CHAPITRE VI
Les illusions qui se trouvent même à se sou-' venir plus souvent de certaines âmes devant Dieu..
Si quelqu'un voulait contredire cette vérité, ce serait condamner ce qu'ont fait tous les saints jusqu'ici; car il est certain quil y a bien des raisons pour lesquelles on fait un souvenir particulier devant Dieu, de quelques âmes, plus qu'on ne fait pas des autres.
l*' On le peut faire pour de certaines, qui en sont en grand besoin, y étant porté par le motif d'une charité extrême, laquelle n'en peut souffrir la perte.
2** On le peut faire pour d'autres qui sont en grande élévation, soit afin qu'elles soient toujours fidèles à leur grâce, soit afin que Dieu achève de s'en glorifier.
3" On le peut encore pour celles avec qui on a quelque liaison particulière dans l'esprit de Dieu, et avec qui on a pu entrer en participation de tous les biens spirituels : c'est donc une chose qui est du saint usage.
Mais cela n'empêche pas, Théonée, qu'il ne s'y glisse des illusions très-délicates. C'est ce qui n'est pas tout à l'abord si facilement compris; car, y a-t-il rien d'imaginable et de très-saint, où quelque illusion ne s'insinue.
Je veux que vous soyez porté de tout le zèle, pour la sanctification Je certaines personnes, et que cela fasse que devant Dieu,
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LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
00 TOS recueillements, vous les lui présentiez avec tous les vœux et toutes les clameurs de votre âme. Prenez garde, Théonée, oh 1 prenez c^ardeque ce ne soit là le prétexte sous lequel le démon se cacbe, pour faire en votre imag'nation de vives impressions des personnes qui ne vous sont pas désagréables. C'est par là qu'il a souvent commencé d'entrer dans Tesi Tit de bien des gens de piété, et ne l'ayant pu faire par de nues représentations, il Ta fait en prenant Toccasion d'un zèle sincère.
Ce souvenir devant Dieu, si zélé, et si charitable de l'imagination passe facilement à occuper resfirit, et déjà il empêche ce
Srand vide de Tintérieur, et cette totale nuité pour laquelle doit être tout le ^rand soin d'une âme qui aspire à l'union divine. N'est-ce pas là une tromperie bien déliée, où l'âme se trouve prise et engagée sans y faire de réflexion?
Mais l'illusion commence à se faire mieux sentir, lorsqu'à force défaire un souvenir charitable, en toutes sei oraisons, des personnes qui.ne sont chères que devant Dieu, la mémoire en est déjà plus occupée que de Dieu et que de sa propre conscience. Ce sont ces images que l'on porte plus imprimées dans le fond de ses retraites que toute autre chose, et elles sont si avant quelquefois dans l'âme, que Dieu, et tout ce qu'il y a de plus saint, étant facilement oublié, elles ne se peuvent néanmoins effacer. Qu'est-ce que veut dire tout cela, Théonée? Et quel effet est-ce là, de tout ce souvenir, zélé, saint et charitable?
Après que l'esprit s'est ainsi rempli des images de ces personnes, qui ne sont aimées que dans des entrailles de charité, le cœur n'est pas longtemps à être gagné d'une certaine douceur pour ces objets, et on est tout étonné, qu'on commence à sentir qu'on n'a plus ce divin dégagement; qu'il y a quelque chose d'entamé dans ce cœur et dans cet esprit; et qu'en un mot on n'expérimente plus intérieurement celle première liberté des enfants de Dieu. Derechef, on peut faire mémoire particulièrement des personnes avec qui nous sommes liés de charité , cela est tout vrai; mais néanmoins oh 1 avouez moi qu'il V a bien en cela, comme dans le reste, à se défier des illusions.