CHAPITRE I
De la grande longueur des prières vocales.
V Je sais bien que ceux qui veulent favoriser cette longueur ont cent choses à dire pour cet effet : et comme quoi? Il n'est rien, vous disent-ils, od Ton ne puisse et où l'on ne doive môme souvent donner des bornes : en toutes choses, on en fait toujours assez, excepté quand il s'agit de rendre h Dieu nos devoirs, où il ne faut jamais achever et toujours commencer; mais surtout lorsqu'il est question de la prière, que saint Paul nous exhorte de n'interrompre jamais : dites-moi si après cela la longueur en peut être trop grande? et si quelque longues qu'elles soient, elles ne sont pas toujours trop courtes?
2* Quoi? notre bouche ne s'ouvre-t-elle pas tous les jours à cent discours inutiles? Pourquoi donc voudra -t- on qu'elle soit davantage fermée aux louanses de Dieu?
Ne faut-ii pas au moins (qu'elle nous serve à dire à Dieu autant de bien qu'elle tient de discours profanes à la créature?
3" Si on ne fait pas de longues contemplations, qu'au moins il soit permis dq faire de longues prières vocales ; c'est que, ne rendant pas a Dieu tous les hommages de notre esprit, nous gagnons ainsi sur nous de lui rendre pour le moins celui de nos lèvres.
4' 11 y en a tels qui semblent n'être point appelés à l'oraison mentale, et cela étant, n'est-il pas juste, vous diront-ils, que nous nous récompensions par les prières vocales? Ceux qui ont attrait pour l'oraison mentale, n'y trouvent pas les jours trop longs et ils n'en sont pas désavoués. Pourquoi donc n'aurons-nous pas aussi le même droit de donner toute la longueur à la vocale, selon le mouvement de notre dévotion?
Toutes ces raisons seront ce qu'il vous plaira, Théonée; il y en a de faibles, il y en a de plausibles; mais elles n'empêchent pas que je ne vous montre qu'ordinairement dans cette longueur de prières il y a beaucoup d'illusion.
Faites-y vous-même réflexion que, quand on en dit tant, elles se disent sans attention, et on en est avec cela tout fatigué. Le
premier est si vrai, que vous me direz, je m'assure, cju'alors ce ne sont qu'extravagances de 1 esprit, qui est aussi peu appli- 2ué à re que profèrent les lèvres, que s'il tait éloigné de son corps : si bien qu'on ne fait i>as plus que battre l'air d'un son de paroles, tandis que l'esprit se promène dans ses égarements. Le second n'est pas moins véritable qu'on en est tout fatigué; car il s'en voit à qui cette longueur de prières vocales est si tuante, qu'ifs en restent souvent plus lassés que d'un grand travail. N'appellerez-vous pas cela une illusion où la prière ôte toute l'attention et cause uue peine infructueuse?
Ajoutez, ce qui est une. suite de ce que je viens de dire, que si l'attention n'est pas dans ces longues prières, la dévotion y est aussi peu. Et, en effet, que me direz-vuus vous-même là-dessus? Vous me direz qu'alors vous n'avez pas plus de sentiment de dévotion que n'en a une souche; que votre esprit en est je ne sais comment tout slupide d'en tant dire et de tant parler, et qu'en un mot, toutes ces prières ne sont pas plus en votre bouche qu'une chanson. Et moi j'ajouterai, Théonée, que des prières ainsi faites, méritent plutôt, qu'autre chose, d'être vomies de la présence de Dieu, d'où elles font sortir la personne bien plus criminelle qu'elle n'y est entrée : et ne doutez pas qu'elles n'en soient vomies, en effet, où tout est impur et indigne seulement de ces yeux divins. N'est-ce pas là un beau fruit et un bel effet des longueurs des prières vocales ?
Ce qui les rend encore plus capables d'êlre rejetées , c'est l'immodestie extérieure dont elles sont ordinairement accompagnées ; car, comme l'esprit en est tout las et fatigué, le corps en suit la disposition, et ne se tient pas dans une composition qui soit davantage dans le recueillement et dans la bienséance ; soit aussi parce 3ue le corps ne peut pas être si longtemps ans une posture contrainte et gêné«î. Et n'est-ce pas pour cela que, pendant ces grandes longueurs de prières vocales, où l'on prend la situation du corps la plus commode, où elle se change incessamment, où les yeux sont toujours vagabonds, où Ton ne fait que bâiller, comme si, en étant ennu vé, on ne demandait qu'à en voir au olus tôt^la On.
Mais vouiez-vous, Théonée, aller jusqu'au secret de ceux qui font ces longues prières vocales, et qui s'engagent en beaucoup de petites pratiques de dévotion? Ce n'est point autre cnose, sinon qu'ils veulent éviter la peine qu'il y a de prier en esprit, doiit la manière est inHniment plus fatigante à la nature. Aussi ces personnes se condamneront-elles plutôt à dire des prières vocales l'espace de plusieurs heures, qu'à faire une demi-heure d'oraison, parce qu'elles en sont quittes pour remuer les lèvres, en donnant toute la liberté à leur imagination; et faisant Toraison, il faut donner saas ces^e
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
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la géhe h son esprit; c'est ce qu'elles ne peuvent supporter.
Néanmoins elles ne laissent pas de se flatter avec cela, comme si elles faisaient beaucoup, parce qu'elles font beaucoup de bruit des lèvres et qu'elles content tous leurs petiis offices, tous leurs chapelets, toutes leurs pratiques , pendant qu'elles négligent la meilleure partie d'elles-méaies, qui est de faire prier l'esprit, sans quoi le reste n'a ni fond ni vérité, et ne se doit pas regarder autrement que le son d'un métal. C'est bien là se nourrir de rien et se croire riche, lorsqu'on est dans la dernière pauvreté.
Mais, ce que je trouve de pire dans ces longueurs de prières vocales, est que l'esprit s'éloigne de plus en plus de 1 oraison, et n'y veut entrer non plus crue dans un j)ays ennemi, ou dans un lieu ue supplices. Cela se voit, en ce que ceux qui sont accoutumés à prier de cette manière, ne veulent point du tout approcher de l'oraison, soit aue leur esprit y soit moins propre, étant déjà las d'avoir tant parlé, soit qu'il ait contracté je ne sais quelle aversion de s'engager dans un exercice bien dIus pénible.
Après tout, il faut pourtant, Théonée, que je lève ici une difficulté qui vous peut tomber dans l'esprit et qui regarde principalement les prières vocales que les religieux chantent au chœur des cinq et six Reures par jour ; où vous devez savoir que cette sorte de prière a été réglée par .1 Eglise et par les fondateurs de religion, qui en ont été inspirés du Saint-Esprit ; aue selon l'intention de leur établissement, elles se doivent faire par forme d'oraison, et que le fond en est divin, n'étant que le pur langage de l'Esprit de Dieu. J'ai donc une vénération profonde i)0ur cette sorte de prières, ne voulant ici parler que de celles dont la dévotion des particuliers fait le choix et dont elle donne la règle et les longueurs, qui ne sont yias sans bien des illusions, comme nous l'avons vu.