CHAPITRE VL
// ne faut pas avoir tant de soin des austérités du corpsy afin que V esprit vaque à fintérieur avec plus de liberté.
V Elles allèguent pour leurs raisons, que I armi tous ces tourments qu'on fait au cor^)s, J'esprit en est toujours plus gêné et contraint dans ses fonctions; parce qu'il est ainsi partagé dans ses propres opérations, et occupé i aider le corps, pour supporter la peine qu'on lui fait endurer : et à quoi bon se tant arrêter à cette masse de chair, et ne pas donner à l'esprit toute son étendue?
2- Ne voit-on pas, disent-elles, comme il en devient plus morne et plus sombre, et que tout ce qu'il recueille souvent de ces
austérités excessives n'est qu'une tristesse secrète, qui fait que ce poids obscur ne lui est pas moins fâcheux à supporter que celui de son corps abattu ?
3" Mais qu'est-ce que toutes ces austérités du corps, pour s'en donner la moindre peine, quand l'occupation de l'intérieur en est pour peu que ce soit intéressée ? car c'est comme si vous vouliez vous mettre en peine d'un valet, et laisser les soins que vous devez à * son maître.
Ke soyez pas surpris, Théonée, de ce langage de nos dévots aisés ; tantôt ils en diront bien d'autres, mais j'en dirai bien aussi avec eux : Ne pensons maintenant qu'à leur mettre devant les yeux leur illusion sur les austérités. Oui, âmes dévotes de nouvelle réforme , vous êtes sans doute bien trompées, de prétendre qu'il faille faire si peu de cas des austérités du corps.
!*• Vous n'avez pas appris, je m'assure, que les austérités, en purifiant le corps, portent leur purification jusqu'à Tesprit; car comme l'esprit ne peut être pur, sans communiquer sa pureté à la chair; aussi la chair ne le peut être que l'esprit aussitôt ne s'en ressente; et je vous demande s'il y a rien qui soit plus capable de purifier la chair que les austérités? La mortification de l'esprit le dégage de ses impuretés, et la mortification du corps le purifie aussi des siennes : de sorte que l'esprit devenant encore plus pur par la chair mortifiée, il en est même aidé à faire ses fonctions d'une manière plus spirituelle: et puis, vous me direz que l'esprit en est moins capable d'agir?
2' Il est certain que l'abaissement du corps (ait l'élévation de l'esprit, qui ne prend jamais mieux son essor que d une chair abaissée et toute morte par les macérations; comme l'épi ne s'élève iamais plus haut que lorsque la terre d'où il sort est labourée, et comme pourrie par le fumier qui la couvre ; ainsi plus la chair est meurtrie par les austérités, plus l'esprit est dégagé et disposé à s'élever vers Dieu.
3" Hé, Théonée, on sait assez que le corps étant délicate, l'esprit en dfrîviei- 1 tout mol comme lui ; et quoi qu'en veuillent dire ceux qui aiment cette dévotion aisée, ils seront obligés de nous avouer, s'ils ne nous cachent pas la vérité, que leur esprit n'a pas plus de vigueur que leur corps, qu'ils épar-^ gnent si doucement» et que pour cela leur vertu en est toute affaiblie.
i* Ils ne pourront pas encore nier que cet éloignement des austérités ne rende la chair tout à fait insolente, fié! mon Dieu, que ces révoltes .secrètes, dont ils rougissent, souvent, sont bien capables de les en convaincre ; et comment veulent-ils qu'une chair brutale, n'étant pas domptée par les macéra^ tions, ne leur fasse pas une honteuse guerre, et qu'elle n'en remporte même, hélas 1 trop souvent de tristes victoires?
5*" Mais quand les austérités n'auraient que ce bien, qu'elles nous font souvent souvenir de Dieu, ne serait-il pas fort giand? Soit
SUPPLEllEMT AU DICTIONNAIRE D'ASCETISME. I«J
est, après vous avoir montri! iei tl1u,3ionsds chaque état, en particulier, de vous sug^é^ rer aussi les moyens de les éviter. Toici donc ceux que je vous présente, afin qos vous ne vous tromiiiez point dans l'usif^s des austérités; sans vous répéter les avif queje vous ai insinués dans tout ce traité, afin de n'y pas excéder, et de n'en faire nu aussi trop peu, ceux-ci sont des avis plus intérieurs, pour vous conduire dans les austérités, selon le seul pur opitre de l'obéissance.
1* Quelques ardeurs, que vous puissict le iirre que le corps n'étant point avoir pour les austérités, accoutumei-vous s austérités, l'esprit s'en élève en à n'en faire jamais qu'une simple déclaration à vos supérieurs pour les obtenir. Ncn, Théonée, il ne vous est pas défendu Je (!ô- ':T tout le zèle
i»ii
qu'elles nous mettent devant lui, ou comme ues victimes d'expiation, ou comme des holocaustes, ou comme des [tarfums perpé- [u'elles nous réveillent, pour eranous ne nous endormions dans otre Dieu ; soit qu'elles tiennent leurs secrètes, qui montent jusrsquele corps, en étant atténué, p plus en se présentant humble- :u que ne pourraient faire tous imaginables.
t donc pas que ces personnes, ~e dévotion douce et conti^faite.
cilemenl,
us rester encore une difficulté,
telles sont les personnes qui
le de tomber dans ces illu-
vous réponds qu'il y en a de quatre
!$ qui ont mené une vie toujours , se dispensent facilement des ausn'y étant pas portées pour ellese le sont pas non plus pour y ani- Jtres ; parce que ne voyant pas en elles un corps qui ait été fort mminel, elles n'en tirent aucun motif de se maltraiter, ne peuvent se persuader qu'il faille tant tourmenter une chair qui ne leur a jamais fait beaucoup tie. peine. Voilà une tromiierie bien douce, Théonée, et où le corps trouve assez bien son compte.
2° I! y en a d'autres gui sont sujets i celle illusion, de ne pas affliger leur chair, quoiqu'elle n'ait pas toujours été innocente. Ce sont eeui qui sont d'un tempérament doux el flegmatique ; ils ne peuvent juger que celte sainte persécution soil si nécessaire, parie au ils ont une bassesse de courage qui ne les peut fiire résoudre à se faire du mal; et ainsi ils regardent les austérités du corps comme des choses utiles, mais qui ne sont pas fort nécessaires. N'est-ce pas là so tromper bien agréaliIementT
3° La troisième illusion est de ceux qui ont beaucoup offensé Dieu. Ceux-ci, comme j'ai déjà dit, ne se peuvent contenir dans de justes bornes, et veulent toujours faire des austérités, plus que leurs forces ne portent, plus que la droite raison ne le permet, et plus que la grâce ne l'inspire; c'est se tourmenter bien inutilement.
k' Les derniers, qui tombent dans l'illusion des austérités, pour y excéder, sont ceux qui ont un esprit de feu, parce que cette force de tempérament semble ne pouvoir jamais avoir de repos que dans la guerre; cest pourquoi souvent ils s'emportent si loin contre leurs corps, que ce qu'ils font, n'esl pas tant l'effet d'une véritable mortification, que d'une passion naturelle.
2>e» auttérilés.
Je commence h faire, Théonée, re que je
ferai dans la suite de tous mes discourj, qui
ue vous y avez, vous feriez même très-mal de vous en retenir; car il faut que les plus secrets mouvements (le votre ûme ne leur soient point cachés; mais je vous conseille de ne faire jaratis beaucoup d'instance alîn que ces austérités ne vous soient accordées, ce serait poursuivre fort humainement l'effet de votre volonté ; comme si vous étiez bien justifié d<i les demander avec chaleur, parce qu'ellen sont durftS à fa nature. Taisez-vous seule- ■ ment, et vous retirez avec douceur, après avoir exposé vos pensées, sans faire comme ces opiniâtres, qui se rendent importuns dan^ leurs demandes, par un amour déréglé de leur mortification.
2* Il serait à souhaiter que toutes vos austérités fussent réglées par la pure obéissance. Vous en auriez plus d'assurance qu'elles seraient selon la volonté divine, et elles en seraient beaucoup plus sensibles h la nature; car quoiqu'elles ne laissent pas d'avoir de la bonté, étant accordées à nos demandes, nous nous jtroiivons néanmoins nous-mêmes, et jamais les choses ne vont guère bien lorsqu'il y a de nous-mêmes. C'est pourquoi, si quelques austérités vous étaient imposées par ceux qui vous conduisent lorsque vous ne vous y ottendez pas, et qu'elles fussent fort contraires à vos incVinations , dites alors, Théonée, que ce sont les plus fines et les plus précieuses, puisqu'on vous égorge sans que vous le demandiez et sans que vous y pensiez.
3" Si parmi tous les transports que vous pouvez avoir pour mortifier votre chair, la défense néanmoins vous on est faite, et si môme les austérités ordinaires vous sont dtées, demeurez en paix, comme si on avait secondé vos désirs, et prenez là-dessus cette peiisée, que vous êtes indig:ne de tes austérités, et qu'on vous refuse de vous satis-^ tisfaire, parce qu'on juge que ce n'est jiçs assez pour votre indignité, mais qu'il faut, que vous souffriez en l'autre vie des peines beaucoup plus grandes, qui soient aussi plus proportionnées à ce que vous avez mérité.
4' Mettez-vous dans l'esprit que la privalion de ces austéiilés, par le refus qu'on vous en fait étant bien reçue, est d'un mérite. Mifiniment plus grand que Ifs plus
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LES ILLUSIONS DE LA VIE SPlttïTUELLE.
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cruels sacrifices de votre carps que vous pourriez faire à Dieu. Si «nlor« le feu de cette sainte haine de votre chair vous eu presse davantage, eh bien, Théonée, laissezvous-en consumer et dévorer. Vous trouverez dans cet état consumant et dévorant un
plus grand avantage que celui que vous quittez, et votre esprit, pressé ainsi de la laira et de la soif des austérités, fera quelquefois plus sur votre corps que tout ce que pourraient faire les plus rudes instruments de mortification.
TRAITÉ m.
PES ILLUSIONS Dt JEUNE.
Il est certain que le jeûne ne se peut as- Sf»z recommander, puisque le Saint-Esprit lui-même dans l'Ecriture nous le recommande si souvent, et que tous les Pères lui OJt donné tant de louanges; il a néanmoins ses égarements, comme le reste des plus saJntes choses de la vie spirituelle. Mais avant que je vous en découvre les abus, il faut que je vous dise quel est le jeûne dont j'ai dessein de parler.
11 ne s'agit donc pas des jeûnes qui sont de précepte. Ceux-là son universellement T our tout le monde avec qui je n'ai point affaire dans tous ces discours, soit parce que leur observation n'est pas de soi une vortu si rare, soit parce que les désordres qu'on y commet vont à l'infini et bien au delà de l'illusion; car il ne se peut imaginer combien aujourd'hui la dépravation y est effroyable, et comme celte mortification du corf)s, sanctifiée par l'exemple d'un Dieu, n'est plus regardée que comme une cérémonie, f)uisqu'on en sacrifie le précepte avec le dernier mépris, à la plus légère incomjuodilé.
Ce n'est donc pas de ce jeûne que je prétends parler, mais de celui que tant de saintes 4mes embrassent par un désir sincère do mort; car elles ne se conteptent pas des autres austérités qui ensanglantent, qui déihirentetqui assomment; mais elles veulent détruire par le jeûne jusqu'au principe de vigueur qui est dans le corps, et lui ôter tout cet embonpoint qui ne fait que nourrir la concupiscence.
Qui ne dirait, Théonée, qu'une si sainte guerre justifie absolument leur action? Je ne le nie pas, je vous J'avoue; mais je dis aussi, qu'il y a des circonstances oii le jeûne et toutes ces grandes abstinences sont une nurc illusion de l'esprit. Je vous en marque les principales, et je vous montre comme les personnes les plus sévères à elles-mêmes s'y trompent en y pensant trouver la sainteté.