CHAPITRE I
Il y en a gui veulent être dans la dévotion et fréquenter toutes le* belleê compagnies.
Voici les prétextes spécieux dont ils s'autorisent:
1* On peut ainsi, disent-ils , empêcher bien du mal par sa seule présence; car dans les compagnies, ceux qui sont trop libres d'eux-mêmes sont assez facilement retenus par la vue des personnes qui font profession de piété et le mal au moins ne s'en fait pas avec tant d'impunité.
2* On ^ fait même quelquefois des biens très-considérables en ce qu'il s'en trouve dont la dévotion est tellement insinuante, qu'aumilieu des cercles ils gagneront plus-sur les esprits par teurs discours que ne feraient pas les directeurs les plus spirituels.
S* C'est par là que nous voulons encore montrer que la dévotion n'est pas si fflcheose qu'on la fait, n'étant pas si farouche qu'elle ne se fasse voir de belle humeur où il le &ut.
4* Nous en prenons nous-mêmes plus de dégoût du monde voyant ce jue c'est que le
monde et nous n*en serions jamais si dé« sabusés si nous n'en voyions les foliés de nos propres yeux.
6* Et puis, il se pourrait faire que la dévotion commencerait de nous être ennuyeuse si nous étions entièrement séparés des compagnies que notre condition et !a bienséance nous obligent de ne pas tout à fait abandonner; cest un mal qu il nous faut empêcher par celte adresse judicieuse.
Il y a des illusions, Théonée, qu'on leut ce me semble assez excuser, ou parce que leur subtilité fait qu'elles ne sont pas facilement découvertes, ou parce que les suites n'en sont pas bien dangereuses; mais je vous avoue que celle-ci n est | as seulement toiérable. car, quoi? Que ces personnes dévotes nous veuillent faire croire au'îl est avantageux pour leur dévotion de fréquenter les compagnies?
Qu'elles pious montrent auparavant que le recueillement intérieur n'est pas nécescaire à la vraie dévotion et elles auront gagné; c'est ce qu'elles n'oseraient pas avoir entrepris.fEt comment est-il possible que l'esprit de récollection se puisse conserver dans le crand air des compagnies où l'on s'aime ? C'est ce qu'on n'a pas do peine à comprendre pour peu qu'on sache la vie intérieure. Comment donc se pourra-t-il faire qu'on puisse être à la fois* et des belles compagnies et de la grande dévotion.
C'est là bien s'abuser; car c'e^^t en [détendre beaucoup plus que n'en dit pas l'Evangile; il nous iiéclàte {Matth.f vn, 6) quon nft peut servir à deux maîtres; si quelqu'un donc veut se flatter que cela se peut, son illusion est toute manifeste : et n'est-ce pas ce que font ces personnes qui veulent accorder la dévotion avec les belles compagnies du siècle? Assurément elles nous feront un Evangile nouveau et de nouvelles maximes, parce qu'elles veulent goûter à la fois de l'un et de l'autre.
Voulez-vous savoir, Théonée, ce qu'il leur en arrivé? C'est qu'elles prévariquent cent fois k leurs propres lumières; car elles font très-souvent contre les reproches de leur conscience, pour s'accommoder aux compa-
fnies dont elles ne se veulent point séparer, lies jugent qu'il s'y fait bien des choses qui ré|)ngnent à la piété; mais pour n'être t)as désagréables à des cens avec qui elles se veulent conserver, il faut faire comme hs autres, et quoi qu'en dise intérieurement le Saint-Esprit, le respect humain doit l'emporter.
Et vraiment, vous, qui que vous soyez, vous seriez bien téméraire de penser que votre dévotion fût plus forte que tous les mauvais exemples des compagnies! Cela seul vous ferait mériter d'en être emporté, comme a'un torrent^ car quelle témérité se-
îim
SUPPLEMENT AU DlCTIONNAIilfi ITASGETISME.
rait celle de celui qui aurait assez bonne opinion de ses forces pour le gagner sur plusieurs et sur [de si puissants enrlemis? On sait ce que peuvent les exemples, et comme lesnrit le plus déterminé est d'ordinaire faible pour y résister.
Mais n'est-ce pas dans les compagnies
f>rincipalement ou les exemples ont toute eur vigueur? Que si avec cela une personne, tant dévote soit-elle, retient toujours en son fond une inclination secrète pour les belles conversations, son penchant n'ira-t-il pas tout de lui-môme à dire et à faire tout comme elle entend et comme elle voit?
Quoi I Théohée , ne sait-on pas que les compagnies du monde sont les ennemies déclarées de la dévotion? N'est-ce pas là où s'en font toutes les railleries? L'impiété at-elle de plus agréable divertissement que d'y promener un dévot et une dévote en tous sens ? N'est-ce pas là qu'on en invente, si les histoires particulières ne présentent pas de nouveaux sujets? Et vous me voudriez faire croire que votre dévotion ne serait point intéressée parmi tout cela ?
Les personnes les plus retirées, et qui sont dans l'ignorance de tout ce qui se passe au monde, ont hélas I toutes les peines à conserver un esprit intérieur et dévot; et vous pourriez, dites-vous, conserver toute la tendresse de votre dévotion, entendant dans les compagnies cent discours vains, épanchés, railleurs, bouffons? Je n'en crois rien, et il n'en sera jamais rien cru de tous ceux qui savent un peu la vie de l'esprit ; mais plutôt je crois qu'il vous arrivera de reprendre insensiblement l'air du monde, après en avoir été* retiré par de véritables sentiments de dévotion.
Et puis, en vérité, il fait beau voir, dans ces belles compagnies, des personnes qui professent la piété en prendre et en goûter tout aussi bien que les autres 1 Ah I ïhéonée, cela scandalise les forts et les faibles. Les forts en gémissent, voyant que la dévotion de ces esprits est si égarée; et les faibles en prennent occasion pour dire tout ce qui se peut à la honte et à l'opprobre de la véritable dévotion. Rougissez pour elles, puisqu'elles ne le font pa^, et, voulant mener une vie dévote, retirez -vous autant des compagnies que leur légèreté, ou leur vanité, ou leur complaisance les y engage facilement.