CHAPITRE XXXI
Des diverses espèces de Voraison mentale^
Après avoir enseigné clairement ce que c'est que l'oraison mentale, selon la pratique la plus ordinaire; pour ne rien omettre de ce qui concerne un si saint exercice, nous on rapporterons ])articulièreraent les différentes espèces, et en expliquerons la nature.
L'oraison mentale a été jusqu'à présent diversement divisée, selon les diverses opinions de ceux qui en ont traité; et cependant il est vrai que deux seules espèces enveloppent toutes les autres.
Pour les faire mieux com|)rendre, j'estime (1 evoir mettre en avant quatre divers moyens que les hommes ont de connaître Dieu,
Le premier est commun aux philosophes ci, aux Chrétiens, et déjiend des sens et de ]m vue des créatures, par l'être desquelles on infère nécessairement une première cau>e, qui est Dieu. On voit bien car ce moyen qu'il y a un premier principe de toutes cnoses , mais on ne sait pas quel il est : et ainsi étant certains de son existence , nous demeurons ign9rants de son essence; mais de ceci nous lerons un chapitre ci-après.
Le second est particulier aux Chrétiens, qui connaissent et croient par la foi beaucoup de choses qui ne peuvent tomber sous les sens; et celles mômes qui d'abord choquent la raison, et qui par leur jugement semblent du tout impossibles; en considération de quoi la foi est appelée par saint Paul {Hebr,y XI, 1), Vargument des choses qui ne paraissent point. On ne connaît pas seulement par ce second moyen que Dieu est; mais quel il est : bien que nous ne
{missions concevoir avec évidence les perèclions de son être telles qu'elles sont.
Le troisième est, entre les Chrétiens, spécial à certaines âmes, à qui Dieu veut donner un degré d'élévation particulière, leur communiquant, une espèce d'avant-goût de la félicité dont les bienheureux jouissent dans le ciel, bien que ce ne soit pas par la même voie qu'ils en jouissent.
Cet effet arrive en deux façons : l'une par infusion d'espèces intelligibles, qui ne sont pas tirées des sens, mais formées de Dieu expressément dans l'esprit de l'homme ; afin qu agissant sans aucun usage des espèces sensibles, qui sont empruntées des yeux, des oreilles, ou des autres sens, il puisse connaître son Créateur plus narfaitcmenl qu'il ne fait, parles idées qu'il &'en fornu. par comparaison aux créatures, lesquelles ne peuvent être autres qu'imparfaites, h cause de la disproportion qui est entre Vètre créé et Tincréé, le défaut el les bornes de l'un , et la perfection et l'infinité de l'autre.
Ces espèces infuses île Dieu sont appelées des contemplatifs, déiformes et déifiques; parce qu'elles ont plus de rapport à la connaissance des saints, qui s'attachent dans le ciel à Dieu par lui-même, qu'à celle des hommes, qui ne s'y portent en terre dans la voie ordinaire que par des esoèces tirées des objets sensibles.
L'autre façon par laquelle cet effet est jtoduit consiste, non on la créetion d nne nouvelle forme, espèce ou image; mais seulement en l'infusion d'une si puissante lumière extraordinaire que Dieu donne à l'âme. Four le connaître plus parfaitement qu'à ordinaire, que sa même essence qui est conçue auparavant imparfaitement, à cause du manque de clarté, est en ce cas mieux connue, quoique par les mêmes espèces avec lesquelles l'esprit de l'homme la considérait auparavant.
Cette vérité se peut comprendre par Texemj)le de celui qui ne tirant pas assez de lumière d'un flambeau pour voir un portrait caché dans une obscurité, le voit beaucoup mieux lorsque trois ou quatre lenvironnent.
Le quatrième moyen de connaître Dieu est d'autant plus rare et singulier, que nonseulement il donne dès ce mOnde l'avantgoût de la félicité des bienheureux, mais encore il fait jouir de leur bonheur, par la môme voie par laquelle ils en jouissent dans le ciel : c'est-à-dire, voir Dieu en son essence par la lumière de gloire; y ayant seulement cette dilférence, qu'au cieî la félicité et le moyen par lequel on en jouit sont perpétuels, au lieu qu'ici-bas l'un et l'autre sont passagers et momentanés.
Telles furent les .visions de Moïse et de saiiît Paul : l'un premier docteur des Juifs, et l'autre des Chrétiens.
Il est fort aisé à croire que Dieu, qui peut faire ce qu'il n'a jamais fait, peut facilement communiquer à ses créatures .es mêmes grâces qu'il leur a déi)arties ; mais comme il y aurait infidélité à douter de cette puissance, on ne saurait, sans témérité très-blâ:mable, croire qu'il départe de nouveau pareilles grâces, sans en avoir des fondements assurés et des preuves évidentes.
Par la première de ces quatre connai*^sances, nous voyons ce que nos sens et la raison nous démontrent. Par la seconde, ce que la foi nous enseigne. Par la dernière, passagèrement ce que les bienheureux voient dans le ciel, ainsi qu'ils le voient. Et la troi-
4 (il
sièine est une vue moyenne entre la connaissance que les âmes ont ici-bas » et celle dont elles jouissent dans le ciel.
La connaissance ordinaire des hommes tandis qu'ils sont en ce monde est sensible, intelligible et obscure par la foi, c'est-à-dire qu'elle se fait par leurs sens, par leur raisonnement et par la révélation divine, qui nous fait croire ce que nous ne croyions pas.
Au ciel elle sera essentielle, et partant évidente, en ce que leur entendement, étant élevé au-dessus de soi-même par la lumière de gloire, verra sans discours, par une vue < laire et directe, toutes choses dans Tessence de Dieu ; ce qui fera leur félicité.
Le genre de connaître par les formes ou espèces, a|>fielées des contemplatifs, déitiques ou déiformes, tient le milieu entre ces deux connaissances. Et comme il est beaucoup inférieur à celui des bienheureux, qui voient dans l'essence et par l'essence ce qu'ils connaissent ; il est supérieur, plus puissant et |;lus pénétrant que celui qui se fait ici-bas |4ir les sens,])ar la raison et |^r la foi,
La première de ces quatre connaissances dont je parle, nous donnant assurance de r^tre d'un Dieu, nous laisse en profonde Ignorance de ses qualités et de ses perfections.
La seconde nous le faisant concevoir par rapport à celles des hommes, qui sont distinctes et divisées, nous le feit voir sous des espèces incapables d'en donner une parfaite .'onnaissanee ; vu qu'elles re^^résentent des parties qui ne se trouvent point en Dieu, et une multitude de perfections, qui toutes ne sont qu'une môme avec la divine essence.
Los deux autres nous montrent l'être inîiréé de Dieu, par des voies et un redoublement de lumières si extraordinaires , qu'en étant éblouis, nous ne le rodons que selon sa fotalité et son inlinité admirable, et non distinctement, selon ses attributs et ses diverses perfections.
Cette matière est haute, et cependant aisée h comprendre, si l'on considère qu'il en est comme de celui qui regardant des yeui corj>orels un corps diamétralement opposé à celui du soleil, ne peut, dans le milieu du fort de ses rayons, distinguer ses parties,
1)arce qu'il est ébloui de trop de lumière, nen qu'il aperçoive confusément le corps, à cause de sa plus grande opacité.
Parce que Dieu est un ouvrier parfait, et que l'homme n'est qu'un apprenti; au lieu que par les espèces intélligiLles que Thomme forme en son entendement, avec le simple concours de Dieu, nous concevons ses attributs particuliers, et les voyons seulement j )flrrap|)ort et proportion aux qualités qui se trouvent aux hommes; par les espèces que Dieu forme en notr^ esprit sans la coopération de rhomme, rame voit son Dieu en sa totale inQnité, et non en la représentation de ses perfections particulières, jiar rapport à celles des hommes, qui sont distinctes les unes des autres. Ou si Dieu veut, par celte voie extraordinaire, montrer en détail ce que d'ordinaire il y donne -en gros, ainsi qu'il
arrive quelquefois; en ce cas ses perfections particulières paraissent avec tout un autre éclat que celui qu'on aperçoit parles espèces que forme le i-aisonnement des hommes.
Il y a plus de différence entre ces deux espèces, l'une formée de l'homme, et l'autre de Dieu, qu'entre l'original d'un excellent peintre et la copie de son apprenti. Dieu ne prend le pinceau que pour faire des chefs d'oBuvre et des coups de maître ; et l'homnie ne Ta jamais en main pour représenter l'êire de son souverain auteur, qu il ne lui donne des ombres qui l'offusquent, et rabattent beaucoup de Féclat qui lui est naturel.
Cependant, comme lorsqu'une nuée vient à couvrir le soleil, elle donne lieu h celui qui regardait un corps diamétralement opposé, de voir le détail dont il ne voyait que la totalité confusément ; ainsi, à mesure qne Dieu retire l'excès de sa lumière, les ditfé rentes parties de ce que nous voyons e gros commencent à naus paraître distincte ment; et on peut en cette sorte voir ses attributs par cette nature de visiou.
Ces choses étant hien entendues, }\ sera facile de concevoir la division et la définition des deux espèces d'oi-aison que j*ai âéjh supposées. I-a première s'appellera oraison ordinaire ou méditation. La seconde, oraison, extraordinaire ou contemplation. L'oroison .ordinaire et méditation sera celle dont nous avons déjà parlé, en laquelle l'homme, considérant toutes sortes d'objets selon la iwrtée de sa nature, s'échauffe en l'amour de Dieu.
far cette voie, la considération d'une pierre, ou autre objet de pareille nature, portera l'homme à Dieu; étant impNOSsible de considérer que cette pierre dont il a l'image ou l'espèce sensible en la fantaisie, est une créature, sans reconnaître que Dieu en est le Créateur et le Maître.
Cette méditation se fait par le moyen des images ou espèces que nous recevons par les sens extérieurs, qui aperçoivent les objets qui leur sont représentés.
La considération des mystères de la Passion de Notre-Seigneur no\^ y portera d'autant plus puissamment, qu'il est impossible de considérer un Dieu-Homme souflVant, sans considérer l'excès de son amour et l'obligation que nous avons à sa bonté.
La considération des* attributs de Dieu fera le même aussi, par le discours que (à'i la raison des perfections. divines, |>ar pro« portion à celles des créatures; lesquelles perfections des créatures sont venues k Tentendement par le moyen de leurs es|>èces sensibles, qui ont donné lieu de les définir par raison, et de s'élever intellectuellement par ce moyen à la connaissance de celles qui sont en Dieu, par une voie d'éminepce, en séparant toutes les imperfections qui sa trouvent en celles des créatures. Cette mé* ditation se fait par les espèces intelligibles qui naissent de celles qui se forment dans 1 imagination, et non de Tobjet que Ton cath temple, qui étant Dieu, n'en peut avoir, mais des créatures, entre l'être desquelles on trouve quelque rapport avec le sien»
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TRAITE DE LA PEttFECTION DU CHRETIEN.
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L*oraison extraordinaire ou cotitemplation est celle en laquelle Thomme voit et connaît Dieu sans aucun usage de Timagination, et sans aucun discours ; ce qui arrive en deux façons.
Ou par une habitude si parfaite et si confirmée , qu'ainsi qu'en la pratique des arts et des sciences, les règles et les principes qui sont nécessaires à ceux qui i^nimencent , ne le sont plus à ceux (^ui en ont acquis la perfection ; ce qui arrive aux musiciens oui, après avoir appris la musique par les règles, la chantent sans y faire plus aucune réflexion ; de môme pour s'être souvent habitués à s'élever à Dieu par les voies ordinaires des espèces sensibles et du discours, on s'élève quelquefois jusqu'à ce divin objet sans telles préparations précédentes , et on le contemple tout d'une vue, comme dans un miroir.
Ou surnaturellement par nn trait extraordinaire de Dieu, qui tire les âmes audessus d'elles-mêmes, et se fait voir beau- , coup plus parfaitement en l'une de trois fa-
Sons: ou par une lumière extraordinaire et u tout particulière, ainsi que nous avons représenté ci-dessus; ou par des espèces nouvelles qu'il crée expressément à cette fin; ou par une vision glorieuse passagère, comme celle de Moïse et de saint Paul.
Il se trouve beaucoup d'obscurité en ce que les contemplatifs écrivent sur ce sujet : ce qui procède à mon avis de ce que plusieurs étant capables de s'apercevoir'd une grande diversité d'effets qui suivent l'oraison, ne le sont pas de les réduire à un môme principe et forment les diverses espèces de l'oraison, selon la diversité de ses opérations et de ses effets.
Par exemple , lorsgu'en la méditation l'esprit étant plus parfaitement qu'à l'ordinaire détaché des sens, et rempli d*une plus claire connaissance de Dieu, la volonté se sent plus échauffée que de coutume en Taniour de Dieu, et plus satisfaite en la possession de cet objet; cet état n'est qu'un effet , un fruit et une bénédiction de la première espèce d'oraison que je viens de définir ; et cependant quelques contemplatifs en font une autre espèce, qu'ils appellent oraison de quiétude ; parce qu'alors 1 entendement et la mémoire sont tellement enivrés des rejaillissements du bonheur dont la volonté est jouissante , que TAme demeure en un cariait repos, sans en pouvoir être divertie par quelque objet qui se puisse présenter à elle. En cet état la volonté peut être comparée à un amant qui , ravi de la vue de !a personne qu'il aime, a les yeux si attachés sur l'objet qui possède son cœur, qu'il ne voit quasi pas ceux qui passent dans le lieu où il est, et n'est pas aiverti par le bruit
Îui s'y fait. Et en effet, lors môme que les mes qui sont touchées de ce trait sont hors de l'oraison, elles consi>rvent encore quelcraefois une si {i^rande tranquillité intérieure, dans le divertissement même des fonctions ordinaires des hommes , qu'elles ne voient et n'entendent aucune chose.
Dic.Tio!i>AiRc d'Ascêtisiik. Il
Lorsqu'il arrive que la méditation remplit tellement l'esprit, et qu'ensuite notre volonté est si échauffée, que Dieu élève et notre entendement et noire volonté audessus d'eux-mêmes, pour n'avoir attention Ju'àlui, ni mouvement que pour lui; cet tat n'est encore qu'un effet et une bénédiction de la méditation ordinaire ou de la contemplation; et cependant il y en a qui en font une troisième espèce, qu*ils appellent le sommeil des puissances , le dénûment ou détachement des sens.
Aucuns aussi l'appellent oraison d'inaction , comme si l'âme n'agissait point : ce qui non-seulement n'est pas une nouvelle espèce d'oraison, mais n'est pas chose véritable, si ce n'est en certains sens qu'il faut bien entendre, pour ne tomber pas en erreur. Car l'inaction ne peut signifier en ce lieu, privation d'action ; puisque la contemplation dont il s'agit est une action de 1 entendement, qui doit au moins contempler l'objet qui lui est proposé. Ce qu'elle fait proQuisant une expression ou représentation de ce divin objet. Mais parce que l'âme fait moins en cet état qu'aux autres oraisons , elle est censée ne rien faire du tout; parce qu'elle souffre l'infusion des espèces intelligibles que Dieu crée extraordinairement en son entendement. En telles occasions, au lieu qu'en toute autre oraison elle la produit elle-même, elle est estimée être en une pure souffrance de ce qu'il plaît à Dieu d'opérer en elle. Toutefois il y a toujours une action , mais si simple qu'elle est imperceptible ; ce qui se prouve par cette explication naturelle.
Quand l'âme veut concevoir un objet intelligible par voie ordinaire, elle reçoit pr»>mièrement les espèces extérieures de ce
Ïu'elle veut concevoir par les sens externe^i. ette espèce reçue par les sens externes, passe aux internes avec Tordre suivant. Premièrement au sens commun, qui est comme le réceptacle général des espèces de tous les sens extérieurs. Du sens commun à la fantaisie qui s'en forme une idée. Jusque-là les espèces sont toujours matérielles, et ne représentent que choses singulières; mais lorsqu'elles arrivent à l'entendement , il les épure de leur matérialité et de leur singularité ; et par ce moyen les rend capables de représenter les choses spirituelles et universelles.
De là il s'ensuit clairement que soit que notre entendement produise une forme, comme il est dit ci-dessus , soit qu'il la reçoive par infusion de Dieu, il agit toujours selon son ordre ; c'est-à-dire, ou en produisant l'espèce, ou en se servant de l'espèce môme qui lui est infuse , pour la connaissance des objets qu'il veut concevoir; et laquelle est une vraie opération de l'âme , et non pas une inaction , si ce n'est au sens cidessus expliqué.
Ainsi non-seulement elle n'est pas sans action , mais il n'y a pas raison de l'y mettre ; puisqu'en ce cas elle serait sans mérite, dont elle ne doit pas être privée tandis
SUPPLEMENT Âl3 DICTIONNAIRE D'ASCETISME.
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qu*elle est en ce mondo. Mais la contemplation peut être dite inaction, lorsqu'elle se fait avec tant de facilité et de suavité, avec des opérations si pures , si simples et si intimes, que TAme ne pense pas agir; et c*est en ce sens que doivent être entendus tous les passages du j^rand saint Denis, et autres contemplatifs, lorsqu'ils représentent TArae plutôt patiente qu'agissante^ dans la hautesse de l'oraison et de la vie , qu'ils appellent suréminente.
Lorsque Tâme, pour être trop fortement appliquée à la contemplation de son objet , ét)uise tellement toutes ses forces, qu'elle se trouve par'ce moyen en extase hors de l'opération de ses sens ; cet état n'est encore qu un effet de la première et seconde oraison, non une troisième espèce distincte des deux autres; cependant Quelques contemplatifs eu font une nouvelle, qu'ils appellent union parfaite.
Et ainsi c'est chose claire et constante , que l'oraison mentale est suffisamment divisée en deux espèces ; et que ceux qui en admettent davantage, prennent les effets pour les causes.