‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 143 sur 315 · CHAPITRE XLIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIIL

Quelle Morte de vie en ce monde est la plus parfaite et comme telle préférable aux autres.

On aivise d'ordinaire la vie humaine en deux espèces, en la vie contemplative et en l'active.

Aristote tire cette division des diverses fonctions de l'entendement, qui est quelquefois purement contemplatif et quelquefois actif.

Au premier sens, il ne s'occupe en la con-

DiCTiONNAiRi d'Ascétisme. II.

templation des choses que pour la seule satis» faction qu'il a de les connaître ; et au second, il ne recherche de les connaître que pour opérer. En la contemplation la fin de l'en* tendement est le repos, et en l'action il a le travail pour objet et pour but. La vie de chaaue chose se reconnaît par l'opération qui «lui est propre, à laquelle elle est portée par l'inclination de sa nature.

Par ce principe nous disons que les plantes vivent d'une vie végétative, parce que nous voyons que d'elles-mêmes elles prennent nourriture, croissent et se multiplient. Nous disons encore que les animaux vivent d'une vie sensiiive> puce que, outre l'accrois» sance, ils ont sentiment et mouvement.

Nous disons enfin que la vie des hommes est raisonnable ; parce que, outre ces deux premières qualités communes aux vivants, ils connaissent et aii^issent par raisonnement.

El parce que entre les hommes il s'en trouve quelques-uns qui se plaisent particulièrement a la contemplation , et d'autres qui se portent d'eux-mêmes à l'action, c'està-dire, à tout ce qui peut servir extérieurement au maintien de leur société, la vie humaine est divisée en la contemplative et en l'active.

Le même philosophe au premier livre de sa Morale j ajoute une troisième vie à ces deux premières, qu'il appelle voluptueuse; mais cette dernière espèce étant plus propre aux bêles qu'aux hommes, qui n'en peuvent être faits participants qu'à raison du principe qui leur est commun avec les bê* tes, elle ne mérite pas d'être mise au nombre dès vies humaines.

Saint Augustin en fait encore une autre espèce, quil appelle mixte; parce qu'elle est composée de la contemplative et de l'active : mais cette vie mêlée n'ayant rien que ce qu'elle tire des deux autres, ne doit pas être censée nouvelle espèce; mais selon qu'elle tient plus ou de la contemplation que de l'action , ou de l'action que de la contemplation , elle prend le nom de la vie dont elle a le plus , et en conserve l'espèce.

Saint Bernard représente ces deux vies, par les deux filles de Laban, toutes deux lemmes de Jacob, Lia et Rachel : celle-ci plus belle, et l'autre plus féconde; Rachel cadette, et l'autre l'aînée. Parce que, comme dit saint Isidore, il faut s'occuper à la vie active, avant que de prétendre à la vie contemplative.

Saint Augustin compare ces deux mêmes vies aux deux sœurs Marthe et Marie ; la première occupée au ministère, et à repaître le Fils de Dieu et ses apôtres corporelleraent; la seconde attachée aux pieds du même Fils de Dieu, attentive àyes inspirations, et recevant de lui la nourriture de son âme. Toutes deux sont bonnes, ajoutet-il, mais la seconde est la meilleure.

Aristote même a reconnu par la seule lumière naturelle , que la vie contemplative est par sa nature plus excellente que Tactive : ce qu'il prouve par diverses raiscnr

Un3

SUPPLEMENT AU DICTIONNAIRE D'ASCETISâlE.

It6i

dont je toucherai les principales succinctement.

La première est que la contemplation convient à l'homme, non-seulement selon la plus noble de ses puissances , qui est Tenlendement, mais encore au respect de son propre sujet, qui est la vérité; et ce qui est à noter, vérité divine et incréée; qui est maintenant parmi nous l'objet delà contemplation chrétienne. Au lieu que l'action n'a pour but que les choses extérieures.

La seconde , que l'homme en la contemplation n'a besoin que de soi-même; les seules lumières de son entendement lui éiSnt nécessaires pour concevoir son objet : au lieu qu'en la vie active il a besoin de quantité a aides extérieures dont il ne saurait se passer. Et c'est ce que le Fils de Dieu déclare par le discours qu'il tient à Marthe, figure de la vie active, lorsqu'il dit : Tu te tourmentes après plusieurs choses. (Luc. X, hi.)

La troisième consiste en ce qu'à proprement parler, la vie contemplative a pour objet les choses divines; et 1 active les humaines, qui sont infiniment au-dessous des divines. A raison de quoi saint Augustin continuant à marquBr les différences des deux sœurs, dit : Âueommencement le Verbe était. (Joan, i, t.) Voilà ce que Marie écoutait : Le Verbe s'est fait chair. [Ibid.y ii.) Voilà celui que Marthe servait.

Ce m(^me saint touche une nouvelle raison qu'il tire du Fils de Dieu, en ce dialogue excellent qu'il a avec elles ; Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui peut être ôléè : parce que Dieu qui est l'objet de la contemplation, et Tentendement qui est la puissance qui le regarde et le contemple, ne périront jamais. Au lieu que la nécessité de isecourlr le prochain, cesse d'être par la fin de cette vie. Ce qui fait que la vie active n'aura plus de lieu, lorsque la contemplative se trouvera en sa perfection et en st force, dans la gloire en laquelle Dieu se découvrira plus clairement à ses saints. Ainsi la vie contemplative ne peut avoir autres limites que celles de l'éternité ; au lieu que l'active n'aura pas plus d'étendue que la durée de ce monde.

Ces raisons font voir clairement que la vie contemplative est de sanature plus noble que TàotiVe ; à quoi saint Thomas ajoute^ qu'elle est aussi plus méritoire.

Bien que ces deux qualités semblent d'abord une même chose, ou au moins être inséparables l'une de l'autre, il s'y trouve ftoiitefois une très-grande difiTérencè.

L'amour des saints dans le ciel est beaucoup plus parfait que le nôtre, mais il n'est pas si méritoire; et qui plus est, il ne l'est point du tout, parce qu'il est sans liberté, qui est le principe du mérite.

Mais il est vrai qu'il y a plus de mérite où il y a plus de perfection d'amour conjointe avec la liberté; et par conséquent la vie contemplative est pi us méritoire en ce monde que l'active, en tant que la charité qui nous lait aimer Dieu à cause de lui-même, est

plus parfaite que celle qui nous le lait trouver seulement dans le prochain, que nom aimons pour Tamour de Dieu.

Quoique ces raisons donnent le prix da noblesse et de mérite à la contemplation, il y a toutefois certaines circonstances qui peuvent rendre la vie active plus méritoire quela contemplative : ce qui arrive hrsquelacharilé qui porte l'homme à travailler pour le bien de son prochain, surpasse celle qui rattache à la contemplation , en ce que la première passant par-dessus les considérations de la douceur qui lie les Ames à Dieu ])ar lacoQtemplation , fait que l'homme méprise ses intérêts pour ceux de son prochain; auliei que lorsqu'il laisse le soin de son procbâc pour le repos de la contemplation /sa charité est d'autant moins parfaite qu'il a plus d'amoùr-propre , si le motif qui le porte à se gouverner ainsi , est son intérêt particulier.

Les plus parfaits imitateurs de la rie de Notre-Seigneur en ce monde, sont ceux docl la vie est plus méritoire et plus agréable à Dieu : et Jéôus-Christ n'étant venu au momie que pour travailler au profit et pour le salut de l'homme, non-seulement par lesïatigues de sa vie, mais par les peines de ^ mort ; il est certain que celui qui fait semblable vie aux mêmes uns, lui sera plus agréable que celui qui s'emploiera continuellement à la contemplation, s'il n'y est appelé par une vocation très-spéciale, ou par les devoirs de sa condition.

Ces choses étant présupposées, il inVt impossible de ne conseiller pas l'action ^ tous les chrétiens qui en sont capables, ei la contemplation seulement à ceux qui ) sont particulièrement appelés. Chacun doit agir selon sa vocation; et il est certain que l'exemple de Jésus-Christ appelle tous le> chrétiens à l'action , et que peu sont tiiés à i^ contemplation.

Au reste, il se pourra trouver quelque" si fortement appelé et lié à l'action, qu<? '^ contemplation pourrait être criminelle eo lui, si, pour y vaquer, il abandonnait l'action à laquelle il est obligé ; et tels soûl les curés, les évoques et tous les magistrale' En telles personnes Faction est plus prfaite et plus méritoire que la conteraplaù^''; qui, d'autre part , aura plus de perfection i» de mérite aux ermites et aux religieux, q^^^^ Dieu a retirés du tracas du monde, joii' leur donner lieu de lui parler cœur à ctf^'^ en solitude.

Ceux (|ue Notre-Seigneur a choisis-pour travailler en sa vjgne, n*ontreça autre ordre que de s'y employer diligemment, ^^ quel cas seulement il leur promet réc|>ûJ' pense. £t lorsqu'il envoie ses apAires»""® leur recommande pas la contemplation; d^*^; le travail pour avancer le salut duprocbaUJ-

parce que c'était la fin de leur vocation, i' quilsdevaientplanterrEvangilc,ctaair?f'^'5

âmes à Jésus-Christ par leurs travaux.

Saint Paul jiroteste hautement, que I"<?'^ lui avant donné la charge d'instruire '^ gentils, il honorera son ministère; cei.-»*

IIG5

TRAITE DE LA PERFECTION DD CUUETIO

iioe

dire, qu'il travaillera {>Our leur conversion ; ^l il ne lui arrive quasi qu'une seule fois de

f>arler de ses cbmtemplations, et des hautes umières de ses révélations. Encore ajoulet-il aussitôt, qu'afm que telle grâce ne lui fût pas préiudiciable, Dieu lui laissa souffrir une violehte tentation de Salait. Mais il se trouve fort pende ses EpUres^où. il ne reconiraande ses travaux et les soins qu'il prenait pour ûVancer la gloire de Jésus-Christ son mailre, en procurant le salut des âmes.

Enfin la charité du prochain, et le soin de procurer son salut, pressent de telle sorte ce grand Apôtre, qu'il consent d'être anathème, c'est-à-dire, séparé de Jésus-Christ, pourvu que leur sâlut is'âccomplisse. C'est bien préférer fa vie active à la contemplative, que de vouloir élre séparé de Jésus-Christ pour le salut de son prochain.

Lé mêrae Apôtre (ce (jui est bien àremar^

auer) ne recommande rien tant à chacun, que e faire les choses qui sont de sâ vocation. D'où il s'ensuit clairement que ceux qui étant appelles à la vie active, la quittent d'eux-mêmes poursedorinerft la contemplation j hon-séuicment ne s'avancent pas a la Ferfection,mais s'en reculent; faisant contre oiiligalion générale de tous les chrétiens, qui est de s'employer en l'état de vie où il plaît à Dieu de les appeler.

La perfection chrétienne consiste, ainsi que nous l'avons montré au sixième chapi* tre de cet ouvrage, à faire la volonté de Dieu^ Or Dieu veut que chacun fasse les choses à iquoi il est appelé : et par conséquent quiconque se sépare de sa condition, et en abandonne les fonctions sous prétexte de se porter èd'autres, qui en uneautre condition sontplus

Surfaites ; au lieu de faire progrès en la peréction, prend une route toute contraire.

Tant s'en faut, dit saint Bernard, que celui qui est appelé à l'action, la doive quitter pour la contemplation, que la contemplation peut ôt^e délaissée par celui que sa condition oblige d'y vaquer, lorsqu'il y a lieu de procurer le salut des âmes pnr l'action.

La raison de ce grand saint consiste assurément, en ce qu'ainsi que nous avons enseigné ci-dessus, plus d amour donne plus de perfection à nos actions; et qu'il y a plus de charité à se priver de la douceur de la contemplation, pour procurer le salut des âmesî que Jésus-Christ a aimées jusques à ce point que de les racheter par son sang;

3ue d'abandonner leur salut pour jouir delà oliceur delà contemplation.

Beaucoup d'âmes ignorantes de ces vérités se trompent, lorsqu'au lieud'acquérir la perfection due à leur condition, elles se forment des idées d'une vertu étrangère qui ne leur convient point ; ei ne faisant rien moins que que ce qu'elles doivent le plus, n'ont attire soin que de faire lés choses à quoi elles ne sont pas obligées.

Tels sont les évèqùes,qui au lieu de veiller sur leur troupeau, et le repaître par pardlft et par exemple, n'ont presque d'autre sWn qee d'instruire des âme*^ que Dieu no leur a point commises, et qui doivent suivre

Jésus-Christ sous une autre conduite que la leur.)

C'est encore une opinion qui se trouve en beaucoup d'esprits, de croire qu'il Cbi impossiblede se donner parfaitement à Dieu, si on ne se délivre tout à fait du monde et des affaires. Mais le zèleçjue ma condition m'oblige d'avoir pour le bien public de VEglise et de l'Etat, pour la gloire de Dieu et lé salut des âmes, me fait dire, au contraire, qu'on ne saurait mieux employer son travail qu'aux lieux où il se trouvé une plus grande moisson à faire, lorsque le divin père de famille.nousy ap[»elle. lly en a qui croient qu'un entier repos leur donne plus de moyen de C(»nsacrer leurs pensées à Dieu; et moî je dis

au'ordinairement, moins on a de loisir qui égénèresouventen oisiveté, mieux on peut sacrifier ses actions à Dieu ; et par ses action^^ ses pensées, si lesuqes ètles autres animées de charité n'ont d'autre but que l'accomplissement de ses volontés.

Je sais bien que celui qui sait vaque^ à l'oraison, a la vraie science de bien vivre; et que l'oraison requiert du temps: maisje sais bien aussi que celui-là prie tou-« jours qui fait toujours bien.

La vie de jésus-Christ a été un continuel exercice decharité, et une chaîne perpétuelle d'actions exemplaires. Les anges mêmes sont en un perpétuel mouvement pour la gloirô de.Diçu ; et ainsi il ne faut pas penser .qu'une honnête oisiveté, sous prétexté d'employer son temps à la contemplation , soit toujours le meilleur moyen de servir Dieu.

Si la retraite des solitaires est parsemée de fleurs, ils ne laissent pas d'y trouver des épines, d'autant plus piquantes qu*ils ne les attendaient pas : et bien qiie les épines soient le vrai pavé de ceux qui demeurent dans le monde, ils y cueillent souvent de« fleurs, oui sont le uiépris des vanités, le dé^ goût de la vie, la résolution à la mort, et la résignation à la volonté de Dieu; et qui leur sont d'autant plus agréables qu'ils ne se les promettaient pas.

La sainte mère Thérèse animée de l'esprit, dé Dieu, dit sur ce sujet fort à propos; que bien que dalis la pratique du monde les âmes soient plus exposées à quelques chutes, et qu'il soit diflicile qu'elles évi lent de tomber en quelque désordre *, le mérite y peut être bien plus grand qu'à conserver le repos dans la solitude. Elle apporte pour exemple Ihiçtoire de saint Pierre, qu elle produit, pour faire voir que beaucoup se trompent souvent en la vertu qu'ils pensent avoir, lorsqu'ils ne l'ont pas éprouvée ; et que Dieu permet que ceux qu'il aime, tirent du protit de leurs fautes.

Ce grand apôtre, dit-elle, croyîiit être courageux ; et le co^r lui manqua à la première oc4!asion : mais sa chute lui fut avantageuse, en ce qu'elle lui fil connaître que Dieu seul est celui auquel il faut mettre sa confiance; et qu'il n'y a pas lieu d'en prendre en îoimôme. Et en. effet, ajoule-t-elle, la lâchelti

au il commit en renonçaHt son Maître, lui onna la force de le confesser au n^rtyre^

ii67

SUPPLEMENT AU DICTIONNAIRE D*ASCEtlSME.

iï(A

De ce que nous %vods dit, i] faut conclure que les œuvres étant k meilleure preuve de tamoar, s'il est vrai que celui qui a le plus d*amouv ait pl^^s de perfection et de mérite en cemoL'oey il est r^ertain que la vie de ceux qui font de meilleures œuvres est plus par- ^jie et plus méritoire, s'ils ne sont évidemment !ippelés à d'autres ibnctions , en l'accomplissement [desquelles ils ne cèdent à personne en chanté ; puisque c'est cette seule vertu^oui les y attache, poursuivre les Volontés de Dieu : auooel cas même ils ne sont pas détachés des !)onnes œuvres» puisqu'ils conco^ireat par leurs souhaits et par leurs prières, à toutes celles qui se font «u monde.

Cette vérité est d'autant plus assurée, tiu*ainsi que le règne delà contemplation est 'principalement au ciel, celui de l'action a soft siège en terre : d'où il s'ensuit manifestement, que parce qu'on ne peut vaquer dans le ciel à diverses actions de charité que la nécessité du prochain requiert seulement en ce monde, il ne faut pas perdre l'occasion de les accomplir tandis que nous y sommes^

Je convie d'autant plus ardemment à ce saint exercice ceux qui aspirent à la perfection, que la contemplation est beaucoup plus sujette à tromperie que l'action; en ce que l'ange de ténèbres se transforme souvent «vec tant d'artiQce, qu'il fait passer les fausses clartés pour de véritables lumières ; au lieu que nous ne pouvons être trompés aïk ministère de la vie active, n'y ayant personne qui se puisse mettre au hasard de faire mal, en bien faisant à son prochain, selon la

f>ortée de sa condition, et les règles et 'exemple de Noire-Seigneur Jésus-Christ.

.CHAPITRE XUV. l

€on$eil$ $pitUueh utiles pour la perfection

du chrétien.

Pferaicr conseil.

Chacun doit accommoder sa dévotion à sa condition, et non sa condition à certaines règles spirituelles qui, pour n'avoir aucune proportion au genre de vie de celui qui les veut pratiquer, sont comme des greffes excellentes, lesquelles étant entées sur des sauvageons qui n^ont aucune aflinité avec leur nature, les font périr au lieu d'y porter du

uit.

Autres sont les vertus d'un prélat ; autres celles d'un prince ; autres celles d'un particulier. Si le prélat ne fait les fonctions de sa charge, s'il n^est assidu auprès de son troupeau, s'il n'est soigneux de le paître.

Dieu. Il en est de même du prince et du magistrat : s'ils n'ont soin des peuples qui ?eur sont commis , s'ils laissent les crimes impunis, particulièrement ceux qui troublent la religion et le repos public, quelque dévotion particulière qu'ils puissent avoir.

ils ne satisferont pas à ce que Dieu demanda d'eux.

Tel qui est attaché à la vie active, pense faire beaucoup s'il donne une partie de son temps à la contemplation, à l'exemple de quelque bon religieux dont il a la conversation ; mais il se trompe , il faut bien se garder d'être, en matière de dévotion, comme les singes qui veulent imiter tout ce qu'ils voyent : chacun doit regarder sa portée, et non pas celle de son compagnon ; et comm4 les vocations sont différentes, il ne faut pas s'attacher à un degré différent de l'instinct de la grflce qui nous est donnée, lequel se

Ïeut reconnaître et par les prudentes réexions que chacun peut faire sur soi-même et par une entière soumission à un sage directeur auquel on ouvre son intérieur.

Je convie chacun d'en user ainsi, parce que Je sais certainement que pour ne le faire pas> beaucoup qui cherchent leur salut se précipitent souvent dans leur ruine.

SecoDd conseil.

C'est une maxime qui ne peut recevoir de contradiction, qu'au chemin de la dévotion aucun n'y peut faire progrès que par les actions qui lui sont propres, et de l'ignorance de ce principe indubitable, il arrive beaucoup d'inconvénients.

La femme qui déuart, à l'insu de son mari, plus d'aumônes qu elle ne peut donner sans son consentement, ne fait aucuu progrès,

f)arce que, bien que la réalité de son action ui soit propre, la moralité ne l'est pas en tant que le consentement de son mari y est nécessaire, et qu'une action ne peut être censée moralement bonne sans Faveu de celui lequel y a un notable intérêt.

Il arrive encore de cette ignorance, que tel ne pense pas mal faire en s'acquérant du bien par moyens illicites, |30urvu (ju'il en emploie une partie en charités; et je dis à celui qui en use ainsi, qu'il fait deux maux au lieu de faire uh bien. Le premier est de prendre le bien d'autrui 5 et le second, de disposer de ce qui n'est pas à lui, sans la permission de celui qui en est le vrai propriétaire.

£t s'il pense que son aumône satisfait an moins en partie à la restitution du bien qu'il a pris, il se trompe; car, puisqu'il faut rendre à chacun ce qui lui appartient, c'est à celui qu'on a volé gu'il faut restituer le

3u'on lui a pris ; et jamais il n'est permis e donner à 1 Eglise et au public ce qu'onfa pris à des particuliers, si ce n'est lorsqu'il est impossible de les connaître ou de leur rendre ce oui leur est dû

Troisième conseil.

Toute dévotion qui préfère les œuvres du conseil à celles de son obligation, quoiqu*eIle semble plus parfaite, est vicieuse; cependant beaucoup d'Ames, par Tabus du siècle* tombent dans cet inconvénient.

Il leur semble que, pourvu qu'ils disent force chapelets, qu'ils visitent quelques églises, qu'ils fassent quelques œuvres da

»ie»

TRAITE DE LA PERFECTION DU CHRETIEN

charité, ils peuvent s'exempter de quitter certaines aversions qui les travaillent^. Une femme pense être excusée devant Dieu si elle ne rend pas à son mari la complaisance qu'elle doit; un fils croit être en mêmes termes, s^il sort des bornes de la vraie obéissance que la nature l'oblige de rendre à son père; mais ils se flattent et se trompent, étant très-certains que les œuvres d'obligation prévalent à toutes celles de conseil.

Ainsi si la femme n'a le soin qu'elle doit de sa famille ; si elle ne rond respect et obéissance à son mari, si elle n'a autant d'amour pour ses enfants que la nature l'y oblige, ses jeûnes, ses prières et ses fréquentes communions lui sont, non-seulement inu- . Ules, mais elles lui seront imputées comme criminelles devant Dieu.

Quatrième conseil.

La vraie dévotion doit tendre à la mortification des passions de l'esprit.

Si quelqu'un jeûne une semaine entière pour éteindre les mouvements déréglés de «es sens, et néglige ce qui peut rabattre son orgueil naturel, sa conduite n'est pas bonne. L'esprit dont la volonté fait partie faisant le péché, c'est lui qu'il faut régler principalement, et la modération du corps n'est nécessaire qu'en tant qu'elle peut servir à celle de l'esprit ou à racquit des devoirs de sa vocation, et à l'imitation de la vie de son Sauveur. Il ne faut pas se proposer les austérités comme une fin, mais seulement comme des moj^ens dont on se sert utilenient, lorsqu'on en use avec modération et direction, pour parvenir à la fin qu'on a de se rendre maître de soi-m$me, et de s'assujettir à l'esprit de Dieu.

Lorsque les austérités sont excessives^ elles aigrissent le sang plutôt qu'elles ne le tempèrent; et cependant il y a beaucoup de gens qui pensent avoir tout fait quancl ils ont jeûné et qu'ils se sont bien disciplinés, encore même qu'ils ne trouvent poiut d'amendement en eux.

Cinquième conseil.

Ouicon^$. pense être dévot et se trouve sujet à toutes ses imperfections naturelles, peut s'assurer qu'il n'est dévot qu'en son loiaginaUon et non devant Dieu; et ceux qui aspirent à la perfection de la vie spirituelle doivent savoir qu'elle consiste à se dépouiller de soi-même, et se revêtir de Jésus-Christ^ De sorte que celui qui n'étant par sa nature sujet qu'à certains mouvements d'un orgueil naturel, n'en est pas plus dépouillé a cinquante ans qu'il était à vingt, doit savoir qu'il s'est moins approché de la perfection que. celui à qui il reste dix défauts semblables, et qui s'est corrigé de dix autres auxquels il était sujet.

Le sacrifice d'une passion déréglée peut être plus agréable à Dieu que toute autre œuvre que puisse faire le chrétien; et il est certain qu'aucun ne doit être estimé s'avancer au cnemin de la perfection, s'il souffre en lui quelque dérèglement notable sans

travailler à s'en corriger. Il faut par cette considération bien prendre garde à ne conserver pas quelques défauts naturels que nous avons , à l'ombre de quelques vertus qui nous sont aussi naturelles.

L'homme se flatte aisément. en Tun et en l'autre, c'est-à-dire qu'il se rend d'autant plus indulgent à sounrir ses mauvaises inclinations qu'il prend plaisir à suivre austèrement la verlu à laquelle il se sent porté. Cependant, s'il demeurait en cet état, sa verlu n'entrerait pas en ligne de compte devant "Dieu, parce qu'elle serait purement naturelle, et non chrétienne et détection; et ses défauts ne laisseraienl.pas de lui être imputés, parce qu'ils ne seraient pas seule-. ment naturels, mais volontaires, par la négligence qu'il apporterait à s'en corriger.

Sur ce taux fondement, il arrive souvent, qu'à l'ombre de quelques actions d'humilité, 1 homme nourrit un orgueil intérieur dans son âme, qui lui fait concevoir du mépris de ceux qui , n'ayant pas tant d'apparence do dévotion que lui, ne laissent pas d'être meilleurs. Tel procédé est une marque d'aulani plus infaillible d'une fausse vertu, que la vraie humilité élève le prochain au lieu de, l'abaisser, et qu'elle ne peut être vraie sans être charitable, ni charitable sans estimer ce u'il y a de bon en son prochain, au lieu e le mésestimer pour les défauts qui sont en lui.

Sixième conseil.

Pour s'avancer en la perfection chrétienne ce n'est pas un petit secret de considérer moins ce qu'il y a de bon en sa personne, que ce qu'il y a de mal, et plus les perfections de son prochain que ses défauts. Cef)endant la corruption de notre nature, et 'amour-propre, ennemi de celui que Jésus- Christ nous conseille et nous commande, portent souvent ceux qui pensent être les

f)lus dévots, s'ils n'y prennent garde, à aire le contraire ; et de là nait une infinité de maux.

Pour ne faire pas assez de réflexion sur uos imperfections , nous manquons à nous en corriger; et pour avoir trop d'égard aux bonnes qualités que Dieu met en nous, nous tombons souvent en un orgueilleux amour de nous-mêmes, peu éloigné de la présomption.

D'autre part le peu d'égard que nous avons aux vertus d'autrui, nous empêche de les imiter; et pour avoir les yeux trop ouverts à leurs déiauts, il arrive souvent que nous les méprisons; et ce mépris nous porte quelquefois à en médire.

Je supplie ceux qui aspirent à la dévotion, de faire d'autant plus d'état de cette remarque, que l'humilité étant le fondement de la perfection chrétienne, et l'amour du prochain un des degrés de cette perfection ; il est impossible de bien considérer 5 es défauts et les perfections d'autrui,' sans se confondre en soi-même, et sans être touché de l'estime et de l'amour de son prochainj^ selon que la loi de Dieu i;iou& y oblige.

liTî

S|eptiëme conseil.

Il f4ul se corriger de ses défauts avec raison, modération et douceur; de peur de i'aire, dit le bienheureux évoque de Genève, coiame ces huissiers, qui, criant avec trop de véhémence pour obliger au silence, font plus de bruit que ceux qu'ils veulent faire îaire.

Tel ignorant celte pratique, pourrait concevoir une si sensible lacherie de s'ôire fâché, que sa dernière colère le troublerait

}>Ius que la première; au lieu que si nous iaisons réllexion sur nos fautes, avec plus de compassion de nous, que de passion contre nous; le repentir que nous en concevrons, sera comme les arbres qui preniient des racines plus profondes, et portent )eaucoup plus de fruit en une terre douce ^l fraîche qu'en un terroir rude et aride.

Huitième conseil.

Ceux qui courent le plus vite, ne sont

{)as ceux qui arrivent le plus sûrement ni é plus tôt aux lieux où ils veulent aller : tant parce qu'ils sont sujets à broncher et h tomber en chemin, que parce qu'ils sont souvent hors d'ha)eine avant que d'être au bout de la carrière. Ainsi il est beaucoup n^eijleu^ de marèhor doucement, mais sans intermission, eh la voie de son salut, que d'y courir à perte d'haleine , et, en effet, il n'y a rien de plus dangereux que de faire cominencer la dévotion par où elle doit^jnir; il faut s'y avancer par degrés, apprendrp à combattre ses vices eq exerçant les vertus contraires, auparavant que de prétendre la paix intérieure par laccroissement de sps passions et par une parfaite indifférence à toutes choses, hormis à ce qui est de la vo- Iqnti^de Dieu. En un mot, pourvu que ce- J^i qui' veut arriver h la perfection fasse progrès dans son dessein, il vaut mieux qu'il soit simpleraament diligent ^e précipité.

Les grands fleuves qui v^nt lentement, spnt ceux jqui sont les plus utiles; et les torrents ruinent d'ordinaire leurs voisinages, et ne peuvent servir au trafic. Bien 9ue llioname spirituel ne s'aperçoive pas^ autant d'avancement que son zèle lui en fait souhaiter, il rie doit pas être mal s|itisfait de soi-même; mais il lui doit suffire que sa conscience ne lui réproche aucune notable infidélité aux grâces qui lui f ont présentées.

Neuvième conseil

Comme il ne faut pas aller trop vite au cheniin de la perfection , il faut bien se donner de garue d'y être aussi trop naresseux et de tomber en une telle noncnalance, qu'on demeuré q^iiasi sans action et sans ipouv^ment au bien; comme si la vie n'était donnée à l'homme que pour vivre seuleme^it; car c'est reculer que de ne pas s*avancer.

Auci^n$ estiment nn'ils font assez, s'ils De fout point de maf ?\ l^ur prochain; et

sur ce fondement ils n'ont y^s soin de lui bien faire, tellç dévotion n'est pas seule-* ment imparfaite, mais vicieuse; vu que la perfection chrétienne consiste en celle de la charité, qui n'a pas seulement pour but de ne rien faire contre ses règles; mais d'agir selon sa nature, qui porte à faire bien è ceux à qui on le peut avec raison.

Dixième conseil.

L'une des meilleures maximes qu'on puisse avoir dans la pratique du monde, est de travailler avec autant de soin en toutes les alTaires qu'on veut entreprendre, comme si Dieu ne nous y aidait point; et après en avoir ainsi usé, se confier en Dieu aussi absolument, que si lui seul devait avoir soin de ce que nous voulons, sans que nous nous en mêlassions.

C'est une des règles du religieux et prudent saint Ignace, dont l'usage n'est pas seulement utilç dans les cluîtres, mais excellent et nécessaire dans la pratique du monde.

Onzième conseil.

La tristesse est une mauvaise compagne de la dévotion ; au contraire la joie en e^t ' une vraie marque. Dieu, dit l'Apôtre, aime ceux qui le servent avec joie; et David excite les justes à se réiouir en Dieu.

Cepentant il y a ueaucoup de personnes qui sont en cette erreur; qu'ils n'estimeraient jxas être dévots, si leur retenue n'allait jusqu'à la mélancolie : telle opinion est erronuée et contraire à la solide dévotion, qui mettant l'homme bien avec Dieu, doit remplir son cœur de paix çt de joie; étant vrai que Thotiime ne doit jan(iaîs être triste, que quand il est tombé en péché mortel .

Douzième conseil.

On ne doit pas estimer que la quiétude soit une perpétuelle compagne de la dévotion, ni que celui qui est le plus agité et travaillé de violentes tentations, soit le moins en la grâce de Dieu. Au contraire, tels travaux sont souvent une marque assurée de l'estime que Dieu fait de ces derniers, qu'il ne laisse exposés à la violence cTu cpmbat, que parce qu illes sait capables dé résister à leurs ennemis avec Ici force de sa grâce.

Treizième conseil.

Entre tous les péchés, ceux qui ont des suites et dès attachements dont iJ est dilFh cile de se dépêtrer, doivent être évités avec grand soin.

Toute impureté est très-dangereuse et damnable : mais lé concubinage 1 est au centuple; parce que C'est une continuation de mal, d'autant plus didicilé à quitter, que î'habitude en est plus grande.

Telle est la confidence d'un bénéfice ; tels le larcin et l'usure ; qui obligent non-seulement à quitter l'utilité que 1 on en reçoit, mais de plus à la restitution de re qu'on a reçu par le passé. Tel est aussi l'ahus asseï

un

TRAITE DE LA PERFECTION DU CHRETlEPf.

fi 7*

ordinaire, lorsque celui qui a dérobé pense aroir satisfait s il en rend une partie, soit à, ceux auxquels il Ta pris, soit à TEglise ou aux pauvres.

La continuation du péché a- tant de rap-

Sort avec Timpénitence finale, qu'il est aisé e concevoir combien elle est dangereuse ; et il est vrai, que Taccoutumance que nos esprits prennent à croupir dans leur péché, nous jette insensiblement dans le dernier de ces malheurs

Quatorzième conseil.

C'est un abus assez ordinaire dans le mondet de se conduire comme s'il n'y avait que les péchés de commission qui damnent rhomme. Pourvu qu'un prélat soit chaste, et qu'il donne l'aumône, il pense que Dieu lui en doit de reste, et cependant une négligence de sa charge, un seul péché d'omission le damnera.

La femme, dont la chasteté n'est point en doute, croit tellement obi iger son mari qu'elle se dispense du respect qui lui est Jdû, et s'imagme qu'il lui est permis de le •traiteir indignement.

Toutes les vertus sont enchaînées, et ainsi tant s'en faut que l'une dispense des autres; elle les suppose si absolument, qu'aucun ne peut être estimé vraiment vertueux s'il ne les a toutes.

Quinzième conseil.

On ne doit pas estimer celui-là plus parfait, qui est le plus savant en la théorie de la. perfection, mais bien celui qui s'attache et s'applique le plus à sa pratique.

Ce n'est pas la vanité des sciences qui nous approche de Dieu, mais la droiture de la yolonté. Dieu demande le cœur de l'homme, et le simple qui lui en fait sacrifice, sans savoir autre chose sinon qu'il se donne à son Pieu, est plus proche de lui que celui qui, cultivant plus soi\ esprit dans les saintes lumières de sa vie spirituelle, se donna inoins entièrement à celui qui en est l'objet, bien qu'il sache mieux comme il ftiut s'y donner que celui qui n'a pas tourte sa recori- Qaissance.

Seizième conseil.

Il est très-dangereux en matière de dévolion de vouloir marcher par des sentiers nouveaux, quittant le grand chemin battu et frayé par nos pères, et c'est cependant ce qui se fait trop souvent en ce teuips. 11 n'y a rien si aisé que de penser avoir une vocation ):Mrliculière, dont la nouveauté chatouille Bos sens, et nous repaît de quelque vent. Sur ce fondement beaucoup ne pensent pas être bien dévots, s'ils n'établissent quelque •spèce de nouvel ordre.

Tel religieux pense que c'est rendre une révérence particulière aux sacrements que de s'en approcher peu souvent par la reconnaissance de son indignité; bien qu'il soit obligé oar la pratique de son ordre a'en user autitment.

Une autre sous Fapparence d'une élévation

extraordinaire, se laisse insensiblement aller dans les folles opinions des illuminés. Je no parle plus de ces personnes qui s'attacheni au dérèglement des sens, sous prétexte d'une indifférence à toutes les choses du monde : ces opinions-là sont trop grossières pour y pouvoir tomber sans malice ; mais je parle des personnes dont les opinions sont d'autant plus plausibles, qu'ayant pour but l'épurement de l'esprit à leur mode, elles ne laissent pas de faire état de la mortification du corps et des moyens propres à tc/iir nos. sens en bride.

Les inventions trop subtiles sont aussi dangereuses en la spiritualité que les nou-. veautés en matière de religion. 11 s'en faut garder comme de pointes aiguës aussi capa-, blés de piquer, comme elles sont impuissantes à servir de solide fondement à cause de leur faiblesse. Quelque bonne fin que

Euissent avoir ceux qui quittent les chemins atlus, pour suivre les nouveaux sentiers qu'ils ont trouvés, on peut dire avec vérité qu'ils se cherchent eux-mêmes et s'éloignent de Jésus-Christ, qu'ils ont Dieu en la bouche et le seul amour-propre dans le cœur; et que ce n'est pas Dieu qu'ils révèrent en sa

tîarole, et dans les enseignements de sou église, mais l'idole de leurs inventions qu'ils adorent aveuglément.

En effet, celui qui ne pense trouver Dieu qu'aux nouveaux établissements qu'il se pro- ^)0se, montre bien que s'il le cherche, c'est seulement pour le trouver en soi-même, c'est-à-dire, en sa propre vanité; puisque s'il n'avait autre dessein que de le trouver, il le chercherait assurément aux lieux où il ne peut ignorer qu'il n'ait choisi sa demeure, et non pas en ceux où il n'est assuré qu'il soit, bien qu'à son compte il y puisse être. 11 faut donc (jue reux gui veulent faire

Krogrès au chemin de la perfection, cherchent »ieu où l'Eglise le montre, et non où leur esprit se l'imagine. Qu'ils marchent par les chemins tracés par nos pères, et non par des sentiers particuliers; si ce n'est pour obéir à quelques nouveaux ordres de l'Eglise qu'il est beaucoup plus sûr de recevoir en telles occasions que de les rechercher sans gran^ discernement; autrement qu'ils soient assurés que Dieu leur dira un jour : Je nç vous connais point; cherchez votre récom-. pense en vous-mêmes, je ne la dois pas être, puisque ce n'est pas moi que vous avez cherché; vous avez méprisé mes voies, quoique ouvertes et battues de longtemps, pour suivro des sentiers égarés que votre seul orgueil et vos sens vous ont tracés : au lieu de vous assurer sur l'infaillibilité de mon esprit que^ ''ai promis à mon Eglise, vous avez suîvi^, 'erreur du vôtre, dont je vous ai plusieurs fois avertis de vous garder; vous êtes cour-. imbles de deux crimes, qu'un de mes prophètes reprochait autrefois au peupled'Israël,^ Vous m'avez quitté, moi qti^stiisja fontaine d'eau vivCf et vous vous êtes fait des citernes ^^ incapables de contenir des eaux qui puissenf étancher votre soi f{Jerem., ii, 13); je ne yovi* connais point, retirez-vous de moi^

li7S

Ii76

Dix-septîème conseil.

Il faut bien être sur ses gardes pour se garantir d'un certain orgueil, qui, se glissant assez aisément dans Tesprit de ceux qui font profession particulière de dévotion, leur fait souvent penser, ou que rien n'est bien fait s'ils ne le font, ou au moins qu'ils sont capables de faire mieux que les autres hommes.

Telles personnes se laissent volontiers aller à trouver à redire k toutes choses, et à le témoigner ou par leurs paroles, ou par leurs gestes, ou par leurs soupirs.

Je ne parle pas de ceux qui, le faisant de. propos délibéré pour condamner les actions d'autrui, sont dans les voies d*une malice noire , et non dans celle des spirituels qui tâchent de remarquer les traces du Fils do Dieu pour les suivre : mais je dis que la conduite de ceux qui ont un tel procédé sans mauvais dessein est très-mauvaise ; parce que ce qu'ils improuvent e^t ou le mieux qui se puisse faire, bien qu'on n'ait pas le succès qu'on pourrait désirer, auquel cas ils ne peuvent le condamper sans injustice, ou quand môme on pourrait faire mieux. Si ce qu'on fait est bien, il ne mérite pasd'ôtro blAmé, ou si même il le méritait, pour n'être pas fait selon les règles de la prudence, cette vertu et la charité ne permettent pas de condamner ce qui est fait sans malice.

Par un tel principe, non-seulement Thum'iité se trouve ruinée, mais la charité est offensée, et la présomption qui fait qu'on se

{)réfère à autrui, s'accorde aussi peu avec a prudence^ humaine, qu'avec la loi deJésus- Christ.

Pour conclusion, bien qu'il soit permis à chacun de considérer ce qui se fait dans le monde, l'homme vraiment spirituel, ne doit jamais improuver une action , si elle n' est évidemment mauvaise, ni la condamner devant personne, s'il ne juge que le témoi gr^age de $on sentiment peut aussi certainement produire du bien qu'il est incapable défaire aucun mal.

0ix-haitième conseil.

La connaissance que le cours des affaires m'a donnée de] ce cjui se passe dans le monde, me fait supplier les religieux, et ceux qui sont consultés comme spirituels, de prendre soigneusement garde a deux chpses :

La première, à i\e se laisser pas tromper sous prétexte de piété, par ceux qui n'affectent que les apparences de la vertu, et qui pn( d'autant pluis de soin de bien parler, que plus ils s'abandonnent à mal faire.

Je sais bien que dan^ le christianisme, ce n'est pas une petite vertu que de bien juger de son prochain ; mais il est dangereux de le faire avec telle simplicité, qu'on n'y apporte aucun discernement de prudence. Beaucoup d'inconvénients sont venus à ma connaissance de ce défaut , et il en peut arriver d'indicibles ; particulièrement à ceux qui ont charge de la conduite des flmes, et qui sont employés 9n des fonctions publiques , lesquels tombe-

raient sans doute en de srandes méprises , s'ils ne joignaient la prudence dn monde à i leur bonté morale. |

La seconde est que plusieurs estiment par un faux prl(icipe, que c'est assez qu^uns i chose soit licite, pour la pouvoir fermeltre; particulièrement quand il est question d'obliger des personnes de considération.

Les inconvénients de cette maxime sont I encore plus à craindre, que ceux qui peuvent arriver de l'autre. Grand nombre de religieui y tombent souvent par une graniie bonté. Si un homme simplement ca|>able, selon la rigueur des canons, d'un bénéfice qui a charge d'âmes, est recommandé par des personnes de qualité ; leur simplicité est telle, qu'ils ne font aucune difficulté de le préférer à un autre de plus grande capacité et de plus grand zèle. Cependant le premier vivra tellement languissant dans sa charge, qu'en n'y faisant pas de mal, il n'y fera pas de bien ; au lieu que l'ardeur de l'autre l'eût assurémcni

f>orté à ne laisser aucun bien possible sans 'entreprendre.

S'il est vrai qu'en la voie de laperfeclior. il faille s'estimer coupable, non-seuleiucM du mal qu'on a commis, mais aussi de n'avoir pas fait le bien qu'on est obligé de faire, comme l'on en peut douter: ceux qui persisteraient en une teîle simplicité, aprè^: èlre avertis des maux qui en arrivent, ne sauraient s'exempter de blâme.

Bix-neaTième [conseil.

Il faut éviter le scrupule presque avec autant de soin que le péché ; puisqu'ils aboutissent tous deux à une même fin.

Le péché nous privant de la çrAce, noBs prive de la vie de nos âmes; et le scrupule nous empêchant par le trouble qu'il nous donne l'exercice des bonnes œuvres et des vertus, nous prive des fonctions de la vie, qui nous est ôtée par le péché.

Le péché doit être détesté, parce que de sa nature il sépare l'homme de son Dieu ; cl le scrupule doit être fui, parce que bien qu'il cherche Dieu en apparence, et que ce soit son but et sa fin, il en éloigne les âmes par accident. *

Ainsi qu'il arrive quelquefois qu'un cheval ombrageux se jette daps un précipice» en se reculant de quelque ombre : de même les tmes scrupuleuses effrayées de la seule ombre, du péché, sepré.cipitent bien souvent en des abtmes de d^sordrç et de confusion.

Comme la plus grande déférence que l'âme scrupuleuse rend à son iugement et à sa crainte, est une de,s premières causes de son mal ; la soumission au jugement d'autrui en est un des plus souverains remèdes. II est de cette maladie de l'âme comme de celles du corps ; ainsi qu'on guérit peu souvent des dernières sans le conseil des médecins ; aussi est-il difficile de se tirer des autres, sans le conseil de quelque bon directeur. Je di5 bon, parce qu'ainsi qu'un médecin ignorant est plus capable d'altérer la santé que de la rendre ; ainsi un mauvais directeur augmente plutôt les troubles des âmes qu'il ne les

TRAITE DE LA PERFECTION DU CHRETIEN

Il7i

apaise. Le peuple d*lsraël qui a toujours marçné sûreraent, lorsqu'il a cheminé sous la conduite de Moïse, nejla méprisa pas plus tôt

au'il s'égara dans le désert. C'est ce qui onne lieu h Saloraon de dire à son fils : Ne fais rien sans conseil^ et tu ne fen repentiras pas. {Ecch. xxxiiy 24) ; et à Tobie, d'avertir aussi son fîls de demander toujours conseil à son conducteur. ""

Bien qu'il soit presque impossible de se délivrer de ce pénible mal par autre expédient, il n'y a rien si aisé que de le chasser; pourvu qu'on s'en serve, et qu'on veuille suivre deux conseils très-nécessaires en cette occasion, et dont la pratique est fort aisée.

Le premier, de se mettre en l'esprit que Dieu qui est venu en terre pour sauver tous les hommes au prix de son sang, qui vaut

S lus que tout le monde, ne perd jamais les ^ mes pour peu de chose ; que toutes Jos suggestions que le diable propose k l'bomme, ne souillent point une âme qui déteste ce malheureux esprit, et qui aime son Dieu; que sans un consentement distinct et précis, toutes les tentations sont sans effet; enfin

3 ne ce n'est point ce qui passe dans l'entenement qui damne Vhomme, mais seulement ce qui s'arrête dans la volonté ; et que jamais pn ne doit estimer avoir consenti à une chose, laquelle oti connait ne vouloir pas actuellement, et qu'on nesaitpoint avoir voulu, bien qu'où le craigne.

La crainte qu'un scrupuleux a d'avoir voulu ce qu'il sait bien qu'il ne veut pas, et qu'il ne voudrait pour rien du monde, est une oiarque assurée qu'i> est innocent de ce dont il craint être coupable.

Le second consiste à éviter la solitude, et chercher du divertissement, n'y ayant rien de plus dangereux en un tel mal, que d'avoir lieu d'entretenir ses pensées sur le sujet dont on est travaillé.

Il faut en telles occasions combattre à la façon des Parthes, tournant le dos à ses ennemis, et se bien donner garde de leurj faire tête; il les faut vaincre par résolution, et non par dispute et raisonnement; étant véritable que si l'on ouvre la porte à l'un pour le convaincre par raison, tant d'autres entreront à la foule avec lui qu'on s'-en trouvera sans doutç. accablé; et bien qu'on dit d'ordidaire qu'il ne faut jamais mépriser ses ennemis, il fout le faire en ce sujet.

Je sais bien qu'il est difficile q\i'un malade méprise son mal : mais comme on néglige ceux que le médecin assure être de peu d'importance, je çupplie ceux qui seront travaillés de scrupule, ne n'en faire aucun èîat, sur l'assurance que je leiir donne que rien ne leur fait peur que des ombres, et que s'ils les méprisent, ils en connaîtront aussitôt les illusions et les fausses apparences, et en seront absolument délivrés.

YiDgUème conseil.

Toute personne, de quelque profession qu'elle puisse être, qui, ayant un soin particulier de garder la loi de Dieu selon sa condition, se conduira en ce dessein par le seul

motif de la volonté de Dieu, qui est la vraie règle de la perfection; peut prendre une assurance morale, qiie sa vie sera aussi agréable à Dieu que celle des religieux qui sont dans les cloîtres.

Je ne touche point au mérite du vœu, qui donne, ainsi que je l'ai déjà dit, pareil avantage aux religieux, que ceux qui donnent un arbre chargé de fruit, ont sur d'autres; qui ne faisant présent que du fruit qui croît en leur jardin , se réservent la possesMon des arbres; mais ie veux dire seulement, que les séculiers, de (quelque condition qu'ils soient, oui se conduiront ainsi que je l'ai représente, atteindront aussi bien en exerçant la fonction de leur charge la perfection que la vie chrétienne peut avoir dans l'étendue de leur condition, que les religieux en satisfaisant à tous leurs vœux et à toutes les obligations de leur ordre.

Les hommes étaient quasi tous inégaux en force , Dieu a voulu rendre expressément les obligations des chrétiens presque toutes différentes ; en sorte que quiconque fait co qu'il peut, satisfait assurémet à ce qu'il doit; la justice ne pouvant permettre qu'on demande à l'homme ce qui excède sa puissance.

Bien que j'aie traité ci-dessus amplement cette matière, j'estime ne pouvoir mieux finir cet ouvrage qu'en la ré| étant en peu de mots, tant parce que c'est l'abrégé de tout ce livrR, qui n'a autre fin que d'apnrendre à chai^nn comme il peut parvenir à la perfection dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple; que parce qu'on ne saurait trop imprimer dans l'esprit des chrétiens, que tous peuvent, sans sortir de leur condition, parvenir à ce but, et qu'il n'y a point de meilleur moyen de les y porter, que de leur faire voir qu'ils peuvent aisément ce que le sang de leur Sauveur demande d'eux, et qu'il a répandu pour leur obtenir la grûce de le pouvoir accomplir,

Page 1