, qu'à rechercher de la consolation et de la douceur pour soi-même.

J'avoue que ces pensées sont cajables de consoler souvent dans les traverses inévitables à ceux q'ii passent leur vie parmi legrands emplois. Et à mon iugement il n'y a point d'âme as.-ez scrupuleuse pour n'êVe pas tirée de l'api réhension qu'elle peut avoir, lorsque les intérêts publics l'empêchent de chercher souvent la retraite ; et i\ n'y a point de cœur qui ne se ijlaise dans ses peines, s'il pèse mûrement le poids de ces divines et infaillibles vérités.

Un moment d'élévation d'esprit cl de cceur, dans les peines qu'il faut souffrir en bienfaisant au mouîle, peut être plus efficace et plus agréable h Dieu que les journées entières passées dans une oisive solitude. Ufl seul soupir poussé d'un cœur percé des épines qui se ti-ouvent on travaillant jiour le prochain dans le commerce des hommes, peut avoir |ilusde mérite que le re|>os des Âmes les plus retirées. Et c est en cette considération que la vie de ce grand David e^t toute iwirscmée d'aspirations qui s'élancent jusque dans le ciel, lorsqu'il est le plus occu]»é en terre.

Si l'on n'est retiré du monde par une vocation de Dieu manifeste et distincte, il faut bien prendre garde, lorsqu'on pcfn.sc chercher Dieu dans la soHluJe, h ne se |>as chercher soi-même sous ce prétexte spécieux; et nu lieu de suivre les volontés de Notrc- Seigi.eur, de ne suivre pas l'instinct de l'amour-propre, qui n'est jamais chassé ouvertement des âmes, qu'il ne tâche d'y rentrer inconnu et déguisé.

C'est l'ardeur de l'amour, et non la longueur des méJitatious, qui rend les âmes agréablesA Dieu ; et celles-là l'aiment davantage, qui s'avancent et se cherchent le moins.

Les créatures qui se séparent plus d'elles-

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TRAITE DE LA PERFECTION DU CHRETIEN

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luèmes sont celles aui s'unissent plus à leur Créateur; et celles qui préfèrent la charité et les intérêts publics à leurs contentements particuliers sont censées se se*parer plus de soi-même. En cette considéralion cette grande sainte, esprit plein de lumières, dont je viens de parler, préfère Taclion qui n'a autre motif que la charité et l'obéissance, à Tassidue contemplation en laquelle rame trouve autant de repos et do contentement qu'elle en est souvent privée dans le commerce du monde.

Et ainsi je conclus que non-seulement la sécheresse que les âmes souffrent souvent en l'oraison ne les doit pas affliger, mais, de

Ï)lus, que lorsque l'obéissance ou la charité es obligent nécessairement à s'abstenir de ce continuel exercice, elles doivent être aussi consolées dans la privation d'un si grand bien, que dans les plus grandes douceurs* qu'elles y ressentent, lors que Dieu leur y départ ses plus sensibles grâces.

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