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CHAPITRE XXXIV

De textatt ou ravissement et de leurs causes

et de leurs effets.

La première chose qu'on doit savoir est que, bien qu'à proprement parler le ravissement soit cause de Textase, et que par conséauent il v ait notable différence entre Tun et l'autre, l'usage commun fait que ces deux mots ne signifient qu'une même chose au respect de 1 âme.

Le ravissement est un transport de quelque chose que ce puisse êlre à un état ou contraire ou au moins au-dessus de sa nature. Ainsi la pierre tirée en haut est ravie par la première de ces espèces de ravissement, et si elle est tirée en bas par un mouvement plus rapide que celui qui lui est naturel, elle est ravie par la seconde, soit que son attrait extraordinaire vienne de Dieu, soit que les hommes en soient la cause.

De là vient que lorsque Dieu, retirant notre âme de sa manière ordinaire d'opérer par le mojren de l'imagination, l'élève jusqu'à lui faire voir sans réflexion et sans discours ce qui est de sa grandeur, ou dans des espèces intelligibles qu'il forme expressément en son entendement ou dans sa propre essence, ce qui arriva à Mo'ise et a saint Paul; elle doit être estimée, ravie entant qu'elle agit au-dessus d'elle et par une façon qui n'est pas j)ro|)re à sa nature.

L'attrait que Dieu fait ainsi de Tâme audessus d'elle-même est le ravissement, et l'état oii se trouve celle âme tirée do Dieu extraordinairement est l'extase. L'un est l'action et le principe du mouvement par lequel l'âme est tirée au-dessus d'elle, et l'autre est le terme où aboutit le mouvement qui attire. Ainsi l'extase est un état de l'âme opérant d'une manière élevée au-dessus do ses fonctions ordinaires, sensibles et intellectuelles.

Tel transport de l'âme peut avoir diverses causes; l'une naturelle et l'autre surnaturelle.

La naturelle dépend de deux choses.

SUPPLEMENT AU DICTIONNAIRE D'ASCETiSME.

lUO

La première de ce que toutes les facultés de notre Ame sont enracinées en sa substance, et comme entées sur un même tronc, dont elles tirent leur vigueur et leur force pour agir.

La seconde de ce que retendue de la puissance de notre ftme a des bornes et des limites.

Cette première cause fait que nos facultés n'agissent point sans le concours de Tâme ; et la seconde, qu'il arrive quelquefois que l'Ame s'épuise tellement en agissant trop fortement en quelqu'une de ses {)uissancesy qu'il ne lui reste plus de quoi agir aux autres. De là vient aue lorsque nous avons l'imagination trop lortement occupée à quelque chose qui nous contente, nous ne voyons pas quelquefois ce qui passe devant nos yeux, et à peine entendons-nous le bruit qui se fait à nos oreilles; et, en tel cas, notre Ame est extasiée naturellement.

La cause surnaturelle de l'extase vient du même principe posé ci-<lessus, de ce que les facultés de l'Ame n*agissent point sans son secours, et qu'il n'est pas en sa puissance de leur en donner plus qu'elle n'en a de sa nature, si Dieu ne lui communique sumaturellement; si bien qu'étant tirée de Dieu par l'infusion d'une forte lumière, et celle d'une puissante grAce, à une haute contemplation qui épuise ses forces naturelles, non-seulement elle ne peut plus communiquer aucun concours à ses puissances sensitives, mais elle ne peut plus aussi en donner à l'entendement, pour opérer selon $a forme ordinaire par le moyen de l'imasination.

D'où il s'ensuit que la volonté en cet état produit un amour d'autant plus fort, qu'il est correspondant à cette haute connaissance, et non plus attaché aux faibles lumières dont le raisonnement naturel est la source.

Tels ravissements et extases produisent divers effets en diverses personnes, selon qii'ils sont plus ou moins parfaits; ils occupent en toutes fortement les puissances spirituelles, et rendent les sensitives ou entièrement suspendues et sans opération, ou languissantes dans leurs fonctions ; Hs privent tout à fait les unes des opérations de leurs sens; ils en laissent l'usage à quelques autres, mais si imparfait ç[u'elles ne 1 ont quasi pas. Par exemple, si quelqu'un voit, il ne sait ce qu il voit ; si quelque son vient à ses oreilles, il ne sait ce qu'il entend; la parole lui est souvent interdite ; l'imagination se perd; si celui qui est emporté d'un tel mouvement tient un livre à la main lorsqu'il en est surpris , s'il se souvient qu'il tenait ce livre, il perd la mémoire de ce qu'il lisait; s'il pensait h quelque article de notre foi, il ne s'en souvient plus; s'il était en quelque mouvement d'amour, sur le sujet de quelque mystère particulier, il en perd ridée. Enfin toutes les puissances défaillent, et c'est lorsque les contemplatifs enseignent que l'Ame se fond, se liquéfie et s'anéantit pour être entièrement à Dieu; et qu'elle ne vit plus, mais que Dieu vit en elle.

Tel ravissement suspensif de tous les sens,

dure fort peu d'ordinaire en son période, quoique l'Ame demeure longtemps comme enivrée des douceurs dont elle a été remplie en un instant.

Le contentement qu'elle ressent en un tel bonheur, est si disproportionné à ses forces naturelles, qu'il les épuise, en sorte que connaissant bien qu'elle est hors de soi, elle n'en saurait expliquer la manière. Elle ne peut aussi concevoir ce qu*elle voit , lors même qu'elle le voit, parce que l'inGnité de l'objet qu'elle aperçoit est au-dessus de ses conC/eptions et de sa parole, et que pour en juger il faudrait qu'elle ftt réflexion ^ur son action, ce qui n'est point en sa puissance tandis qu'elle est attachée à la vue diverse de cet objet, où elle est si puissamment liée, qu'il ne lui reste aucune force pour s'employer à une autre action.

L'Ame ne peut aussi, au sortir de son ravissement, représenter le bonheur dont elle a senti la jouissance, ce qui procède encore de l'infinie perfection de l'objet qu'elle contemple, lequel ne peut être rappelé dans sa mémoire après que sa contemplation est finie, parce qu'alors les lumières extraordinaires qui le lui faisaient voir ne sont plus.

Tous ceux qui ont éprouvé l'excessive bonté de Dieu en telles occasions, demea-' rent d'accord que la joie que reçoit l'Ame, et l'amour dont elle est touchée sont quelquefois si excessifs, qu'ils priveraient de vie s ils duraient plus longtemps, parce que les esprits vitaux trop échauffes par l'excès de de l'occupation de l'Ame, soit à connaître, soit à aimer, étoufferaient enfin le coeur, qui ne conserve la vie que par un continuel rafraîchissement.

Aussi est-ce pour cette raison que ceax en qui ces hautes élévations arrivent fréquemment sont toujours languissants, parce 2ue la trop grande application de leur Ame puise tellement leurs forces naturelles, qu'elles se trpuvent enfin consommées ; en sorte que par cette oraison qui les conduit à la perfection, ils sont aussi conduits à la mort.

Le mépris du monde, et les vertus qui demeurent en l'Ame après telles élévations, témoignent assez les grands profits et le notable fruit qu'elle reçoit en tel état.

On voit d'ordinaire en ceux qui sont élevés jusqu'à ce point, une humilité d'autant plus profonde, qu'ils savent n'avoir quasi rien contribué aux grAces qu'ils ont reçues, qu'un simple consentement et une facile coopération, ce qui les porte à s'en reconnaître du tout indignes.

Comme lorsque le soleil donne à plein dans une chamore on y voit les moindres ordures, ainsi dans la clarté que reçoit l'Ame en ce haut degré d'élévation, elle voit toutes ses imperfections qui l'humilient de plus en plus et la confondent en elle-même. Tels ravissements sont quelquefois si violents, que celui que Dieu tire n'y saurait résister. 11 est souvent arrivé aux saintes Ames de s'en vouloir distraire par profonde humilité, lorsqu'elles sentaient ce trait étant der

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TRAITE DE LA PERFECTION DU CHRETIEN

ant le monde; mais quelque opposition ru'elles fassent, elles se trouvent en un infant privées de leurs sens.

On voit môme quelques personnes élevées de terre, autant contre leur gré que contre le mouvement de la nature ; aucunes pleurent en cette oraison, ou de douleur de leurs fautes, ou de joie, d'amour ou de tendresse, sans toutefois sentir leurs larmes.

Ainsi leur contentement consiste quelquefois en excès de douleur et de peine, soit par le déplaisir sensible qu^ils ont de voir Dieu offensé par eux ou par d'autres, soit par celui qu'ils ont d'être attachés à celte vie mortelle, et par ce moyen privés de la vraie jouissance de leur Dieu, soit par l'imagination et la connaissance qu'ils ont do n'aimer pas leur Créateur avec tant d'ardeur qu'ils voudraient, et de ne faire pas pour lui ce qu'ils se sentent étroitement obligés de faire.

Pendant tels mouvements extatiques, les corps demeurent d'ordinaire sans pouls et sans mouvement comme morts, en la même posture que le ravissement les a saisis. Au sortir de tels ravissements les corps sont souvent comme étourdis, et il arrive d'autres fois qiji'en les considérant il ne semble pas qu'il se soit rien passé d'extraordinaire eu eux.

L'entendement demeure aussi parfois comme enivré de la joie qu'il a sentie, et l'homme est semblable à celui qui n'est qu'à demi éveillé. D'autres fois son esprit est plus libre qu'il ne fut jamais, et il est souvent arrivé qu'un malade se trouve guéri en suite de telles extases. En un mot, les merveilles de Dieu sont incompréhensibles, et les grâces qu'il lui piait faire aux &mes en cet état ne se peuvent exprimer.

Il faudrait être hérétique, et dans un dernier aveuglement, pour douter que Dieu puisse agir ainsi, et être du tout ignorant en l'histoire de la vie sainte et religieuse,

{)0ur ne savoir pas qu'il l'a fait plusieurs ois. Mais il n'y a pas peu de difficulté, à savoir s'il agit de la sorte en beaucoup d'occasions auxquelles on le prétend.

Il n'y a rien si aisé que de s'imaginer avoir quelque chose d'extraordinaire et de divin, parce que naturellement l'homme est porté a se flatter, et cependant il n'y a rien de si difficile à reconnaître.

Les théologiens les plus expérimentés en telles matières, prescrivent beaucoup de signes et de marques, pour discerner en telles occasions le vrai du faux.

Je rapporterai ci-après succinctement les plus essentielles, et laisserai un plus long examen à faire de toute cette haute théologie mystique à ceux qui, la connaissant par une longue et sainte expérience, en savent aussi bien tous les replis, que ceux qui me ressemblent, doivent les révérer avec humilité, sur la simple connaissance générale qu'ils en ont; laquelle bien que vraie et certaine , les laisse néanmoins dans une telle obscurité des circonstances particulières, qu'ils ne sont pas plus savants en ce qui est de leur

détail , que les aveugles en la distinction des couleurs.

Lsi pratique étant la seule théorie de cette haute théologie, ceux qui se sont retirés du monde pour mettre moins d'obstacle à recevoir la grâce d'un trait si particulier, pourront donner plus de lumières sur ce sujet; au lieu que les autres en le traitant , semblent ne marcher que parmi des ténèbres.

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