CHAPITRE m
Les iUuiioM qui se irouvetU quelquefois à presser grandement les âmes qu*on a $oum sa conduite.
1* Il n'y a |»oint de doute, Théonée, qu'un directeur ne doive presser les âmes qui sont sous sa conduite, s il veut qu'elles avancent dans la vertu ; car ordinairement la pesan* teur en est si grande, que si elle n'est souvent piquée, ces personnes demeurent en chemin, ou bien elles ne font jamais de progrès bien considérables.
2* Il se remarque encore tous les jours
gie l'ndifférence d'un directeur, qui ne se it ^uère de peine pour l'avancement de ses pénitents, les met aussi dans une grande indifférence pour leur perfection; comme il est vrai que ceux-là sont toujours animés de ferveur, pour qui les directeurs s'appliquent avec une sainte et continuelle activité.
3* De plus, si le directeur n'imite en ce point la ffrftfe dans sa conduite, il ne pourra jamais réussir; or, le caractère de la grâ.e est de presser toujours une âme par la pointe de ses mouvements ; il faut donc que le directeur n'en fasse pas moins par ses instances et par ses avis.
k* Ajoutez à tout cela, qu'il y a des personnes qui sont de nature a ne rien faire nmais, si elles ne sont vivement pressées; robligation en est donc tout entière à un directeur, de les réveiller à tout moment par un continuel exercice.
Ce que je viens de dire, est une vérité trop constante: mais cependant, Théonée, d'autant plus que la chose est du devoir d'un directeur, il arrive aussi que ceux qui ont trop de feu pour la perfection de leurs pénitents excèdent assez facilement, et leur excès est leur illusion; car on peut aussi bien trop vouloir la sanctification de leurs âmes, qu'il est criminel de la négliger.
il est vrai que la grâce n'est point paresseuse dans les âmes, mais elle j fait aussi tout avec une grande modération, et elle traite toujours la conscience avec respect; elle demande son consentement, mais elle le fait d'une manière qu'elle semble le demander comme une faveur. Le directeur n'en doit pas |)rétendre davantage, et il ne peut mieux faire que d'en imiter la façon toute respectueuse et modérée. 11 doit, comme elle, manier les consciences avec délicatesse et vénération, et, s'il ne prend celte voie, il me semble que c'est bien ^e tromper de penser mieux faire que l'esprit de Dieu.
Je sais bien qu'il se voit (jes opératiças de grâce qui sent fortes et véhémentes; maia
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LES HJLUSiONS DE LA f lE mUTOELLE
elles sont rares, el elles ne se font ou que sur des âmes rebelles, ou que sur cefles qu elle yeut tout d*un coup enlever j:>ar une victoire avancée. £h bien 1 que le directeur en use de cette sorte ; on ne nie pas qu*il ne puisse appliquer la force et la vigueur; mais ce ne doit être que quelquefois, è la façon de la grAce, lorsque les maladies d*une flme sont dangereuses.
S*il presse donc les consciences sans se donner jamais de repos non plus qu*à elles, n'est-ce pas en vouloir faire beaucoup plus que la ^race et que Dieu? C*est en effet ce qui arrive, qu*on forme ainsi sur de certaines Ames des desseins de perfection qui vont bien plus loin que leur attrait ; et ce n'est plus alors travailler sur les desseins de Dieu; mais un directeur ne travaille que sur ses idées et sur ses propres conceptions, où il veut, contre les volontés du ciel, faire entrer une âme par des conduites forcées.
Il ne se faut pas aussi étonner si Ton voit de ces personnes cpii se fatiguent et se rebutent dans les voies de la perfection, parce qu'un directeur, poussé de grand zèle, les veut faire aller et plus vite et plus loin que ne portent leur force et leur grâce. Ce qu on gagne sur elles, c*est qu'elles ne font rien de ce dont elles sont capables, et elles ne vont jamais où on les veut mener. Et ainsi le directeur et le pénitent tombent chacun dans leur égarement.
Cette illusion ne vient, si je ne me trompe moi-même, sinon de ce qu'un directeur regarde la perfection do son pénitent comn^e son chef-a'œuvre, et, comme de cette façon, il s'y intéresse trop dérèglement, il pousse les choses purement selon ses pensées et il n'épargne rien pour faire réussir son projet. Oh ! quelle troitiperie, Théonée, de regarder la sanctification de cette âme comme son affaire et non pas comme celle de Dieu.
Il se trouve encore que quelquefois cet empressement, qu'il apporte pour avancer une personne dans la perfection, n'est pas moins un effet de son esprit naturellement impatient que de son zèle; c'est qu'il y en a qui veulent toujours aller vite en tout ce qu ils font, et il n'est pas jusaue dans les voies de la vertu, qui ne demandent que paix et douceur, où ils ne se tourmentent, et eux et les autres.
Il n'y a donc pas moins de tromperie à trop presser les âmes qu'il y a de lâcheté et de prévarication à les négliger.