CHAPITRE XXXIl
Des notables différences quil y a entre la méditation et la contemplation.
En" la première de ces oraisons, Dieu concourt au travail de la mémoire qui représente quelque mystère de notre foi , et à la spéculation que Tentendemcnt fait sur un tel sujet. 11 excite encore par sa srAce notre volonté aux bons mouvements qu elle prend, ensuite des considérations que l'entendement fait sur le mystère qui lui est proposé: mais il laisse agir les puissances de l'Ame selon leur force naturelle , et le renfort ordinaire qu'il leur donne de sa grAce.
En la seconde il opère autrement, puisque non-seulement il concourt par voies ordinaires aux actions de l'homme, mais de plus il le tire surnaturellement; en sorte qu'au Heu de s'accommoder à son mouvement, il le porte à suivre le mouvement extraordinaire de sa ^rAce; ce qu'il fait quelquefois par un trait si doux, qu'il ne semble quasi pas qu'il y ait rien d'extraordinaire en ce qui se passe. D'autres fois il a^:t |)ar des mouvements si violents qu'il ne laisse autre fonction à l'Ame que celle de consentir et coopérer simplement à ce qu'il veut opérer en elle et par elle.
Dieu agit en telles occasions comme la pierre d'aimant qui, étant grosse, tire avec tant de force une aiguille, qu'elle la tient suspendue hors de son lieu naturel contre le mouvement de son poids ; en sorte qu'elle eit lors entièrement adhérente à la pierre qui la tire, sans qu'elle contribue autrement à son élévation que par la propension qu'elle a vers l'aimant, qui est la seule chose gui l'aide de sa part à surmonter rimi)erfection de sa pesanteur qui la tire en bas.
En suite de cette explication, on peut dire que la première de ces deux oraisons est censée de l'homme et de Dieu tout ensemble»
en tant que Dieu, y agissant par son concours y laisse agir pleinement l'homme scion W tendue de sa puissance ; que la secoade e^t beaucoup plus de Dieu que de Tbomme, parce gue le trait du ciel y est toujours eitraordinaire et qu elle est quelquefois, en certain cas, presque toute de Dieu, lorsque rhomme ne lait autre chose qu'adhérer, consentir et coopérer, toutefois librement, au vouloir de la divine majesté, qui est chose du tout nécessaire pour recevoir le méritede ce qui se passe en lui.
La première de ces deux espèces regarde principalement la droiture et la perfedioQ des actions du commerce du monde; et la seconde, Texcellence d'une haute contemplation, qui se pratique dans les religions et par autres personnes du tout retirées.
La première est le véritable ornement de la société des hommes, et la seconde, élevant l'Ame jusqu* è la façon d'affir des ang^ envers Dieu, est l'ornement de la solitude et des cloîtres.
Dieu oblige tous les hommes à suivre la première, conformément à leur condition, autant qu'ils en sont capables, et ils peuTeM parvenir à la perfection.
Il est licite d'aspirer au premier degré de la seconde, qui élève TAme en lacpntem(lationde son Dieu sans l'usage de TimagiDation et du discours; parce gue c'est cho«e ordinaire à Thomme d agir ainsi par la force de ses habitudes.
Mais au respect du dernier degré, on doit demeurer en une entière résignation à h providence spéciale de Dieu, et en une pure et absolue dépendance du mouvement de son esprit.
Bien qu'il attire quelques Ames au deroicr point de Téminence de cet état, telle grâce dépendant de sa pure libéralité, elle doit être reçue avec humilité lorsqu'il la donne, e(no peut quasi être désirée ni demandée sans quelque espèce d'orgueil et de témérité. S'avancer en la perfection des vertus est b seule voie par laquelle on doit prétendre i telle bénédiction, dont la distribution dépend de la seule volonté de Dieu, qui 1^^ départ aux uns et non pas aux autres, ainsi que bon lui semble.
Toutes sortes d'esprits sont capables de w méditation, les uns plus, les autres moins, et fort peu le sont de la contemplation. On cherche Dieu dans la pratique de la première, et il faut se laisser trouver dans rexcelleoce de la seconde.
Je sais bien que beaucoup de gens du monde, qui n'ignorent pas ce qui est de w vie chrétienne, puisqu'ils en pratiquent je> vertus, estiment ce qui se passe dans k' Ames que Dieu élève a lui par soi-nième ft qu'il appelle et attire par. des sentiers du lonj particuliers, une pure déception d'esjTit tl une véritable rêverie ; mais, ainsi que reien»pSe du grand saint Thomas justifie (cq'j'ai mis en avant de l'infusion des srieme^. étant certain qu'aux mystères les moins pf* nétrables de notre foi, il a reçu d'en haui"C> lumières qui lui ont fait voir ce que | aria*
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TRAITE 1)E LA PERFECTION DU CHRETIEN
sonnement il n'aurait pu connaître ; de môme l'exemple de beaucoup d'autres saintes âmes dont Tnistoire de TEglise fait mention, m'oblige à dire que ceux qui doutent de ce qui s'est passé en l'intérieur de ces personnes saintes n'ont pas raison, et que, par faute d'être illumines, ils ne peuvent connaître la lumière que Dieu donne à diverses personnes, pour leur faire voir dès ce monde un échantillon de ce que leurs esprits, élevés par la lumière de gloire, verront pleinement en l'autre.
J'ajoute ensuite que si les théologiens, ne
{)Ouvant sauver par les maximes ordinaires a pratiaue de certaines vierges qui, pour garantir leur pureté d'outrage, se so::t ellesmêmes précipitées à la mort, contre l'obligation uu précepte qui ne jerraet à aucune personne ae se ravir la vie; ont recours au mouvement intérieur que Dieu leur a fait sentir par une voie extraordinaire; aussi faut-il estimer en la pratique spirituelle ce qu'on ne connaît pas et révérer en ces âmes dont je parle les grâces dont on n'a pas l'expérience en soi-même.
Et comme les mômes théologiens disent ^que ces vierges sont plus admirables qu'imitables; de môme, l'exemple de ces âmes qui ont une élévation non commune doit être révéré de tout le monde et ne doit pas être imité de beaucoup.
Quelques-uns font moins de cas de ce genre cToraison, parce qu'il ne parait pas c{ue Notre-Seigneur Tait ordinairement pratiqué. Mais ils se trompent, puisqu'il y a des raisons particulières qui l'en ont empêché, lesquelles, consistant en la perfection de son être, ne dépriment point cette nature de prière. Il a toujours été compréhenseur, et dans toutes les élévations d'esprit imaginables; cependant sa vie n'a point été dans les extases ni dans la suspension de ses sens, et cela pour deux raisons.
La première, parce que cette suspension est ordinairement un effet et un témoignage assuré de l'imperfection et de la faiblesse naturelle de nos âmes, qui ne peuvent tout àla fois suffire aux actions de diverses facultés, ce qui n'a pu avoir lieu en celui (jui avait toute la perfection dont une âme est capable.
La seconde, parce que Jésus-Christ n'a pas voulu par son exemple autoriser ce genre de dévotion excellent et admirable; de peur que chacun le voulût imiter au préjudice de la pratique de la dévotion ordinaire, moins éclatante mais plus solide et plus sûre pour le commun des esprits qui ne sont pas particulièrement appelés à ces élévations extraordinaires.
Les mêmes censeurs voudraient bien encore ravaler ce genre d'oraison , parce que les saintes lettres ni l'histoire de l'Eglise ne nous donnent aucun témoignage évident qu'elle ait été pratiquée de la sainte Vierge. Mais, outre que l'Ecriture ne dit pas tout ce qui se paFse en ce point, non plus qu'en beaucoupd autres,cette matière n étant pas de celles qui sont importantes pour le salut, elle n'en a pas fait mention, et ce qu'on »jeut re-
cueillir du saint Evangile et du raisonnement des Pères qui accordent à la Mère de Dieu tout ce qui peut augmenter sa perfection en ce monde, donne ascez lieu de croire qu'elle n'a pas été privée ici-bas de ce haut degré d'élévation; parce qu'il suffit que la possibilité soit connue pour inférer qu'elle en a eu la pratique plus avantageusement qu'aucune autre des créatures.
Comme je supplie ceux h qui Dieu ne donne pas ce trait d'oraison, de ne laisser pas d'en faire état, je les supplie aussi de ne s'estimer pas plus imparfaits pour être privés de cette çrâce et cle croire qu'ils ne seront pas moins agréables à Dieu, pourvu qu'ils le servent Gdèlement, selon la portée de leur esprit et la capacité qu'il leur a donnée, puisque la vraie contemplation porte à bien faire et à pratiquer les vertus, dont l'exercice est presque toujours plus méritoire qu'une pure contemplation. La dévotion du chrétien doit faire plus d'état, des bonnes œuvres et des vertus que de ce genre élevé d'oraison, vu que l'effet est préférable à sa cause, quand le mérite est plus dans l'effet que dans la cause.
La bonne Marthe n'a pas laissé d'être une grande sainte, pour n être pas contemplative; et il est certain, qu'exercer les œuvres de charité est chose de plus grand mérite, que de jouir des avant-goûts de la vie éternelle pour la seule douceur de la contemplation.
^ Au reste, ce n'est pas un petit témoignaçi d'élection d'être traité ici-bas ainsi que\ Fils de Dieu, dont la vie a été une perpétuelle action, avec, des peines et des souffrances continuelles.
Ceux à qui Dieu ne donne que des croix en ce monde, et auxquels iî réserve les douceurs en l'autre, ont plus d'occasion de se louer que de se plaindre. Si les contemplatifs goûtent dès ce monde le miel en abondance, ce n'est pas sans mélange de fiel; étant certain qu'ils ont leurs peines particulières, et si grandes, soit de corps par l'épuisement de leurs forces, qui leur laisse plusieurs maladies dont le yulgaire ne connaît pas la cause; soit d'esprit par le déplaisir de n'être pas déjà détachés des misères de ce monde, pour être parfaitement unis à Dieu, et pouvoir le servir et l'aimer avec la pureté et l'ardeur qu'ils souhaiteraient , soit par des agonies intérieures qui accompagnent ces hautes contemplations ; que s'ils n'étaient enivrés des douceurs qu'ils ressentent dans ces peines, ils ne pourraient les supporter.
Dieu donne aux uns le fiel tout pur, et aux autres le fiel et le miel tout ensemble ; il traite les uns comme robustes et forts, capables de supporter en ce monde pour l'amour de lui les amertumes sans douceurs, et les autres comme délicats, qui ne peuvent avaler sans beaucoup de sucre une pilule amère.
Le chemin de la vertu active et de la croix; est un chemin frayé et battu de Notre-Seigneur, auauel on voit clairement ce qui est assuré. Celui de la contemjilation est obscur