CHAPITRE III
Lei illmioM de la vii retirée vrise en elle-
mime.
Je ne veux pas ici combattre trois ventés reçues de tout le monde.
1* Que la vie retirée est le lieu le plus favorable peur faire des saints, qui autrement ont bien de la peine à le devenir , quand ils sont exposés dans le grand jour.
2* Que toutes tes grandes âmes y ont toujours aspiré avec une soif qui n*a pu s'éteindre, qu'après qu'elles y sont parvenues.
3* Et que Dieu ne se possède jamais pleinement que dans le silence d une vie retirée.
J'y ^ajouterais même toutes les louanges
3ui' s'en peuvent dire ; car il ne s'en peut ire assez pour y engager toutes les personnes qui forment un aessein de perfection, soit parce qu'elles n'y peuvent réussir qu'en prenant cette voie, soit |)arce que l'aversion qu'on en a, fait trouver cent raisons pour s'en éloigner.
Néanmoins, je ne laisse pas de dire aussi, Théonée , que cette vie retirée considérée en elle-même est sujette à beaucoup d'illusions : je vais les vous marquer comme je pourrai , et vous jugerez vous-même si je n'aurai pas dit vrai.
Vous trouverez qu'il n'est rien qui soit ordinaire comme des solitaires pleins de leur volonté. A la vérité , il faut confesser que leur esprit est lieaucoup plus épuré
far ce genre de vie , jointe encore avec cela la contemplation, qui leur est familière; les autres n'ont pas la pureté de ce dégagement : c'est pourquoi ils voient ordinairement bien plus clair dans les cboses, et c'est la cause qui fait qu'ils sont tellement arrêtés à leurs pensées ; mais aussi cela n'empêche
f>as qu'ils s'y égarent fort souvent ; et, quand a chose ne serait pas, il ne laisse pas d'être toujours vrai, que c'est un grand égarement et une extrême illusion de croire qu'en tout on pense toiyours mieux que les autres.
Ces sortes de gens, s ils n'y prennent garde, ont facilement du mépris pour la manière de vivre de ceux qui sont assez dans le grand air ^ comme s'il n'y avait qu'eux de spirituels, toute la spiritualité étant renfermée dans la vie retirée , et ne regardant les autres que comme des Ames de terre. Mais ils oublient, qu'on voit des saints, dans une vie extérieure et active, qui leur feraient confusion, et qui ont une Âme. plus intérieure, dans les occupations les plus dissipantes, qu'ils ne l'ont dans le repos de la solitude la plus profonde.
Ce que je dis, Théonée, est si véritable que vous devez bien remarquer que plusieurs dans cette vie de retraite , ]ursqu*ils n'y ont pas été engagés pr quelque attrait particulier, n'y font d ordinaire rien qu'y perdre le temps. Il s'y voit tant de rêveurs, tant d'âmes desoccupées, tant d'esprits appe- .«antis; tout ce monde n'y feit le plus souvent que promener des pensées vagues , et former des grotesques; c'est là presque tout l'emploi de leur retraite ; et s'ils veulent sortir, ou de ce vide , ou des chimères, ils ne font que se rompre la tète, afin d'adoucir par quelque moyen leur solitude.
J'ajoute une vérité qui ne se peut f:as discuter, que si ces solitaires ne sont tout à fait saints, ils deviennent fout à fait terrestres. C'est que leur vie retirée étant si cruellement ennemie de la nature , s^ils ne s'élèvent beaucoup au-dessus par de généreux efforts , ils en sont abattus jusqu*à la terre, et ne sont pas moins bêtes que la pure nature l'est elle-même. Leur esprit devient facilement étouffé, stupide et enseveli dans la chair, s'ils ne le dépêtrent et ne lui donnent sans cesse une élévation vers les choses divines. Or, il s'en voit bien plus de ceux qui demeurent dans la masse do leurs corps que de ceux qui s'en dégagent par le vol de 1 oraison.
Ce ne leur est pas encore une petite illusion de ce qu'ils se donnent trop d'assurance dans leur état. Vous diriez que les ombres et le silence de leur vie retirée sont comme un rempart à leur innocence , et parce qu'ils sont solitaires, qu'ils en soient pour cela comme conGrraés en grâce. C'est aussi ce qui les approche beaucoup du danger et les*y faii quelquefois tomber , aprèf leur avoir'présenté le penchant.
Il jr en a parmi eux de si attachés à leur retraite, qu'il n'est point de besoin des âmes qui les en puisse faire sortir, non plus que pour aller au sei ours des misérables , ou bien ils ne forit l'un et l'autre qu'après bien des combats. Cela leur arrive lorsqu'ils ont savouré les douceurs de celle divine vie; car, ne pensant | lus qu'à leur plaisir, ils ne s'en peuvent séjarer pour courir à des devoirs de charité.
11 y en a aussi d'autres qui, n'ayant pu goûter les plaisirs de la vie retirée, anrès y avoir apporte tous leurs soins et après en avoir supporté longtemps toutes les peines, s'en épanchent ensuite avec plus de passion sur tout ce qui peut satisfaire les sens. La nature est pour lors comme une déchaînée qui veut récompenser les rigueurs de sa ca[tivité; il n'est rien de trop divertissant, de t:op curieux et de trop doux à ces affamés, cl fa retraite commence de ne leur être pas moins fâcheuse qu'ils y allaient auparavant avec joie. C'est ce que leur a valu de s'v être portés avec un appétit sensuel, et de u*v avoir |)as rencontré de quoi le satisfaire.
Ne sont-ce pas là de grandes illusious» Théonée ? Et ne faut-il pas conffesser que ^ si dans la retraite on mène une vie céleste, ou V trouve aussi bien souvent des égarc^
lia
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
iDcnts et une bassesse de vie qui nous font dire qu'on y doit être toujours avec un esprit de circonspection et de défiance.
Moyens pour éviter les illusions de la vie relirée.
!• Si vous vivez dans une communauté, Thiionée, préférez toujours la vie commune à une vie solitaire et séparée ; et, quelque attrait qui vous en vienne, ayez-le toujours pour suspect quand il veut faire de vous un homme singulier entre les autres. Vous ne
Eécherez jamais en y résistant, puisque ieu môme agrée gu'on lui fasse résistance dans des choses bien plus saintes, quand elles vont à notre élévation; et vous pouvez beaucoup vous égarer en y obéissant.
2* Soyez toujours dans une disposition intérieure de quitter la plus douce retraite, jour courir où la charité du prochain vous appelle, quand ce zèle est conforme h votre état et à votre voitalion ; et ayez même si peu d'attache aux délices que vous pourriez goûter dans votre solitude, que vous soyez bien aise quand il se présente quelque occasion charitable qui vous oblige de vous en séparer, non moins par amour de mourir à toutes vos satisfactions que par un désir d'être utile à ceux qui ont besoin de vous.
3' Je vous conseille aussi de quitter quelquefois votre retraite ; je ne dis pas que vous vous jetiez dans les conversations , mais ^*e dis qu'au moins vous en preniez un peu 1 air de temps en temps avec des personnes de piété. Vous y apprendrez ainsi à converser saintement, à découvrir les défauts de votre humeur et de votre langue , et à en mieux goûter votre solitude dans te retour. Voilà *comme un peu de changement dans votre vie retirée vous sera beaucoup l)lus avantageux que si elle n'était point interrompue.
4* Ayez toujours pour fin devant les yeux, en vous y engageant, de ne le faire que pour effacer toutes les créature» de votre esprit et de vous disposer ainsi plus facilement à l'union avec Dieu ; mais il vous doit peu importer de quelle manière cette union s opère, puisque Dieu a cent voies différentes de s'unir à notre âme. Ce qui dépend seulement de vous et que vous devez avoir uniquement à coeur, c'est de vous servir
de la retraite pour dégager votre n)émoiro des images de toutes les créatures et pois^ laisser le reste à tout ce que la grâce voudra faire en vous.
5' Vous pouvez néanmoins regarder encore votre vie retirée comme une fournaise où se doit cuire et épurer tout ce qu'il y a de cru et de mauvais en vous ; car, en effet , c'est un lieu où le feu des peines ne cesse guère jamais de brûler, et c'est par son moyen, quand on en supporte patiemment les opérations, que les impuretés de l'âme viennent peu à peu à se dissoudre et à se consumer. Vous pouvez donc vous y considérer, ïhéonée, comme un mauvais métal qui a besoin de se fondre par l'activité de ce feu, afin que vous pensiez à être solitaire pour y soufiur et pour en devenir tout pur
6" C'est pour cela que je vous exhorte à soutenir avec grand tœur tous les ennuis de la retraite, sans vous en retirer si facilement; mais néanmoins je suis aussi de sen« timent que vous ne refusiez pas Je la soutenir quelquefois par quelque légère sortie. Cela fera que son joug n'en Fera pas si pesant, et que la nature, étant ainsi un peu flattée, n'en sera pas si importune h demander qu'on la mette en linerté; car il faut s'accoutumer non pas à l'aigrir, mais, en l'adoucissant par quelques petits amusements, à la rendre capable de toutes nos rigueurs sans qu'elle se révolte jamais : c'est l'adresse.
7* Si vous voulez encore prendre ce sentiment, ce sera très-bien fait à vous, Théonée, savoir, que vous pensiez qu'une vie relirée vous est nécessaire, non pas afin de vous en élever davantage dans les grandes voies, mais parce que votre esprit facile el immortifié en a tous les l)esoins. Il est donc très-bon pour vous que vous regardiez votre retraite comme le soutien de vos faiblesses, et non pas comme la marque de votre élévation ; soyez en plus humble, et dites que les autres sont assez fidèles et généreux pour être spirituels et mortifiés parmi* les occupations les plus dissipantes, mais qu'à • vous , il vous faut pour cela une vie toute solitaire, avec quoi vous aurez encore bieu de la peine à réussir.
TRAITE VI