CHAPITRE IV
Il y en a enfin qui ne s^ occupent toute leur vie que de la seule mortification des sens^ ou contre le corps, ou contre la bouche.
Plusieurs, étant persuadés du besoin de la mortifiratiop des sens, croient qu'ils ne se doivent point donner toute In vie d'autre occupation que celle-là : ils s'y bornent donc, et souvent ils trouvent des directeurs qui les resserrent aussi dans ces limites, sans leur permettre de passer plus avant.
V Que voulez-vous, disent-ils, que nous fassions autre, et pourquoi nous partager l'esprit ailleurs, puisque pendant toute la vie nos sens ne cessent point de travailler à notre perte? 11 faut que notre soin tout entier s'oppose aussi a tout le travail pernicieux de nos sens , et avec cela , c'est bien tout ce que nous pourrons faire de l'emporter.
2" N'est-ce pas encore la partie d'e nousmêmes la |>lus dangereuse, en ce qu'elle est toute charnelle? Et, après cela, peut-on se
SL-PPLEMENT Ai' DICTIONNAIRE D'ASCETISME.
donner quelque autre occupation , et n'en pas faire son unicjue emploi ?
3' Mais ne sail-on pas que les sens, quoi qu'on puisse faire, ne meurent jamais totalement, et que tel, qui les pense quelquefois bien morts, les voit tout aussitôt renaître à sa ruine et à sa confusion ? Si cela est , il semble qu'il soit bien à propos, de ne s'occuper jamais que dans cetle lice et dans ce combat, et de ne se point divertir ailleurs, jusqu'à ce que les sens soient entièrement domptés?
Allez, Théonée, il ne m'est pas bien dillicile de vous relever de cette illusion^ si vous aviez les mômes sentiments. Ce sont, je le confesse , d'excellents principes , d'établir toute la vie intérieure sur la raorlification des sens ; mais enfin il faut après donner à Tâme un autre cours. Celui qui jette les fondements d'un édifice n'en demeure pas toujours aux fondements , ou bien il ne le pousserait jamais à -son élévation. Que vous fondiez, tant qu il vous plaira, votre perfection sur la mortification de vos sens : mais il faut après élever l'âme, par de plus nobles opérations. On n'est pas toujours aux premiers éléments; car ce serait être toujours comme dans l'enfance spirituelle et ne pas avancer. Les dispositions ne sont pas la forme, ni le terme, ni le lieu du repos : la mortification des sens n'est pas plus qu'une simple disposition ; ce n'est jonc pas où il se faut arrêter uniquement, l'âme étant appelée à d'autres emplois bien plus nobles et plus relevés.
C'est ici où l'on s'égare, Tbéonée, de CToire qu'il faille attendre que les sens soient absolument domptés, avant que d'entrer dans les voies de Tintérieur. C'est là, je vous assure, une lumière bien amusante, imisqu'ello ferme pour toujours l'entrée dans cette divine vie ; car, quand voit-on jamais les sens dans la dernière mort? £t ainsi, ne serait-ce pas pour n'avoir jamais d'accès à cette vie surhumaine ? Quelle conclusion! vous le voyez bien, si elle est seulement raisonnable. C'est assez que les sens commencent d'être bien réglés, et alors il faut aussi commencer de s'approcher de son cœur, et de s'en faire une occupation plus spirituelle. Cette mortification en a comme ouvert la porte , après quoi que reste-t-il autre chose que de se servir de cet avantage pour entrer?
Et par ce défaut qu'arrive-t-il, sinon qu'on ne va jamais dans les grandes et tes saintes voies de l'âme, et qu'on aime mieux demeurer dans la matière et dans la chair, que dans ce divin sanctuaire ? On s'amuse, pour dire ainsi, de porreaux et d'ognons, comme les Israélites 9 sans vouloir goûter à une manne pure et céleste ; c'est-à-dire que, pour s'arrêter uniquement à cette grossière occupation des sens, on n'entre jamais dans ces demeures profondes de l'âme, où se goûtent les douceurs de Dieu et se manifeste l'intelligence de la sainteté de ses voies.
Savez- vous bien encore un autre incon-
vénient? C'est que res[>ric, ne s'occupant jamais que de la mortification des sens , il en devient tout timide dans les voies de Dieu et en contracte je ne sais quelle bassesse rampante. 11 ne faut point de témérité dans ces aivines approches, cela ne se contredit l)as ; mais il y faut aussi une sainte liberté, et il nous est recommandé de frapper doucement et souvent à la porte. L'esprit, qui se resserre uniquement dans la mortification des sens, en devient presque aussi bas que les sens mômes; et, comme un paysan, qui ne voit que la terre qu'il laboure et que les animaux qu'il conduit, n'ose pas seulement se produire dans le palais du roi. Ce môme cet esj)rit, qui ne se donne d'occupation que des sens , n'ose quasi nas entrer dans ce palais de sa conscience, ou demeure Dieu, tant il a coutume de s'abaisser, à ne travailler qu'à la terre, et à n'avoir de commerce, pour parler ainsi, qu'avec des fcètes, qui sont ses passions.
Mais voulez-vous, Théonée, obtenir d'une meilleure manière, ce que vous prétendez? Votre dessein est d'avoir les sens parfaitement morts, lorsque vous en voulez faire votre unique occupation. Retirez- vous donc de 1^, et donnez une humble et sainte élévation à votre âme dans les voies de Tintérieur ; c'est que par là (et vous le verrez) vous parviendrez bien plus heureusement à vos fins, parce qu'il n'est rien qui opère la mortification des sens, comme une grande application à son intérieur, l'opération s'en fait plus doucement, plus efficacement, et avec moins de multiplicité ; car l'esprit ainsi élevé devient beaucoup plus éclairé pour voir les immortifications des sens, et beaucoup plus délicat , pour n'en pas supporter les moindres égarements.