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CHAPITRE XUl

De la facilité que ceux qui vivent sous ^es lois du Fils de Dieu ont à acquérir la per^ fection chrétienne.

Plus une fin est nécessaire, et plus la providence de Dieu s'est plu à rendre les moyens d'y parvenir aisés et communs. Le baptême étant nécessaire à tous les hommes, rien n'est plus commun que sa matière, rien plus facile que sa forme, et tous en peuvent être les ministres en cas de nécessité, ce qui montre bien que la facilité d'un moyen est un bon argument de la nécessité de^ la fm pour laquelle il est institué.

L& christianisme a été autant établi de Dieu pour les simples que pour les intelligents, et comme le nombre des premiers est filus grand que celui des autres, on peut dire . que les plus grossiers y ont plus de part que les spirituels. Il a donc été de la iionlé cie Dieu de donner des moyens faciles par lesquels les esprits peu capables peuvent aussi aisément parvenir à la perfection du christianisme, comme la subtilité de Tintelligence des plus capables leur en peut fournir qui surpassent la portée des autres.

Tous ces moyens se réduisent à l'amour : il n'y a personne qui ne soit capable d*aimer Dieu, puisque tous le sont de reconnaître j»ar la lumière naturelle qu'il est le créateur de leur être, et par celle de la foi, qu'il est auteur de leur salut.

II n'y a point de passion qui s'allume si aisément, et qui prenne sitôt vie dans le cœur de l'homme que l'amour. Il se trouve en un instant épris de la beauté et attiré par la bonté d'un objet. Qui est donc celui qui n'aimera pas Dieu, dont ,1a beauté est telle et la bonté si admirable, que les plus accomplies créatures ne sont que l'ombre des perfections qu'il possède en éminence, et qui éclatent aux yeux de tout l'univers? On voit les choses invisibles de Dieu, dit saint Paul {Bebr, XI, 3), par celles qu'il a faites visibles et intelligibles, et même on voit sa puissance éternelle et sa divinité. Le monde, dit saint Augustin, est beau: combien doit être beau celui qui l'a fait 1 Celui qui a fait si 'grand nombre de belles, de bonnes et de grandes choses, dit-il ailleurs, est plus beau, meilleur et plus grand que toutes ensemble, et par conséquent plus aimable.

Deux raisons prouvent clairement cette vérité. La première est que la cause contient éminemment les perfections des effets, ce

3 ui fait que Dieu, étant cause universelle e toutes choses, toutes les perfections des créatures se trouvent éminemment réunies en lui, au lieu qu'elles sont séparées en pJIcs.

La seconde est qu'ainsi que les eaux sont pures dans leurs sources, et qu'elles reçoivent de l'altération dans les ruisseaux, de môme toutes les perfections se trouvant en Dieu coDMne en leur source, elles y sont sans aucun mélange, au lieu qu'elles ne sont dans les créatures qu'avec Je mélange des imperfections qui sont attachées à leur na* ture.

On peut trouver quelque prétexte d'excuse pour s'exempter de la pratique de toutes les vertus; mais, en ce qui est de l'amouri aucun ne peut être recevable. On peut dire : je ne saurais jeûner, mais qui dira: je ne saurais aimer ? 11 n!y a que l'amour auquel l'homme puisse prétendre quelque égalité avec Dieu. Si nous considérons que cette première cause nous gouverne par sa providence, nous voyons en même temps que nul ne peut prétendre être assez sage pour conduire le monde à son tour; s'il se courrouce, au lieu d'en faire autant, nous sommes obligés d'apaiser son ire i)ar notre patience et par nos prières; mais s'il nous aime, non-seulement nous pouvons l'ai mer. mais nous le devons faire, et l'amour qu'il nous porte nous donne droit, obligation» pouvoir et facilité de lui rendre amour pour amour.

Au reste, quiconque aime Dieu parfaitement, a toutes sortes de vertus : il a la foi, l'espérance et la charité tout ensemble, puis- (^ue le parfait amour suppose créance en i objet qui est aimé; qu'il est impossible de croire un Dieu puissant et bon sans avoir confiance et mettre son espérance en lui, et qu'on ne peut aimer Dieu sans charité, puisque cet amour est la charité même.

Qui l'aime ne se soumet pas seulement à ce qu'il aime, mais encore a toutes choses pour l'amour de lui, et ainsi il acquiert une profonde humilité.

L'amour rend miséricordieux et pitoyable, étant certain qu'on ne peut aimer Dieu sans aimer une vertu qui l'a porté jusqu'au tombeau pour l'amour de nous.

La pureté est particulièrement révérée de celui qui aime Dieu parfaitement, puisqu'il ne peut ignorer que c'est la pureté même.

Enfin qui aime Dieu aime toutes les vertus puisqu'elles sont en lui, et entre les aimer et les avoir, il y a peu de différence.

La prudence et la charité sont au respect des autres vertus ce que l'entendement et la volonté sont à l'égard des autres |puissances.

L'entendement est l'œil de la volonté qui la conduit; mais la volonté, éclairée parcelle lumière empruntée comme puissance universelle, ordonne à toutes les puissances particulières de l'âme, tant intérieures qu'extérieures, sensibles et raisonnables, les actions où elle les veut employer. £lle étend même son empire sur l'entendement qu'elle applique à divers objets quand il lui plaît, et l'en tire quand bon lui semble.

Ainsi la prudence sert de guide h la charité et lui fait voir ce qu'elle doit aimer et jusqu'à quel degré elle doit l'aitaer. Car

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SUPPLEMENT AU DICTIONNAIRE D*ASC£T1SME

llfiO

souvent la passion de Tamoar emporterait l'homme au delà des bornes de la raison, si elle n*était réglée par la prudence qui enseigne jusqu'à quel point il faut aimer les créatures, selon les degrés de leurs perfections et avec relation et dépendance a celles de Dieu.

Mais cette charité, comme une vertu universelle, appliaue les autres vertus aux actions qu elle désire d'elles; et comme la volonté se trouve mêlée en toutes les actions humaines qui ne sont telles qu'en tant qu'elles sont volontaires, c'est-à-dire, ou produites par la volonté agissante par ellemême, ou par les autres puissances en suite de ces mouvements et de ses ordres, de même la charité, a part à toutes les actions des vertus particulières qui ne sont exercées des chrétiens que par l'amour qu'on porte à Dieu.

Par exemple, je m'humilie devant Dieu

Earce que je l'aime, et que l'aimant, je veux onorer sa grandeur par mon abaissement.

Je souffre sans murmure les outrages

2u'on me fait et les souffre pour l'amour de ^ieu, qui se plaît en ma patience , dont il m'a donné l'exemple. Je surmonte avec cou* rage toutes les difficultés qui se présentent dans les actipnsdeson service, parce que l'amour que j'ai pour lui fait que je n'ai eontentement qu'à le servir.

Bref, toutes les vertus dépendent de la charité et en dérivent comme de leur sour^ ce; et ainsi il est évident gue pour parvenir à la perfection, le chemin de l'amour est non-seutement le plus commun et le plus facile, parce qu'il n'y a rien si aisé que d*aimer, et que tous peuvent aimer; mais encore que c'e^t le plus parfait, parce qu'il contient la perfection de tous les autres.

L'Apdtre ne dit pas en vain qu'il n'y a rien de plus excellent aue la charité qui lie l'homme à Dieu. Apres avoir fait une énumératioii des effets que produisent toutes les vertus, il ne les attribuerait pas à la charité, s'il ne voulait faire connaître par ce moyen que c'est la vertu des vertus, et qu'en étant la source et l'origine, elle les contient toutes. Ainsi c'est l'unique moyen de parvenir à la perfection, en tant que tous tes autres séparés de celui-là y sont inutiles.

Le même apôtre dit en un autre lieu, que sans la charité rien ne profite. Si je parlcy dit-il, eotnme les anges; sifai le don ae pro^ phétie^ et êi je pénètre tous ie$ mystères; si ma foi est assez forte pour transférer des montagnes ; si je n'ai pas la charité^ je ne suis rien: et si j estpose ma personne jusques à tel point que je souffre le feu; si je donne tout mon bien aux pauvres^ sans que le motifde telles actions soit la charité^je le fais sans fruit et n'en puis tirer avantage. (/ C or. xni, 1-3.) C'est elle seule dont la possession trouve ou rend l'homme innocent. Un méchant, dit saint Augustin, peut avoir le ba(v tême, la prophétie ot les sacrements ; mais on ne peut avoir la charité et être méchant.

Cette vertu n'est (las seulement la voie des hommes à Dieu, mais celle de Dieu aux

hommes. C'est celle qui l'attire du ciel et le fait venir jusqu'à nous, et c'est elle qui nous fait monter au ciel et qui nous éllve jusqu'à Dieu.

On ne s'avance vers'Dieu qu'en fuyant le vice et suivant la vertu : or il n'y a que la charité qui produise ces effets, donnant selon le dire de i Ecclésiastique, l'esprit delà loi aux hommes, et par conséquent la force de fuir le vice défendu par la loi, et de suivre la vertu qu'elle commande. (Eccle. x, 40.)

La charité est la pierre de touche de toutes les autres vertus, qui les distingue des vices qui lui ressemblent. Tel parait libéral parce qu'il donne beaucoup, qui en effet ne se trouvera pas tel si nous considérons les règles de la charité ; celte maîtresse vertu liant et conjoignant comme elle fait toutes les autres. Elle ne peut souffrir, par exemple* que la libéralité soit opposée à la justice; et partant elle fait connaître clairement que si celui qui donne fait largesse du bien d'autrui qui ne lui appartient pas , il doit à

Elus juste titre être estimé voleur que lierai. Elle nous apprend que le pauvre donne du cœur en ne donnant rien, s'il est touché de l'indigence de celui qu'il voit en aussi grande nécessité que lui. Et celui qui donne le bien d'autrui, au lieu d'exercer la charité, commet une notable injustice; et ainsi elle distingue la fausse vertu de la vraie.

C'est pour cette raison que saint Paul rappelle la fin et la plénitude de la loi {Rom. xni, 10); c'est pour cela même que saint Augustin en réduit tous les préceptes en ce* lui de la dilection, et qu'il soutient que celui-là possède ce qui est apparent et ce qui est caché aux saintes Ecritures, dans les mœurs duquel cette vertu est édatante.

C'est enfin sur ce même fondement que saint Paul dit aue cette vertu est le lien ds la perfection (Coloss. m , \k) ; en tant que c*est un nœud qui lie toutes les vertus qui rendent le chrétien parfait et accompli.

Il y a eu des philosophes qui ont enseigné que toutes les vertus étaient enchaînées ensemble; mais je ne sais s'ils en ont conçu la raison; quoi qu'elle soit aussi évidente que les démonstrations mathématiques « et qu'elle dépende de l'un des principaux fondements de cette science, qui est que les choses qui sont unies avec un tiers , sont unies entre elles-mêmes : d'oii il s'ensuit bien clairement que toutes les vertus n*en sont qu'une seule, puisqu'elles sont toutes unies à la charité. Et ainsi pour avoir la perfection de toutes les vertus, il ne faut qu'aimer Dieu. Ce précepte est In'ef, conclut saint Augustin; aime et fais ce que tu toudras.

L'amour que Dieu nous porte est un motif si puissant pour nous animer à l'aimer^réciproquement, qu'il n'en faut point chercher d'autre. Nous devons aimer TDieu^ dit saint Jean, parce qu'il nous aime le premier. ( / Joan. IV, 19.) En effet, c'est trop de dureté à ceux qui ne sont pas assez généreux jKiur

TRAITE DE LA PERFECTION DO CHRETIEN

aimeir sans être aimés, de n*aiiner paà cdui qui les aime. ,

Si Dieu nous aime; ne Taimerons-nous pas» poujr lui rendre ambulr pour amour? el sachant qu'il paie notre amour par le sien, ne Taimerons-nous pas, afin qu*il nous aime davantage?

De toutes les justices, la plds ètacte est celle de l'amour, qui ne peut être payé que par soi-même. La justice veut qu'on paye le prix de la chose qu'on a reçue; donc cell»5 qui ne peut recevoir autre paiement au'en la propre nature de ce qui a été donné, est la plus exacte. L'argent et l'or paient toutes choses ; mais en ce qui concerne l'amour, ils ne sont considérables qu'en tant qu'ils sont marqués de l'amour, qui seul peut être le prix de soi-même.

Comme faous sommes plus obligés à aimer Dieu que toute autre chose, nous avons plus d'aide et plus de moyen de le faire ; puiisqu'au lieu que pour l'ordinaire nous aimons les créatures par notre pure inclination, nous aimons Dieu par l'aiiie de sa grâce, qui est intiniment plus puissante que les mouvements de la nature.

On dira peut-être que j'établis mal à propos la perfection en l'amour, puisqu'il est vrai qu il j a beaucoup de gens qui aiment Dieu : mais en sorte qu'en ne l'aimant que j>ar respect à eux-mêmes, ils sont bien éloignés de là perfection.

A cela je réponds que l'amour que j'établis j)ouf moyen de la perfection, est le plus {)arfait qu'on puisse avoir. C'est celui dont es saintes Lettres parlent lorsqu'il est dit : Tu aimeras ton Dteu de tout ton eœur^ de toute ton âme , et de toute ta pensée^ et ton prochain comme toi -mime. {Matth.^ Xxu, 37, 39.)

On demandera encore ce que c'est qu'aimer Dieu de tout son cœUr, de toute son âme et de tout son esprit, et on représentera grande difficulté à ce précepte.

Et moi je dis qu'il n'y a rien si aisé que de l'accomplir, puisqu'il ne faut autre chose qu'aimer Dieu plus que toutes les créatures^ et n'aimer aucune créature que pour l'amour de lui.

Ainsi quicohque a une charité parftiite, a la perfection du chrétien; el comme il est aisé à tous les hommes d'aimer Dieu de tout leur cœur et de toutes leurs forces, par l'as-, sistance de sa grâce, il est aisé d'avoir la perfection en toutes conditions.

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