CHAPITRE IL
Le trop grand jeûne est une illuBÎon^ quand les forces en sont notablement affaiblies.
V Ne pensez pas que je prétende que lorsqu'on jeûne on doive avoir une santé aussi parfaite et aussi robuste que lorsqu'on lui donne tout ce qu'il désire. Je sais que le jeûne porte avec lui ses petites incommodités, et qu'il ne laisse pas une vigueur si vive; aussi en est-ce la fin, comme c'est l'intention de l'Eglise, quand elle en fait le précepte, d'humilier par là l'insolence de la cbair; mais ni cette intention, ni cette fin, ne furent jamais de l'abattre et de le détruire. 11 ne faut pas, Théonée, que dans ces grandes abstinences, qu'une sainte piété vous inspire, vous soyez, plus rude à vous-même que ne vous est l'Eglise, quand elle vous les commande ; donc la sagesse et la discrétion doivent être en ce point la règle de votre conduite, et vous devez tellement refuser à votre corps la nourriture, que les forces n'en soient pas épuisées.
2* Et je vous prie de considérer où conduit ensuite le premier pas de cette illusion ; c'est qu'après vous ne pourrez faire rien moins que ce que vous désirez; votre pas.sion est de bien dompter votre chair par le jeûne; mais ses forces étant abattues par un jeûne imjirudent et inconsidéré, elles vous ôleront le pouvoir d'en plus foire.
3*' La chose n'en demeure pas là. Voyez encore jusqu'à quelles conséquences va cette iUusion d'un jeûne qui ôte au corps ses forces et sa vigueur. Ces personnes se mettent
après en état de ne pouvoir obsenrer les jeûn<>s mêmes qui sont d'obligation ; que! étrange dérèglement pour avoir voulu s'aheurter à une mortification imprudente I Dieu a bien besoin que vous fassiez des abstinences selon l'opiniâtreté ae vos pensées , pour laisser celles qu'il vous commande Cela va bien encore plus avant , Théonée ; i\ leur faut cent exemptions, ne f ouvant plus faire ce que font les autres; il faut là-dessuj des dispenses, et que ces personnes qui ont voulu être singulières, soient après incapables de faire seulement comme le commun. Les aliments ordiz^aires ne sont plus alors pour ces grands jeûneurs; on est contraint d'en venir à une nourriture plus délicate On les verra eux -mêmes après prendre un soin très-particulier de leur corps, ou afiq de lui rendre ses premières forces, ou si elles sont rétablies afin de se défendre des mêmes épuisements.
k* Et n'est-ce pas de là qu'on voit arriver du scandale, toutes ces dispenses et toutes ces singularités ne se pouvant supporter dans des personnes qui ont voulu faire les extraordinaires. Plusieurs en sont intimidés et n'osent s'engager à faire quelque chose de généreux, de crainte de réussir aussi mal. Plusieurs en murmurent contre la vertu, comme si c'ét£yt elle qui portât à entreprendre ces abstinences avec tant de témérité, et qui conseillât après de flatte/ son corps avec tant de privilèges, tant de soin et tant de délicatesse.
Voilà, Théonée, iusau'où mène cette illusion du jeûne qui dérobe au corps toutes ses forces.