‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 169 sur 315 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Il y en a qui croient qt/il est nécessaire de chercher toujours ce qui est contraire à leurs sens,

!• Ceux-ci fondent leur créance sur ce (qu'ils estiment qu'il faut être toujours dans 1 attaque, ayant afiaire avec des ennemis à qui il ne faut point laisser de repos, non plus qu'ils n'en donnent point, et ainsi les agacer sans cesse et les harceler, pour en abattre .a force et la vigueur.

2* Ils pensent encore que les sens, comme la chair, ne se doivent pas seulement surmonter par le refus qu'on leur peut faire, et par le mépris qu'on en doit avoir, et qu'on ne se doit pas simplement contenter de leur faire comme la petite guerre, mais qu'il faut touiours les traiter avec violence.

Ils se confirment dans ce sentiment, par la pensée que c'est le premier et le plus important des combats que nous devions avoir avec nous-mêmes^ c'est le premier, parce que la mortification des sens doit être le ibooement dp tout le reste , c'est le plus

important, parce que les sens étant bien vaincus , les autres victoires ne souffrent plus beaucoup de difHcullé.

Assurément toutes ces raisons sont gran-^ dément plausibles, et ont une apparence bien persuasive pour toutes les personnes i zélées : mais approchez-vous-en , Théonée, et vous en apercevrez bientôt l'illusion.

3* Vous verrez, qu'étant incessamment à agacer les sens et à trouver de quui leur faire de la peine, les sens en devenant ainsi tout aigris de leur part, l'esprit aussi en est tout irrité de la sienne. Celui qui les tourmente commence d'en ressentir le tourment et d*être fâcheux à lui-même : c'est que cette application qu'il a, de chercher toujours aux sens le plus dur et le plus amer, fait qu'il se conserve toujours luimême dans une espèce d'aigreur et d'amertume, se procurant de cette ftçon un mal qui est pire que celui qu'il veut procurer aux sens; et ainsi il arrive qu'il perd sa douceur intérieure en la voulant ôter à ses sens par une immortification trop inconsidérée.

Cette manière ne porte pas seulement Taî-

fjreuf dans l'esprit, mais on en devient avec e monde d'une humeur qui est moins^ supportable ; car, ne songeant qu'à trouver tout ce qui peut faire de la peine aux sens, on en fait très-souvent à ceux avec qui on converse, n'étant pas accommodant, et les voulant comme forcer à suivre nos manières et à imiter notre mortification. C'est assez l'ordinaire de ceux qui s'irritent eux-mêmes d'être fâcheux aux mitres, et de ne pouvoir supporter qu'on ne fasse pas comme ils font; car ils ne peuvent soutfrir en autrui ce qui leur est en eux-mêmes intolérable, croyant que c'est entretenir les sens dans la mollesse et dans la sensualité, de ne les pas persécuter à toute heure.

4* La chose passe encore plus avant. Les voies de la vertu commencent d'être désagréables et fâcheuses, oti l'on voit qu'il se faut toujours piquer et être toujours parmi les épines. L'on consent bien de ne point aimer à satisfaire ses sens , mais de les abreuver toujours d'absinthe, et de leur en chercher, tant qu'on peut, de la plus anrère, c'est ce qui peut donner aux âmes les mieux faites quelque aversion de la vertu, laquelle devient enfin à dégoût à ceux qui se plaisent ainsi à chercher ce qui mortifie plus vivement leurs sens.

Remarquez de plus, Théonée, que celte inconsidérationàles mortifier fait que d'assez paisibles, qu'ils ont pu être, on en fait après des rebelles. 11 y en a dont les sens sont naturellement assez modestes et retenus : et pourquoi les fatiguer si mal à propos puisqu'ils sont assez bons domestiques ? Savez-vous ce qu'ils y gagnent? c'est que les sens,' qui auparavant ne disaient mot et n'étaient pas bien animés après leurs objets, se troublent et se révoltent, sentant qu'on leur veut donner ce gu'il v a de plus amer.' Et il se trouve ainsi, qu^on allume une mauvaise guerre où il y avait une paix

LES ILLUSIONS DE lA VIE SPIRITUELLE.

bien raisonnable. Oh 1 qu'il en coûte, de ne pas avoir l'adresse de mortifier ses sens avec discrétion et jugement 1

5' Et c'est aussi pour celte naison qu'on en voit dont les sens passent dans Je désespoir; car, en ayant si mal ménagé la mortification , et en ressentant davantage la révolte, parce qu'ils les ont poussés avec trop d'âpreté, ils s'abandonnent, après, assez souvent à les satisfaire pleinement, désespérant de réussir dans leur entreprise.

Y a-t-il, Théonée, d'illusion pareille à celle de ces zélés indiscrets, qui , au lieu de faire mourir leurs sens par une sage conduite, les font vivre avec plus de feu , et s'en font des peines à eux-mêmes, à la vertu, à tout le monde.

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