CHAPITRE XLV
Qui! y a un Dieu et que la lumière naturelle et celle delà foi renseignent conjointement.
La nature et la foi font clairement con* naître qu'il y a un Dieu.
Plusieurs passages de l'Ecriture ne nous assurent pas seulement de son être; mais ils disent de plus que la nature nous porte à sa connaissance. Et ainsi il n'est pas seulement vrai qu'il y a-un Dieu, mais il est de la foi que la lumière de la nature nous l'enseigne.
Lorsque David nous apprend (PsaL xviii, 1), que les cieux sans parler publient à tout le monde la gloire de celui qui les a faits et que leur silence est une voix si éclatante et si intelligible, qu'il n'y a point de nation sur la terre pour barbare qu'elle soit, oui n'en entende le son et n'en reçoive l'intelligence; il nous oblige à croire par la foi qu'il y a un Dieu ; puisque Dieu parle par sa bouche ; mais il le prouve aussi parla nature, puis-» que son discours est une déduction de la raison naturelle, qui enseigne à tout le. monde cette vérité.
ii79
SUPPLEHEN^* AU DICTIONNAIRE D^ÂSCETISMB.
Salomon, digne G)s de cet excellent prophète et sage roif ne dirait pas qu'il n'y a que vanité (Eccle, i, 2) en ceux qni ne reconnaissent pas l'ouvrier par l'excellence de ses œuvres , si la grandeur et la beauté des» créatures ne portaient nécessairement à reconnaître l'existence de celui qui les a faites, Job renvoie Thomme à la considération des créatures, pour entrer en la connaissance de son Créateur; et le grand saint Paul ne trouve point de moyens mus efficaces pour donner connaissance aux nommes de l'ôtre invisible de Dieu, que de leur faire contempler les effets qui paraissent à leurs yeux.
La connaissance de Dieu n'est pas seulement un article de foi, mais le fondement de tQus les autres ; ainsi que saint Paul l'enseigne par ces mots : Il faut que celui gui s'approche^ Dieu croie qu'il est (Hebr. xi, 6) ; et en effet il est très-véritable qu'on ne saurait s'avancer en la connaissance de ses mystères, si Ton n'a premièrement la créance de son être.
Nous lisons dans les Machabées (, //vu, 38) que la généreuse mère des sept enfants martyrs, se sert de ce même raisonnement pour exciter le dernier à souffrir les tourments avec courage, par la considération d'un Dieu qui, ayant fait les cieux, l'v doit un jour recevoir, pour lui donner la récompense de sa foi et de son amour.
Le moyen de preuve que la nature et l'Ecriture nous enseignent, est si évident qu'il n'y a personne qui ne soit capable d'en connaître et la force et la nécessité.
Il est impossible de ne voir pas la nécessaire relation qu'il y a entre les créatures et leur Créateur ; un effet suppose nécessairement sa cause, ou nous ne sommes pas, ou c'est sans doute qu'il y a un Dieu qui nôjiis a faits.
Les Pères ont pris cette même route. Tet^ tullien au livre qu'il fait contre Marcion. Snint Ambroisesur le premier des Romains, s'il est vrai qu'il soit auteur de cet ouvrage; et quand mèraç ce serait un autre, son ancienneté ne laiçserait pas d'avoir son autorité. Easèbe au livre septième de ïàPrépar(Uion évangéliquey prouve qu'il est auissi nécessaire de connaître Dieu par les créan tures (jue l'architecte par la maison. Saint Augustin fait merveilles sur ce sujet en mille. ouJroils, principalement en ses Soliloques. Saint Bernard a la môme pensée que saint Augustin, et l'exprime quasi en mômes termes, convenant tous deux en ce point, qua Yo^vant toutes choses avoir été faites par celui que nous ne voyons pas, la vue des effets nous oblige à connaître la cause invisible qui est Dieu, et que nous ne pouvons y manquer sans une ignorance inexcusable.
L'âme, dit ce grand saint, qui se regarde soi-même, est un vrai miri)ir de la Divinité.
Ceux qui, aveuglés par l'excès de leur malice, veulent que leur bouche nie ce que leur sens les contraint de. reconnaître, entendent par le nom de Dieu qu'ils dénient, la même chose que nous ontendons : à savoir un premier Etre éternel et indéj endant, du-
quel, tous les autres dépendent; ou ils en« tendent une autre chose : si c'est une autre chose, le dieu au'ils se forgent étant imaginaire, il est aise à consentir qu'il n'est pas en effet ; mais s'ils entendent un Etre éternel, indépendant et subsistant par soi-même, il est aisé de les convaincre en leur représentant qu'un tel Etre est possible ou impossible.
S'ils soutiennent qu'il est impossible.
Îuisqu'ils ont en cela une opinion contraire tout le monde, et à ce que la nature enseigne, ainsi que j'ai déjà montré; s'ils ne veulent mériter la haine et le mépris de tous ceux oui se servent de la rajson, ils ne peuvent s exempter de faire voir cette impossibilité. Nul n'est recevable à dire qu'une chose est impossible» qui est tenue de tout le monde non-seulement possible, mais actuellement existante, s'il ne fait voir quelque contradiction qui la rende impossible.
Jusqu'à présent on n'a vu personne qui ait voulu entrer en cette lice, ou, pour mieux dire, qui ait osé entreprendre une démonstration si impossible. Tout ce qui n'implique point de contradiction est possible ; or il n y en a point en Dieu : donc cet être est possible. Et en effet, on ne saurait apporter aucune preuve de j son impossibilité.
Il n'y a point da milieu entre les contradictoires ; l'un niant ce que l'autre pose, il feut nécessairement que run des deux soit vrai^ La lumière des plus grossiers est plus que suffisante pour connaître cette vérité ; il n'y a personne qui ne voie que ces deui propositions ; il est et il n'est pas> sont incompatibles en leur sens, et que si l'une est vraie, l'autre est nécessairement fausse. C'est de ceux qui nient des vérités si évidentes qu'Aristote dit qu'il ne faut pas disputer contre eux. C'est de ceux-là aussi avec lescjuo.ls saint Augustin veut qu'on agisse plutôt par la main que par la parole
Il est hors de la puissance des hommes de concevoir avec fondement que l'être d'un Dieu soit impossible ; car quiconque voudra soutenir cette fausse opinion sera contraint» pour l'appuyer, de supposer des choses Lieu plus impossibles que ce qu'il prétendra ne pouvoir être. Par exemple, s'il ne peut y avoir de Dieu, il ne peut y avoir aucune créature qui n'est telle qu'en tant qu'elle reconnaît un premier principe créatèui de son être.
Ainsi le premier homme serait ccéature et ne le serait pas. 11 le serait, parce que nous le supposons et que c'est son essence ; il ne le serait pas, parce cju'il se trouverait au monde sans principe et sans cause cjui lui eût donné rêlre; qui sont toutes impossibilités naiî:santes de celle qu'on sapposc d'un être indépendant et éternel, qui e:>t Dieu.
Ainsi tant s'en faut que cet Etre indépendant et éternel soit impossible , qu'il est itapossible qu'il ue soit pas. El prtaat, ces malheur«îax esprits nui ne connaissent (>oint le vrai Dieu, ne sauraient dire qu'il ù*esl
IISl
TRAITE DE LA PERFECTION DU CHRETIEN
II8t
pas, sur ce fondement que son Etre est im- |)ossible.
^ lis trouveront aussi peu leur compte à soutenir qu'il peut bien être, mais qu'il n'est pas, puisqu'il est impossible de concevoir un Etre indépendant et éternel en £u:ssance d'être avant qu'il soU. Or le ieu que les athées révoquent en doute est un être indépeïldant et éternel : donc il est
S'inpossible de le concevoir en puissance l'être avant qu'il soit.
Qu'un être indépendant ne puisse être en Duissance d'être avant qu'il soit , il est clair en ce que ce qui est en puissance d'être et l'est pas en eÈfet, suppose par nécessité ane cause de laquelle il dépend, qui le tire de cette puissance pour le faire être actuellement.
Par exemple, la rose est en hiver en puissance d'être, bien qu'elle ne soit pas encore éclose, parce qu'elle dépend du soleil et d'autres causes, par le concours desquelles elle boutonne et s épanouit au printemps.
Aussi peu un être éternel peut-il être en puissance d'être avant qu'il soit, parce que ce qui est en puissance d'être avant que d'être actqellemc\nt n'a pas toujours été; ce qui montre bien qu'il n'est pas éternel, vu qu'une chose ne peut être dite éternelle que parce qu'elle a toujours été.
Donc un être éternel et indépendant, comme est le Dieu que nous cherchons , ne saurait être en puissance d'être avant qu'il ait été. Et partant, si un athée accorde qu'un tel être est possible, il est obligé d'accorder qu'il est actuellement. Sur ce fondement, Aristote, qui, entre tous les philosophes , a pénétré plus solidement et plus subtilement tous les secrets de la nature, enseigna. qiVaux choses qui sont étemelles, il n'y a point de différence entre être actuellement et pouvoir être.
Ce raisonnement est démonstratif et infaillible ; mais, craignant qu'il soit trop .subtil pour beaucoup d'esprits, je finirai ce chapitre par un autre non moins efficace, mais plus aisé à concevoir.
11 n'y a personne qui nç connaisse par la lumière naturelle que les créatures qu'il voit devant ses yeux ne tiennent pas leur être d'elles-mêmes; autrement elles seraient indépendantes, et par conséquent, elles seraient la Divinité que nous cherchons. Il faut donc par nécessité reconnaître un premier principe de leur être , lequel ne peut en avoir un autre, parce qu'il ne serait pas le premier.
Il reste donc ou que cet Etre qui est supposé premier principe des créatures n'en ait point, et soit, par ce moyen indépendant et Dieu, ou qu'il se soit fait soi-même; ce qui cst du tout impossible, vu que parce moyen, il aurait été avant que d'être et serait réellement distinct de soi-même, tout€ cause précédant toujours son effet et en étant réellement différente.
Il y a donc un premier Etre qui ne peut ^tre fait ni par autrui ni par soi-même, û3ais qui subsiste de- toute éternité, puis-
qu'il n'a jamais été lait ; et cet ôtre est le. vrai Dieu que nous adorons en ce monde sous les voiles de la foi, et mie nous verrons un jour dans la lumière de la gloire.
Je me retiens de poursuivre davantage les preuves delà Divinité, parce qu'outre que personne n'en peut douter, et que ce qui a été dit brièvement en ce chapitre est démonstratif, tous les siècles ont produit des volumes entiers sur un si grand sujet.