‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 161 sur 315 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

f^e trop grand jeiine est une illusinn quand il empêche Cexercice de l'oraison,

11 y en a qui ne peuvent jeûner, qu'ils ne soient aussitôt épuisés d'esprit, ou que leur sang n'en soit extraordinairement échauffé. Avec cela il ne leur est pas possible de faire ^raj^on, la iJcrle des esprits et la chaleur du

sang ne leur laissant aucune capacité pour cet exercice, et néanmoins ils ne veulent rien relâcher de la sévérité de leur abstinence.

C'est bien en vérité vous abuser, 6 bonnes âmes, et aimer opiniâtrement votre illusion. A quoi pensez-vous?Eles-vous encore à savoir que 1 esprit d'oraison est infiniment préférable à celui du jeûne I Vous exercez votre corps et vous cessez d'exercer votre esprit. Vous vous arrêtez à une occupation basse et corporelle pour quitter celle de votre âme; et en voulant faire mourir votre corps par l'abstinence, vous causez une plus cruelle mort à votre âme. Quoi? Ne voyezvous donc pas, que laissant l'oraison pour le ieûne, c'est laisser Dieu pour vous attacher a mortifier votre chair ? Que le jeûne soit bon tant qu'il vous plaira; mais s'il est un empêchement à votre recueillement intérieur, ah l ne m'en parlez plus : une seule heure d'entretien avec Dieu, vaut mieux, sans comparaison, qu'un corps desséché par les abstinences les plus rigoureuses; car c'est s'occuper d'une masse de pourriture et se séparer û^s embrassements de son souverain bien. Et puis, la fin principale du jeûne est l'élévation de l'âme; si donc, bien loin d en être élevée, elle en est abattue, ne fautil pas laisser un moyen si terrestre qui détruit une fin si précieuse?

Mais venons plus en particulier; quels sont à votre avis les effets propres du jeûne? C'est de purifier le corps en donnant moins de matière aux irafmretés qu'il a coutume de contracter par une abondante nourriture; car il est certain qu'un corps bien nourri devient une source de mauvaises humeurs qui en sont et en entretiennent toute la corru[;tion. 11 détache encore de tout ce qui est matériel, car refusant à la chair ce qui l'appesantil et la rend toujours plus charnelle, il l'accoutume peu à peu à se rendre indépendante d'une nourriture périssable. Ensuite il fait par ce moyen approcher le corps insensiblement de la nature de l'esprit. Et pourquoi fait-il tout cela? C'est que mettant

gle du jeûne se doit mesurer sur les avantages qu'il apporte à 1 oraison, et si l'âme n en est pas mieux disposée, il en faut absolument condamner l'usage comme illusion.

Vous prétendez mortifier votre corps par le jeûne, cela est fort louable; mais ^veat-

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vous bien, TbéoDée, qu'outre l'empêchement qu'il apporte è Texercice de l'oraison, il s'en faut bien qu'il ne soit si mortifiant que l'oraison même? C'est justement faire choix d'une mortification plus grossière et plus stupide, et en quitter une plus vive et plus pénétrante; car apprenez que l'exercice de l'oraison mortifie bien autrement le corps et l'esprit que ne fait le jeûne. Il se trouve assez de grands jeûneurs dont le corps ne perd rien de son embonpoint ; mais vous n'en verrez guère de grande oraison, dont les visages ne vous paraissent dé-

en le domptant et en l'assujettissant; et le jeûne du corps, mal pris et indiscret, ne porte pas jusque-là son opération.

Je li-ouve encore que ce jeûne fait un grand désordre. L'esprit devrait être tout plein do saintes pensées et n'avoir point d'autre occupation que celle de s'unir à sou Dieu par l'oraison. Et que pensez-vous qui l'occupe, au lieu de la sainteté de ces entretiens intérieurs? Ce sont mille fantômes et raille rdées de ce qui pourrait contenter te faim et la soif.

11 faut donc dire, Théonée, ou que l'oraison n'est pas un si grand bien , ce c(ui ne se peut dire, ou que cette sorte de jeûne est une extrême illusion.

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