CHAPITRE U
Il y en a qui veulent être dan^ la dévotion et suivre toutes les modes et les manières du monde.
Cette seconde illusion va bien plus avant que la première : le pourrez-vous croire, Théonée?Je n'oserais, je vous assure, vous le dire, si la chose n'était visible à ceux qui en considèrent tous les jours des exemples. Il y a des personnes dont la vie est assez consacrée à la piété, et qui en font une profession bien généreuse, mais néanmoins qui font étal de suivre toutes les modes et les manières du monde; oui, da, Théonée,
il n'est rien de plus juste qu'elles dans tous les emmeublements de leur maison, et rien de plus curieux; rien de mieux mis dans leurs habits, selon les modes qui courent; rien de plus «commode qu'elles sont pour tenir jeu à qui le voudra ; rien de plus facile qu'elles à se trouver à tous les divertissements, jusqu'à ceux de la comédie ; et cependant ce sont là des personnes qu'on apj)elle dévotes, ou qui prétendent au moins bien de l'être.
Mais pourtant, que peuvent-elles dire, me demandez-vous, pour prétendre de porter un si saint nom qu'elles s'attribuent bien iniustement? Mais, plutôt, que ne disentelles pas, Théonée?
!• Elles vous disent que, dans le monde, il faut avoir une vertu qui se fasse h tout et à tous, où il n'y ait point de pé» hé, et que ce n'est que l'imagination d'une vertu sévère qui en peut mettre dans leur manière de vie.
2* Que ce gu'elles font n'est que pour ea mieux couvrir la dévotion, et la vertu qui ne peut être assez cachée.
3' Que le monde, qui les voit ainsi user de tout avec une honnête liberté, n'est pas si éloigné de mener, à leur imitation, une vie dévote.
4" Que tout ce qu'elles ont, que tout ce qu'elles font, elles le font, au reste, et elles le possèdent sans aucune attache de cœur.
Eh bien 1 Théonée, que pensez-vous d'une illusion tournée si adroitement ? Oh 1 qu'il est pitoyable de faire la dévote et d'être attachée à ses vanités ! Mais il n'est pas difficile de leur montrer visiblement la vérité de leur illusion.
Ces personnes nous pourraient-elles prouver, que la nature de la dévotion n'est pas qu'elfe soit toute modeste ? C'est là pourtant une des belles qualités qu'elle ait, et qui lui est propre d'une propriété inséparable ; car il apartient à une âme dévote d'être extérieurement tellement composée et humble, que la modestie du dehors fasse connaître ce qu'elle est au dedans, et inspire les mêmes sentiments à ceux qui la regardent. Et quelle humble modestie voit-on dans ces personnes, qui en tout suivent les manières du monde, et en prennent comme les autres toutes les modes? On n'y voit plutôt qu'une affectation de vanité, et un amour d'eiles-mêmes, pour avoir tout ce qui plait aux sens : où est donc leur dévotion, si ce n'est une dévotion trompeuse, dont elles se flattent vainement?
Tout de bon, Théonée, il est bien indigne de voir des personnes qui professent hautement la piété, par tous les fréquents exercices qui s'en font, être néanmoins des gens de modes, d'ajustements, de jeu, de divertissements ! C'est là un beau sujet de discours à tous ceux qui les voient, et elles donnent matière à en bien dire ! Car quel fond do raillerie ne donnent-ellesifws aux mondains, qui se jouent alors, tant qu'ils peuvent, de la dévotion, disant que Monsieur et que Madame ont assurément trouvé le secret de îa vie dévote, sans quitter pour cela les ma-
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LES ILLUSiœiS DE LÀ VIE SPIRITUELLE.
nières du mondes et de savoir si bien faire Talliance de la mortification du crucifix avec les douceurs, avec les beautés et avec toutes les bienséances de la vie séculière? Et d'autres encore se persuaderont fort sérieusement que la dévotion a droit de permettre tout, et que les vanités du siècle deviennent justes et légitimes dans une personne dévote qui les pratique.
Mais que ne peuvent pas dire les personnes d'une piété et d'une dévotion solide? elles,
3ui ont de l'horreur pour toutes les façons u monde, et qui en prennent, autant qu'elles peuvent, tout le contre-pied : elles diront que c'est deshonorer la dévotion véritable du christianism*^, qui veut que tout ce qui parait au dehors, dans les Ames d'une pielé déclarée, soit humble, soit obscur et mo-: deste: elles diront qu'elles en sont ellesmêmes deshonorées, et que leur dévotion passera pour extravagante , ou celle des autres semble Tentendre bien mieux, avec qui le monde est de si bon accord.
C'est donc une grande illusion, si ces personnes croient qu'elles ont une dévotion véritable, ei qu'elles sont ainsi dévouées à Dieu et à la piété; mais ce ne l'est pas, si elles pensent qu'elles sont de vraies dévotes du monde, puisqu'elles sont dévouées à toutes ses manières, à toutes ses vanités, à toutes ses modes et à ses perpétuelles inconstances ; et c'est là l'entendre, Théonée, et faire une dévotion à la mode, qu'elles ap-
Î)rennent au monde, aussi bien que le monde eur en donne de son invention.
Non, non, au'elles sachent que c'est là démentir dans leurs actions ce qu'elles dé-^ clarent par leur profession; car il ne faut que regarder ce qu elles font, et ce qu'elles professent, pour voir qu'elles se détruisent elles-mêmes, et que manifestement elles se jouent do la dévotion ; car, après ce qui s'en voit est-il de personne mondaine, et à toutes les modes, et à tous les divertissements, et à tous les ajustements, qui ne puisse faire aussiiôtla dévote, puisqu'il en^oûtesi peu, et que, Qe quiUant rien, il n' v a, pour cela qu'à prendre quelques petites règles, et quelques apparences de piété? Derechef, c'est la bien se Jouer de la dévoiion.