CHAPITRE I
Les illusions de la vie retirée^ selon ses diffi^
rentes espèces.
% V. Les illusions de ceax qtii mènent une vie retirée
dans les communautés.
Je ne parle pas ici de ceux qui sont seulement dans Texacte observation de leurs règles, dont la vie pour cela est assez solitaire, et qui, après être allés où leurs obligations les appellent, sont touiours retirés bien loin du commerce des créatures. Leur régularité fait donc leur solitude, qui ne peut être* que très-sainte, procédant d'une telle source. Oh! qu'à la bonne heure, ïhéonée, tous fussent solitaires de cette façon* et qu'on n'eût jamais de dehors qu'autant que les règles le permettent; on ne verrait pas tant d'épanchements séculiers et profanes, avec le mépris et la destruction des règles.
Je ne veux parler que de ceux qui, étant touchés d'une dévotion indiscrète dans les communautés, et qui pensant bien faire, font plus que ne demandent les règles, ou se séquestrant des autres par une retraite, qu'on [)eut appeler déréglée et par une vie peu sociable.
1" Entendez-les, et ils vous diront que, {\î\\\^ une communauté, le gros n'est pas toujours le plus parfait ; c'est ce que tous les saints et tous les spirituels ont dit jusqu'ici ; et que c'est jugement de savoir s'en rclirt^r,
SUPPLEMENT AC DîtTIONNAïaE D'ASCETISME.
iS31
étant une chose assez diflkile, de pouvoir trafaîHer à se sanctifier, pendant qu'on y est engagé; car c'est pour mener une rie à suiyrc tous les mouvements d'une liberté, qui ne se veut en rien contraindre.
2* Il est ennuyeux, disent-ils, de ne point parler de Dieu, et c'est oublier sa profession, «l'oublier ces sortes de discours; cela rnème est intolérable à qui a un peu la faim des choses divines. Et où en parle-t-on d'ordinaire aux assemblées? On y dira souvent plutôt tout ce qui ne devrait pas seulement approcher de l'esprit. Et qui peut supporter ne ne point parler, ou de ne point entendre parler de l'objet, lequel doit faire toute la douceur et toute Foccupation de l'âme.
3* Et puis, ne faisant pas comme ceux dont la conversation n'est pas si çènée, on les cène et on leur est tout a fait incommode; il les faut laisser dans toute la liberté dont ils veulent user, en nous en séparant par une vie retirée; ils en seront mieux pour leur humeur, et nous en serons mieux pour notre sainteté.
Prenez garde, Théonée, que la seule condamnation que ces gens font si facilement (les communautés, les condamne eux-mêmes et ne découvre pas mal en eux le dérèglement dont ils taxent les autres avec lant de liberté. C'est où je les pourrais pousserdavantagc; mais, comme je n'ai pas dessein de les entreprendre de ce côté-là, je leur dirai seulement nu ils sont bien aveugles dans l'illusion de leur vie retirée.
Comment? Ignorent-ils encore que la vie commune est toujours la plus louable (juand le dérèglement n'y règne i)as? Tant de raisons montrent cette vérité que je n'aurais jamais fait, si j'en voulais venir aux preuves. C'a touiours été le sentiment de tous les grands nommes, on conserve ainsi mutuellement l'union et l'amour ; on ne se regarde plus que comme du commun, ne prenant de soi aucune idée avantageuse, on apprend à parler et h exercer la charité : tout prouve comme cette vie dans les communautés a des avantages qui la rendent beaucoup préférable aux autres.
Cette manière encore diî vie retirée fait prendre à ces personnes des routes toutes particulières; elles ne marchent pas comme Jds autres. Ohl ce sont les notables d'une maison en sainteté, parce (ju'elles sont retirées du gros où elles croiraient faire tort à la beauté de leurs voies; et ne savent-elles ipas que dans une communauté il n'y a rien de pernicieux comme le sont les particularités de' Quelque nature qu'elles puissent être? Qu'elles cessent donc de faire les particulières et de porter ce préjudice à un corps l)ar une retraite de vie si mal prise? qu'elles sachent qu'une société régulière et charitable vaut mieux que toute la rigueur de leur solitude, et q^u'elles font beaucoup filus de mal à leur maison par cette singularité, qu'elles ne se peuveqt procurer de bien par cette vie écartée?
Alais quelle superbe opinion de soi-même^
cette vie retirée n'engendre-l-ellc pas dans leurs esprits comme si leur manière de ne était une preuve de leur vertu qui ne pem souffrir d'alliance avec les imperfections communes? Il ne se i>eut qu'étant ainsi retirées leur esprit ne se flatte que les autres ne sont pas où ils devraient être; mais que, de leur part, ils y sont, et qu'ainsi ils ne
f Pensent avec avantage de leur état comme si eur vie était la condamnation d'une communauté tout entière.
levons laisse le jugement de cette illusion, Théocée.
f IL Les illasioiis de ceux qui mèoent une Tfe irtirC-c, éUnl de profession pour le saiul des âmes , 1 1 pour le service des pauvres.
Quoique l'état de ces sortes de gens soit essentiellement pour autnii, néanmoins ii ne laisse pas de s'en trouver, qui affectent cette manière de vie comme si elles étaient destinées pour les déserts; et savez-vous, Théonée, comment elles s'autorisent?
!• Elles se plaignent de ce que toutes ces occupations extérieures sont trop épuisantes, et (jue leur esprit en reste tellement dissipé, qu'après cela il n'est plus propre à aucune fonction intérieure. Elles en sont toutes réj)andues hors d'elles-mêmes quand elles sont dans l'action, et elles n'en peuvent revenir quand il faut ensuite s'approcher de Dieu. Elles confessent que leur esprit n'a | as assez de vigueur et de lidélité parmi tous tes emplois, et qu'il y est encore bien |?lus épanché qu'il ne paraît à l'extérieur.
2* Il est grand de travailler au salut des âmes, poursuivent-elles; il est saint de se consumer au service des pauvres : tout cela est bon, mais il est inûniment meilleur de travailler à nous-mêmes; ce serait avoir uu zèle bien déréglé, de nous laisser, pour nous donnera autrui, et, puisque nous ne pouvons conserver les autres sans nous détruire, il en faut laisser la conservation et le travail, à qui a plus de force pour se tenir dans le recueillement.
3* Toutes ces occupations sont saintes; il il y en a beaucoup qui s'y sancliûent; iif)us nous y sommes engagés volontairement, c'est ce que nous n'igr.orons pas : mais aussi nous avons l'expérience qui nous fait connaître ec que les choses nous sont, si elles sont utiles ou si elles sont nuisibles à nos âmes, et c'est la règle sur laquelle nous devons former notre manière de vie.
Ne so^ez pas surpris, Théonée; il s'en voit, OUI, il s'en voit dans les communautés qui vivent ainsi, et qui font ces raisonnements; mais que leur illusion Csst facile à voir!
Car ne font-ils pas manifestement contre la fin de leur état? Les uns ont f>rofessé de s'employer pour les âmes, et les autres pour les corps infirmes et malades. Il faut donc qu'ils se tiennent à la consécration qu'ils eu ont faite. Renoncer à leur emploi, c'est renoncer à leur profession, et, comme ils ne peuvent détruire l'obligation qu'ils ont contractée, ils ne peuvent non plus se dispenser
LliS ILLUSIONS DE LA Vir. SPIUITUELLE.
loir donner à toutes; il faut qu'il en laisse quantité (i'afiTamés sans les pouvoir rassasier; û faut qu'il ne leur donne que des viandes légères et bien superficielles dans ses avis ; et plusieurs demeurent ou languissantes, ou égarées dans leurs voies, parce qu'un homme assiégé de tous côtés n'a pas le temps d'aller après pour les piquer, ou pour les rappeler. Ne serait-ce donc uas bien vous tromper, afin de rencontrer lieureusement pour votre direction, de choisir précisément pour directeur, entre plusieurs, celui qui aurait une plus grande suite de pénitents? Si je ne me trompe moi-même, l'illusion en est toute manifeste.