CHAPITRE III
Le trop grand jeûne est une illusion^ quand ^obéissance commande le ^nlnrire.
Je ne veux pas nier qu'on ne^ puisse avoir de erandes raisons de mortifier son corps par le jeûne; mais il est clair que c'est une illusion extrême de croire qu'on le puisse faire, quand ceux qui ont pouvoir sur nous commandent le contraire.
Ce serait assez, pour vous le montrer, de dire qu'on préfère son jugement à celui île l'obéissance, ce qui n'est pas un petit égaremer*., puisqu'on croit mieux penser que ceux Sue Dieu nous a donnés pour être la règle e nos pensées. Je sais bien que ces personnes illuminées allèguent là-dessus qu elle savent mieux que tout autre les l>esoiûs de leur âme, qu'elles sentent encore bien mieux leurs forces, et que la conscience les oblige à ne pas se soumettre si aveuglement. Mais croient-elles que des supérieurs n'aient pas meilleure vue qu'elles, pour voir ce qui est du bien de leur âme? Croient-elles que l'obéissance se voulût relâcher pour les ac- , commoder? Non, non, ce n'est qu'un attachement à leur sens» dont elles ne veulent point se défaire.
Mais les voilà bien avancées par ce jeûne opiniâtre et désobéissant. Qu'elles sachent que Dieu a en abomination tout sacrifice du corps quand on lui refuse celui de l'esprit ;
LES ILLUSiOiNS DE L\ Y!E SPIRITUELLE*
car, le sacrifice du corps a trop de bassesses pour élre présenté à une si haute Majesté, et il ne peut en être rendu digne que par celui de l'esprit, qui doit en faire l'âme. Dieu se met bien en peine d'un corps qui ne mange point, tandis qu'on nourrit son esprit de ses pensées propres et superbes, et que, pour refuser quelques aliments au corps, on se donne tous les avantages du jugement au préjudice et au mépris <ie l'obéissance.
Voulez-vous savoir ce que c'est proprement que toute cette conduite ? C'est un sacrifice fait au démon; car, ne vous persuadez pas, ïhéonée, que Dieu inspire jamais le jeûne contre les lois de l'obéissance, ce serait lui-même s'opposer à lui-même ; son Esprit n'inspire aue soumission et que sacrifice des cnoses les plus saintes comme des plus criminelles. 11 n'j a que l'esprit de ténèbres gui puisse être l'auteur de ces jeûnes volontaires, et qui soit capable de suggérer la révolte et l'attachement à son sens, par préférence à celui pour lequel on ne devrait avoir que respect et qu'adoration. Ce serait donc faire de vous un beau sacrifice que de jeûner contre tous les commandements qui vous en seraient faits.
Je vous avouerai encore que je ne puis assez vous dire combien cette illusion est une extrême folie; car, quelle folie est cellelà, Théonée, de tuer ainsi son corps par de rudes abstinences, sans qu'rl en revienne aucun bien à l'âme ? Que le corps soit détruit, si vous le voulez, par ces sortes de rigueurs, quand l'obéissance en autorise la sainte cruauté ; il importe bien peu alors où le corps en soit, puisqu'il est saintement sacrifié ; mais qu'on le prive du délectable et du nécessaire, mais qu'on le inate par la dureté du jeûne et qu on n'en retire aucun avantage pour la sanctification de son âme, c'est tout de bon une folie bien grande, et c'est celle où l'on tombe infailliblement lorsqu'on se veut mortifier par le jeûne, malgré tout ce qu'en peut dire l'obéissance.
Mais voici une chose bien agréable, Théonée, dont s'embarrassent assez souvent ces jeûneurs aheurtés : prenez garde qu'ils feront scrupule mal h propos de cent vétilles dans leur ieûne, et qu'ils passeront cependant fort largement sur bien des choses de conscience qui sont très-considérables. Ils se feront cent chicanes sur ce qu'ils doivent donner à leur bouche, tandis qu'ils laissent aller leur langue librement à tout. N'est-ce
Sas là une illusion bien aveugle? Ehl mon ►ieu, qu'ils donnent à leurs corps tout ce que lotiéissance leur ordonne, mais qu'ils se refusent sévèrement tout ce qui satisfait l'immortification de leur langue et de leurs désirs, et qu'ils n'afl'ectent pas une délicatesse scrupuleuse dont ils se prévalent pour justifier la désobéissance de leur jeûne.