CHAPITRE XXXV
De la différence quil y a entre quatre divers ses espèces d'extases et de ravissements^
Il y a quatre sortes de ravissements extat'ques : 1 un d'entendement, l'autre de volonté, le troisième du reste des puissances de l'âme, et le quatrième d'opération. Les contemplatifs reconnaissent encore une autre espèce d'union , qu'ils appellent union du fond de l'esprit, qui se fait, lorsque l'entendement et la volonté sont tellement unis en cette façon extraordinaire de connaître et d'aimer Dieu qu'au même temps que l'entendement s'y porte par sa contemplation, rame l'y suit par son amour; mais on peut dire que cette sorte d'union pe contient que les deux premières jointes ensemble, en un degré plus intime et plus éminent.
Celui de l'entendement est lotvsqu'il se porte à des actions qui sont au-dessus de sa nature, et contre sa manière ordinaire d'opérer, oe qui lui arrive quand il est tellement occupé à une haute contemplation de Dieu, que l'âme ne lui donne aucune aide pour recourir aux images ou espèces, ni pour contempler autre objet que celui qui le tient lié; et c'est à proprement parler, cet état que les contemplatifs appellent union d'intellect, auquel l'entendement séparé des objets créés, est entièrement attaché è la contemplation de l'objet souverain et incréé.
Pour bien entendre cela, il faut savoir qu'il y a deux sortes d'actions en l'homme : les unes qui n'ont aucune liaison, suite ou . subordination , comme l'ouïe, la vue et l'imagination. Telles actions s'empêchent les unes les autres, en sorte que si l'âme est fortement occupée en l'une, elle est moins capable de produire les autres. Les autres sont liées et se suivent, comme le mouvement de l'appétit suit l'appréhension de la fantaisie, et les actions de la volonté, la connaissance de l'entendement. Ce qui fait que tant s'en faut que l'âme, occupée aux actions» qui de leur nature sont précédentes, s'affaiblisse pour les suivantes; qu'au contraire l'attachement qu'elle a pour les 'premières , lui donne facilité et force pour les secondes Par exemple, plus l'âme connaît son objet aimable, plus elle donne de force à la volonté pour l'aimer.
Celui de la volonté suit et se rapporte à celui qui est représenté ci-dessus, parce que l'entendement étant élevé ainsi.quilesl dit, la volonté se porte avec un effort qui surpasse ses propres forces, è embrasser et aimer Tobjel dont renlendement connaît les perfections par une manière du tout extra-
Il»
SUPPLEMENT AU IHCTIONNAIRE D'ASCETISME
ordinaire. Cest cet état oue les contemplatifs appellent union de volonté, où la volonté est attachée à aimer Dieu, par la considération de la perfection de son être, sans relation aux créatures.
Celui des puissances inférieures est quand toutes les puissances de Tâme sont tellement absorbées par le concours qu'elle donne aux attraits de Dieu et aux impressions de la grAce, qu'elle est tout extraordinairement attachée et occupée à la contemplation et à Taraour de son souverain objet, et qu elle n'en peut donner aucun aux puissances inférieures, mais les abandonne comme les laissant suspendues sans action.
Le quatrième, au sentiment des théologiens mystiques, consiste en la suspension même de nos actions comme nôtres : parce que Tesprit de Dieu, prenant possession de notre âme, daigne agir en nous et par nous, comme en des instruments vivants si bien que Tœuvre lui appartient comme au princi-
ral agent. Ce qui faisait dire *à saint Paul, Galat. II, 20 ) : Ce fCtst plus moi qtii vis; et par conséquent, ce n'est plus moi qui parle, qui prêche : c*est Jésuf-Chrût gui fait tout cela en tnai. Mais cette extase d o« pération n'appartenant qu'aux saints, j'aime mieux en enseigner une autre plus facile et plus ordinaire. C'est lorsque, par les efforts de la foi, et par la force de la grâce, nous faisons violence à notre nature qui s'élève au-dessus d'elle-même, pour faire des actions et pratiquer des choses qui, étant conformes à la loi divine et aux exemples d'un Dieu fait homme, sont, en effet, contraires aux inclinations du vieil Adam, et beaucoup élevées au-dessus de nos sens et de notre raison.
Ainsi, celui qui préfère la pauvreté à la richesse, l'humuité aux honneurs et à l'orgueil du monde, le mépris, les opprobres et les persécutions aux félicités du siècle, la volonté de Dieu à la plus grande et plus sensible utilité qu'il puisse avoir ici-bas, est assurément dans une vie extatique hors et au-dessus de lui, et est tiré de Dieu par un ravissement continuel, et par une extase perpétuelle d'action et d'opération.
Le premier ravissement donne, par soimême beaucoup de connaissance et point d'amour, bien que l'un s'ensuive de l'autre. Le second, de soi, donne un amour aveugle en soi-même, et qui serait tel en effet, s'il n'était précédé de la connaissance de l'entendement. Le troisième laisse jouir sans trouble l'entendement et la volonté de leur bonheur, vu quo les puissances inférieures, n'ayant point d'action , Time n'en peut être divertie.
La quatrième est de la nature du second et du troisième, comme un effet qui en procède, puisqu'il ne suppose autre chose qu'une grande connaissance et un grand amour qui plonge l'Ame, la [)erd et l'abîme tout en Dieu, et fait produire à l'homme pour l'amour de Dieu, ce qui semble contraire à l'homme même.
Le premier ne nous rend pas nécessaire-
ment meilleofs, mais plus intelligents. Le second augmente la flÙDme de nos ccrars. Le troisième nous détache k la rue d'nn chacun du commerce visible de ce monde. Et le quatrième après nous avoir consommés en Dieu, nous lait épandre sur notre prochain la charité que le second met en nos cœurs, et nous fait mépriser jusques k tel point ce que le monde estime, que Dieu étant le seul but de nos actions , noos sommes, dès ce monde, étroitement unis à lui.
Le premier et le troisième sont fort sujets à déception ; étant facile an diable de décevoir l'entendement par de fausses lumières, et de surprendre les opérations des sens.
Le second est beaucoup moins sojet à tromperie, étant fort difficile au diable de se résoudre à échauffer la volonté au bien ; et s'il le fait quelquefois, ce n'est pas pour longtemps. Cequi faitque quand nous voyons les ravissements d'affection être fréquents et de durée, c'est un signe comme assuré que Dieu en est auteur.
Mais le quatrième est assurément de la part de Dieu; et c'est à la pratique de ce ravissement que tous les chrétiens doivent aspirer; les trois premiers éiapi inutiles, s'ils ne sont motifs et principe du quatrième.
Le premier et le troisième semblent être d'ornement ; et comme ils peuvent être bons, ils se trouvent fort souvent mauvais par la subtilité du diable qui s^ mêle, et par la nature qui s'y délecte.
Le second est d'ornement et d'utilité tout ensemble. Mais le quatrième, destitué de tout ornement, qu'il foule aux pieds pour épouser le mépris de toutes choses, a tant dutilité, qu'il est du tout nécessaire aux Ames qui aspirent à la perfection.
Il nous rend plus pBirfaits imitateurs de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et contient l'effet et le fruit des trois autres; étant certain que les plus claires lumières de l'entendement, les plus chaudes ardeurs de la volonté, et la suspension de toutes les puissances de l'Ame, n'ont autre fin que de porter l'homme à se dépouiller de ses sentiments plus naturels, et renoncer à ses prof^res volontés, pour épouser absolument celés de Dieu ; qui est justement ce que pratiquent ceux qui sont dans l'exercice des vertus de la quatrième espèce d'extase.
Tous les préceptes de la loi requièrent la grflce de Dieu, afin que les hommes les puissent observer. S'abstenir de haine contre son Erochain, de vengeance, de convoitise du ienetde lafemme d'autrui, et d'envie, suppose le secours du ciel; mais un secours conforme à notre raison, qui nous fait juger que nous ne devons pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas être fait à nousmêmes.
Mais l'aide dont nous avons besoin pour préférer la pauvreté aux richesses, les iiyures aux louanges, l'ignominie à l'honneur, et les souffrances aux délices, est une aide
2ui nous élève au-dessus de nous-mêmes, touffant nos sens et notre raison, qni ne
sont capfiMes que de nous faire chérir el embrasser ce que celle aide extraordinaire nous fait abandonner ; renonçant à nousmdmes pour l*apiour de Dieu. Heureux est celui qui ne se connaît point pour connaître son Dieu; et qui abhorre la nature el les imperfections des hommes, pour imiter les perfections de son Sauveur, et suivre son exemple en ses souffrances ; afin que par cette intime et ineffable adhésion, il devienne un même esprit avec son Dieu.