CHAPITRE XXXIX
Observation sur la pratique de la vie unilivc.
Il est aisé de dire que la vieunitivene consiste en autre chose qu'en la parfaite conformité de la volonté de l'homme avec celle de Dieu; mais la pratique de cette vérité est très-difllcile.
Tout ce qui est de Thomme s'y oppose, ses sens ei ses passions y sont contraires, sa raison s'y accorde peu souvent, les vanités du monde ont une fin du tout différente, et le diable n'a autre but que d'empêcher les âmes de |)arvenir à cette jierfection.
Cependant tous les obstacles qui rendent la chose difficile peuvent être surmontés; et deux points seulement sont nécessaires h cotte victoire.
Celui qui saura se détacher de soi-même
et de toutes les créatures, et s'attacher ensuite à son Dieu, remportera le prix.
Pour l'acquérir, rien n'est plus important que de bien concevoir que les créatures ne nous sont données qu'en usage passager. Ce qui nous apprend que nous ne pouvons les avoir que pour un temps, et que Dieu est l'objet de notre jouissance qui nous est propose pour toujours. Ce qui fait que par raison nous devons nous détacher de tout ce qui est créé, pour nous lier étroitement h celui qui étant incréé, est Créateur de notre être et de tout ce qui est au monde.
Nous n'en saurions user autrement sans pervertir l'ordre de l'infinie Sagesse, qui rje permet pas à l'homme de jouir des choses dont il doit seulement user, ni d'user seulement de celles dont il doit jnuir.
Dieu ne défend pas à l'homme d'aimer le bien qu'il a justement acquis; mais pour avoir fa perfection que nous cherchons, il doit être en la disposition de quitter volontiers ses richesses, nonobstant tous les efforts que sa passion pourrait faire au contraire, si Dieu lui fait connaître le vouloir ainsi; si toutes les choses de la terre qui lui tiennent le plus au cœur lui sont indifférentes an respect de son Dieu, il peut croire avec humilité qu'il est détaché des créatures comme il le doit être, pour entrer en union avec son Créateur.
Mais il faut faire encore un pas pour parvenir au souverain bien de ce monde; ce n'est {)as assez d'être détaché de tout objet créé ; il aut s'attacher à son Dieu purement pour l'amour de lui-même.
Cet attachement consiste à l'avoir souvent dans sa pensée, à l'aimer intérieurement plus que toute autre chose, à tirer de son cœur des vœux et des désirs tout de flamme pour lui , et à se confirmer de fois à autres en la résolution de ne rien vouloir que ce qu'il veut, et vouloir tout ce qu'il lui platt, l)our ce qu'il le veut.
Celui qui en est là est bien avancé en la perfection ; cependant il faut encore quelque chose. Ses œuvres extérieures doivent correspondre à ses pensées et à ses désirs. 11 faut que ses passions soient abattues; que ses sens soient soumis aux lois de la raison ; que quelque résistance qu'ils puissent faire elle en demeure enfin maîtresse; et qu'il ait de si fortes habitudes aux vertus, qu'il souffre avec patience les peines, les mortifications, les ignominies et la pauvreté s'il en estafiligé.
Lors il sera dans le t(3m|jle de la perfection, de l'union qu'une âme peut avoiren ce monde avec son Dieu ; et quelque guerre que ses sens et ses passions lui puissent faire, il jouira d'une paix intérieure, par le triomphe de la raison et de la ffrâce. Mais il faut qu'il passe plus avant, sï\ veut entrer dans le sanctuaire de ce tem|;le; car il est vrai qu'il y a encore un degré de perfection plus élevé, et que l'homme peut monter plus haut, comme il fera certainement, s'il arrive jusqu'à l'extase des 0| érations, qui consiste non-seulement à soulVrir avec i»atienco , les
liS)
injares, les calomnies, la pauvreté, le froid, la faim et toutes sortes de croix ; mais encore à les préférer aux louanges, aux honneurs, aux richesses et i tous les contentements que notre chair et notre esprit peuvent avoir en ce monde.
Quiconque en viendra là sera assurément dans la perfection à laquelle l'homme peut aspirer ici-bas; et il peut graver hardiment ces mots sur {les colonnes de Tautei de ce saint lieu : On ne peut passer plus outre.
Il n'est pas permis à tout le monde de parvenir jusqu'à ce terme ; mais il est vrai que ' le chemin en est ouvert, et que Dieu j tire beaucoup d'âmes par une grAce extraordinaire, dont l'excès de sa bonté est l'origine et la source.
Ainsi qu'il y a diverses mansions en TE-
S^lise triomphante, il y a di veri degrés de perectioH en la militante ; avec cette différence toutefois, que ceux <(ui sont dans le ciel au plus bas degré de gloire, sont aussi contents que ceux qui sont établis au plus haut ; puis-
S|ue chacun est pleinement satisfait ae sa élicité, et qu'il nya plus démérite en l'autre monde; au lieu qu'en celui-ci nous devons aspirer au plus haut degré de perfection et de mérite, parce que nous pouvons y parvenir, et que Dieu nous tend la main pour nous y attirer.
Comme il est diflicile de s'y élever, on ne s'y conserve pas sans peine ; mais il est vrai aussi; que lorsqu'on y est, on n'en déchoit pas si aisément qu'on pourrait bien penser. Si ceux qui font peu d*actions de la vie purgative, de l'illuminative et de l'unitive, ne peuvent prétendre avoir la perfection de ces trois vies, qui consistent en des habitudes parfaites, et non en des simples actes, il est certain qujencore que les âmes qui ont atteint la perfection que je viens de re-
{)résenter, tombent parfois en quelques déauts, elles ne décheent pas pour cela de ce haut degré de bonheur qu'elles ont premièrement acquis , si elles se relèvent avec courage.
Comme la venue d'une hirondelle ne fait pas le printemps, et comme la retraite d'une seule n est nas une marque assurée de l'hiver, ainsi une oonne action n'acquiert pas l'habitude de la perfection , et une mauvaise ne la fait pas perdre ; il n'y a que les anges et les bienheureux qui soient confirmés au bien, et la condition de la vie humaine ne permet pas que Thomme soit ici-bas exempt de chutes; mais lorsqu'il est habitué à la vertu, elles lui sont souvent utiles, en ce qu'il s'en relève avec humilité et confusion, et avec grande ardeur et nouveau zèle pour s en garantir à l'avenir.
C'est ce qui fa.t que celui qui se propose la perfection de cette troisième vie, qui est celle en quoi consiste la plus grande perfection que puisse avoir le chrétien en ce monde, ne doit pas perdre courage, s'il se trouve souvent écarté nés voies qui sont tracées en ce chapitre pour y parvenir; et il peut croire avec humilité être dans le chemin qu'il prétend; si lorsqu'il s'aperçoit que ses actions
n'ont pas suivi la règle du bon plaisir de Dieu , il se résout aussitôt de les redresser, et se confirme de plus en plus en la résolution de rendre toutes ses volontés conformes à celles de son Créateur.
C'est le but de cette dernière vie, auquel parviendront sans doute les âmes qui eo auront dessein , si elles s'excitent souvent I Tamour de Dieu, si elles se mettent souTent en sa présence , et si elles fréquentent les sacrements de la Pénitence et de l'Eucl»ristie, qui les tiendront nettes du péché, 01 les fortifieront en la grâce; si de plos elles se rendent l'oraison familière, parlemoTcn de laquelle elles concevront de plus en plus les merveilles , la grandeur et la volonté de Dieu , qu'il est impossible de bien connalire sans l'adorer et l'aimer avec assez d'ardeur, pour renoncer à ses propres mouvements, et n'avoir autres volontés que les siennes.