CHAPITRE PREMIER
Explication du nom d'illusion.
11 n'est rien de plus commun dans la vie spirituelle que les illusions, et Ton voit tous les jours une inûnité de personnes qui s'y laissent séduire. C'est pourquoi, Théonée, le zèle que j'ai pour votre perfection ne me permet pas de vous y laisser plus longtemps, si vous y êtes engagé, ou de souffrir que vous y tombiez, si vos voies sont droites et assurées. De sorte que, si je vous parle des illusions de la vie spirituelle, ce n'est que pour vous empêcher de tomber dans la confusion et dans l'égarement, pour éclairer irotre esprit, et pour vous démêler une matière si confuse et si dangereuse.
Mais il faut auparavant que nous fassions ici une explication juste du mot d'illusion,
3ui nous en pourrait causer une seconde ans le terme aussi bien que dans la matière.
On appelle i7/usfon, dans le sens ordinaire qrue tout le monde lui donne, une tromperie innocente, oii l'âtoe est engagée sans le vouloir, avec celte persuasion même, que son état est saint, que sa démarche n est
DlGTIONNAlAF d'AsCÊTISMC. II
point égarée, et que tout ce qtl^elle fait est selon les lois de la perfection. Ceux qui sont dans cette illusion, étant eux-mêmes trompés les premiers, trompent aussi sans dessein les autres, qui, pour n'avoir pas assez de lumières, se laissent aller à cette fausse créance, que la voie de ces personnes est sainte et véritable. 11 faut mettre de ce nombre toutes les âmes bien intentionnées qui ne cherchent que le bien, et toutes celles qui ont beaucoup de simplicité naturelle; les unes et les autres étant très-capables de s'égarer, et le monde se laissant aisément surprendre à des personnes dans lesquelles il ne voit que candeur et que bonté.
Il y a encore une autre sorte * d'illusion, qui est une tromperie affectée : ello n'est pas illusion à l'égard de ceux qui la causent; elle s'appelle en eux hypocrisie; mais elle l'est dans ceux qui les croient tout autres qu'ils ne sont : elle se trouve d'ordinaire en certaines personnes qui, faisant profession de la vie spirituelle, n'en ont aue l'apparence et veulent faire cro'ire d'elles quelles ont ce qu'en effet
SUPPLEMENT AU DICTIONNAIU D ASCETtSME.
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elles n*or>t pas; et il y en a même d*assez adroites poulr insinuer cette illusion et cette fausse créance comme une vérité dans l'esprit de ceux qui les écoutent.
1* Les uns entrent dans cette vie intérieure et en cherchent toute la profondeur et toute Télévation par un esprit superbe. Cette vie leur paratt grande et noble, et^ ne se«contentant pas des routes communes, ils aspirent toujours aux plus élevées : ils ne considèrent qu'eux-mêmes dans cette recherche, et ils ne s'occupent que des vaines complaisances que leur cause la beauté de leur intérieur et la sublimité de leurs conceptions.
2* Les autres s*en^agent dans la vie spirituelle, par un esprit de vanité : ils voient que cette vie a aujourd'hui une grande approbation ; qu'il n y en a guère qui fassent plus de bruit que ceux qui sont en estime d'être spirituels, et qu'on reçoit tout ce qu'ils disent, comme des oracles venus du ciel. C'est une opinion populaire, mais Gne et délicate, qui les emporte et qu'ils préfèrent h toute la réputation qu'ils pourraient acouérir par quelque autre avantage naturel.
3* 11 y en a encore de bien plus rusés : ceux-ci s'érigent en grands spirituels et en prennent toute la reforme, tout le langase et toute les l>elles idées ; mais c'est dans la vue de leurs intérêts. Leur spiritualité est Mît voile dont ils cachent leurs intentions, et par cette apparence ils 3*insinuent partout pour venir à leurs 6ns; on en voit, en eifet, qui s'élèvent par là aux honneurs et aux charges et qui se servent de la vie spirituelle pour établir leur fortune temporelle. On en voit d'autres à qui la spiritualité sert'pour faire leur main, lors mêmequ'ôn les pense les plus désintéressés. Et il y en a tels à qui la vie spirituelle n'a pas peu servi, pour les mettre fort à Taise, n'ayant pas été auparavant des plus accommodés.
Cela vient de c^ que cette opinion de spirituels leur donn« accès partout et auprès des personnes les plus qualiflées; de ce qu'ils passent pour des gens morts à tous les intérêts humains ; et de ce qu'ils savent adroitement tirerd'une main ce qu'il refusent de l'autre. Notre siècle, héUsî n'est que trop infecté de ces sortes de spirituels, que l'on voit très-bien établis en peu de temps, et qui, recevant de grandes aumônes des personnes de piété, pour des charités publiques, croient qu'ils s'en peuvent aussi faire la charité à eux-mêmes.
Tous ces différents esprits ne réussissent donc pas mal dans la vie spirituelle qu'ils professent, en ce que n'étant pas eux-mêmes dans l'illusion, ils la font passer dans tous ceux qui les estiment.
Je laisse toutes ces illusions affectées dans la vie spirituelle, qui ne le sont pourtant qu'à l'égard de ceux qui sont trompés; autrement je n'aurais jamais fait, car l'hypocrisie y règne en tant de façons qu'il ne me serait pas possible d% débrouiller ni d'é-
puiser une matière si infinie ; outre que ce serait travailler en vain, puisque ce serait entreprendre la guérison de malades qui aiment et qui entretiennent volontairement leur maladie.
Je ne veux tâcher d'apporter le rercède qu'à ces illusions, que j'appelle innocentes, dans lesquelles sont engagées tant de bonncs Ames, qui pensant bien faire, ne font rien moins que ce bien prétendu et qui, croyant leurs voies justes et droites, sont néanmoins dans l'égarement.
Mais vous remarquerez encore, Théonée, que dans tout ce livre, n'ayant à vous parler gue des illusions en particulier, j'ai cru que je ferais bien de vous exposer d'abord diverses espèces d'illusions en général, pour vous faire mieux comprendre mon dessein, parce qu'elles rèçnent universellement dans les voies et dans Tes conduites particulières.