CHAPITRE XU
Qu*en toutes eondUions on peut parvenir à la perfection de la vie chrétienne.
Pour décider cette question, il faut savoir qu'en la vie chrétienne , il ^^ a grande différence entre l'état de perfection , et la perfection du chrétien.
L'état de perfection, selon saint Thomas et tous les théologiens, emporte avec soi une obligation particulière et solennelle, de tendre a la perfection avec laquelle Dieu peut être servi : et sur ce fondement) cet état est particulièrement attribué aux évêques , aux prêtres et aux religieux, qui s'obligent par vœu solennel de rechercher cette perfection.
La raison et la philosophie nous apprennent que la perfection de chaque chose consiste en son union avec sa dernière fin. il est donc clair, que la perfection chrétienne consiste à être étroitement uni à Dieu, qui est notre première cause et notre dernière fin. Saint Paul {Coloss. , ni , 1^) appelle la charité le lien de la perfection ; parce qu'elle nous unit à Dieu , qui étant notre dernière fin, est aussi notre perfection. Or est-il que cette union ne se fait que par la charité, qui rend nos volontés d'autant plus conformes à celles de Dieu, qu'elle est plus ardente et plus accomplie; et partant s'il est vrai qu'en toutes conaitions on peut avoir une parfaite charité , il est vrai qu il n'y en a point en laquelle on ne puisse acquérir la perfection.
Il n'y a que Dieu oui s'aimant autant qu'il le peut, ait autant d amour pour soi qu'il le mérite; il n'y a que les bienheureux gui puissent l'aimer continuellement, sans intermission et sans distraction ; non autant qu'il est aimable , mais autant qu'ils le peuvent aimer.
D'où il s'ensuit que la perfection du chrétien en cette vie , ne consiste pas à aimer Dieu autant qu'il le mérite, ni à l'aimer sans interruption, puisque c'est chose qui excède sa puissance; mais bien à s'attacher tellement a lui , que non-seulement il ne souffre aucune chose qui l'en puisse séparer actuellement, comme le péché mortel; mais même ce qui peut attiédir l'ardeur de son union, comme ses imperfections naturelles, qui sans péché peuvent distraire nos esprits et nos volontés de leur dernière fin.
Telle union se peut acquérir en tout état, en se rendant soigneux û'observer les commandements et les conseils de Dieu; et ainsi il est très-assuré que la perfection chrétienne se peut acquérir en toutes conditions , séculière ou régulière , privée ou élevée aux plus grandes charges et dignités.
Je dis davantage , Que les séculiers pou^ vaut avoir plus de cnarité , et par consé-
3uent plus d'union avec Dieu que beaucoup e religieux^ qui par leur pure faute ne foui
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SUPPLEMENT AU DICTIONNAIRE D*ÂSCETISIIE
ms autant de f.rogrès en la i^erfection que leur condition leur en donne le moyen , tel a dans le monde plus de perfection que tel religieux dans le cloître.
11 ne faut pas tant considérer les états que les actions , en la discussion de la perfection ; ni tant les actions, en ce qui eu parait au dehors, qu en ce qu^elIes sont au dedans ; c'est-à-dire, par leurs principes et par leurs motifs. Si elles se font avec une ulus ardente charité,! et une intention de plaire à Dieu plus pure et plus soumise à ses volontés , il est certain que bien qu'elles soient d'un simple séculier, elles surpasseront en mérite celles d'un religieux, et même d'un évèque, qui agira avec plus d'éclat, mais moins de charité : ainsi, bien que l'état du séculier soit moins parfait que celui du religieux, sa personne aura plus de perfection que l'autre.
Notre vie, dit saint Chrysostome, est comme une comédie , où les acteurs ne sont pas estimés parla qualité des personnages qu ils représentent', mais [.ar Texcellence et la naïveté de leurs actions, sous guelque personnage qu'ils paraissent ; ainsi chacun doit s'animera bien faire, honorant son ministère , selon le conseil de saint Paul : sur cette assurance que faisant le mieux qu'il lui sera possible, il peut parvenir à la perfection cnrétienne , en la plus vile vacation dont il puisse être.
Je sais bien que ceux qui donnent la puissance et l'action qui en provient, l'arbre et le fruit , donnent plus que ceux qui ne donnent que l'action et le fruit , et retiennent la possession de leur puissance, et la propriété de leur arbre ; et que sur ce fondement , les religieux qui par le vœu de leur obéissance engagent leur volonté, sont en état de plus grand mérite , que ceux qui sont libres dans le monde. Je sais de plus, que l'action étant d*autant plus méritoire, que la vertu qui en est la cause et le principe est plus parfaite, il est clair que les bonnes actions faites en suite d'un vœu d'obéissance, par lequel l'homme, se dépouillant de sa propre volonté, est revêtu de celle de Dieu, procèdent d'une vertu plus excellente que celles qui sont faites sans vœu; et fiar conséauent qu'en elles-mêmes elles sont plus méritoires devant Dieu. Ce qui jwraîten la justice, qui étant exercée nar des actions qui procèdent d'un principe plus parfait, est plus parfaite. Or est-il que la volonté liée à Dieu est un principe plus parfait que cette môme volonté considérée sans le lien du vœu.
Je sais encore que c'est le propre de Thabitude , de donner non-seulement facilité à faire les actions , mais certitude à les bien faire; chacun sait que l'habitude d'écrire et de chanter fait produire ces deux fonctions plus aisément et plus parfaitement ; de même on acquiert et conserve aisément dans les cloîtres les habitudes dont- on a peine à se rendre possesseur dans le monde.
Je sais par conséquence infaillible, que l'état de religieux est beaucoup plus pariait
que celui de séculier. Que les actions du premier sont plus parfaites que celles du second, supposé que toutes les circonstances qui peuvent contribuer à leur perfection, se rencontrent ésales aux unes et aux autrès ; égale charité, égale intention de plaire à Dieu. Mais si la charité est plus grande en celui qui vit dans le monde, si l intention qu'il a de plaire à Dieu et de faire sa volonté est plus pure« il est certain (et je le dis encore une fois) que son action aura plus de mérite et de perfection que celle du religieux , bien que son état soit moins parfait.
J'ajoute que non-seulement, entre deux personnes qui offrent .une chose égale, celui qui l'offre avec plus d'amour est plus agréal)le ; mais qu'entre deux offrandes in^sles, celui qui offre la moindre avec plus d'i^eur et plus de pureté d'intention est plus agréable que celui qui offre la plus ^ande avec moins d'amour ; étant certain gue Dieu regarde plutôt le cœur que la main, et le mouvement intérieur de celui qui offre , que le présent qu'il fait. Dieu regarda premièrement Abel, puis à ses présents.
De tout ce qui est dit ci-dessus , il s*eiisuit r|ue ce n est pas seulement l'état qui donne le prix et le mérite aux actions, mais Taffection du cœur. De sorte que si elle est plus grande au séculier qu'au religieux, il aura plus de |9erfection que celui dont l'état est plus parfait. La perfection et le mérite en ce monde ne sont qu'une môme chose: mais au resuect du ciel ou de la terre, il y a bien de la clifférence. L'amour des bienheureux est plus parfait que le nôtre; et néanmoins il est sans mérite, parce qu'il est sans liberté.
Il peut même arriver qu'un religieux privé de l'amour qui le doit animer, sera dans son état de perfection sans perfection ; au lieu que le séculier qui, brûlant de cb»rité, accomplira les œuvres*de commaiMiement et de conseil, aura la perfection en un état qui n'est pas de perfection.
. Le religieux a beau se dépêtrer des embarras du monde en le Quittant, il n'a rien fait s'il néglige de se défaire de soi-même, c'est-è-dire, de ses propres passions, et s'il ne se remplit de l'esprit de Dieu, qu*il ne peut posséder que par la charité ; et en quelque accablement que se trouve le séeulier dans le monde , si étant dépouillé de soimême, et rempli de Tesprit de charité, il supporte pour l'amour de Dieu le trouble qui le travaille ; s'il fait tout ce qu'il fait pour lui |>laire, et s'il le f«iit avec joie, il passera le religieux moins fidèle en ses praticnies. Et il se pourra faire qu'il aura le mépris des richesses en les possédant, la charité du prochain dans les occasions de l'envie, l'humilité dans les grandeurs; au lieu qu'un mauvais religieux enfermé dans son deitre, séchera quelquefois de ne pouvoir posséder les richesses dans la pauvreté qu'il a vouée, enviera les commodités de ceux qui sont dans le monde , et clés pratiques de l'bunnlilé, à quoi sa profession l'oblige, il formcrc;
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TllAITE DE LA PERF^:CTIO^ DU CHRETIEN.
la matière d'une subtile et dangereuse vanité.
Passant outre , je dis que non-seulement la perfection chrétiexine se rencontre en toutes sortes de conditions , mais qu'il est facile de Yy acquérir.