‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 204 sur 315 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Lei illusions de ceux qui s^humilicvl dans

leurs actions.

Il yen a d'autres qui n'en demeurent pas seulement aux paroles, et qui ne se [)laif citt même guère à tous ces discours pour s'humilier, mais qui passent jusqu'à l'action pour cet effet : il faut souvent qu'ils se prosternent de tout le cocps, y étant poussés par l'impétuosité de l'esprit qui, les anéantissant dans leur fond, les porte aussi à s abaisser extérieurement; ces prosternations étant une espèce de soulagement aux anéantissements intérieurs de l'âme qui en est pressée : Vous les voyez courir à tous les devoirs de charité dans les hôpitaux, Pt il n'en est point d'assez misérables, il n'est point d'exercice assez bas et infect pour les humilier selon leurs désirs : ils ne peuvent se retenir des mortifications; il fautqu'ils en fassent de public^ues comme de particulières, afin de trouver 1 humiliation, bien plus que la mortification,

Nouj ne pouvons pas refuser notre approbation, Théonée, h celte manière de s'humilier, et nous lui devons môme donner une haute louange.

t" Car toutes les saintes âmes en ont passé parla, ne croyant pas qu'elles pussent jamais être bien humbles, si elles-mêmes ne se faisaient fondre dans les humiliations, n'en inventant pas moins de nouveaux sujet'», qu'elles recevaient volontiers ceux qui se pouvaient présenter.

2* Cette chose est encore un grand point du christianisme , parce qu'il est tout a fait cbrétieti de chercher matière pour s'en humilier davantage devant le monde 9 et avoir le goût véritable des humiliations.

3^ Mais ces actions humiliantes ne sont pas seulement profitables à la personne, elles îjont aux autres avec cela d'un grand exemple, afin d'en attirer l'imitation. Et ce qui en semble davantage prouver la bonté, c'est qu'elles répugnent entièrement à la nature, qui abhorre tous ces exercices qui ne vont qu'à la détruire.

Quoiqu'il ne soit rien de plus vrai que ce que je viens de dire, et que toute personne qui aspire à la perfection doive encore extérieurement s'numilier par action, ne vous persuadez pas néanmoins, Théonée, que l'illusion ne s'y trouve très-bien; car cela est, et elle s'y coule bien plus subtilement que dans les paroles.

Ces actions humiliante? , qu'on fliit avet tant de cœur , sont louables ; ou ne le contredit pas, mais dites aussi que tout cela se fait le plus souvent par un attachement de volonté propre, qui se nourrit de ces humiliations volontaires: car au fond, il n'est rien de bien répugnant et de bien difficile quand on le veut; et si cela est, quelle humilité sincère et solide y trouverez-vous ?

Avec cela, oh ! qu'il est difficile, quand une personne se porte de grand air dans les profondes humiliations, de n'en prendre jamais aucune complaisance! parce qu'enfin cela éclate aux yeux qui le voient : et vous devez me confesser qu'il faut une vertu bien consommée pour conserver au. cœur une véritable humilité, quand on s'humilie avec éclat, cela n'est-il pas vrai? Et combien en est-il qui aient cette sorte de vertu à l'épreuve ?

Hélas I Théonée . on n'en voit que trop , qui par des humiliations aifoctées, en imposent bien à tout le monde : ce. sont ces humbles trompeurs, dont les uns se veulent faire la réputation de grands vertueux.

Quoi I en f)ent-on venir là? oh 1 que oui, ori y vient, et on ne le fait que trop souvent, eu étant de si déplorablement passionnés, pour être en opinion de vertu extraordinaire, qu'il n'est point d'abaissement où ils ne se jiortent afin d'y parvenir. D'autres le font encore assez souvent pour se ménager quelques intérêts plus grossiers; faisant ainsi servir leur bassesse aux desseins de quelque vaine élévation, ou de quelque profit périssable et honteux.

Mais il V a de certains tours d'esprit, dans ces humiliations recherchées, qui sont encore bien plus trompeurs. Tel s'humiliera quelquefois devant celui dont il a été ofiensé; qui n'exaltera une action si belle, et qui ne la regardera comme l'effet d'une "humilité bien rare? Vous n'auriez pas si mau» vaise raison , n'en considérant que le dehors; mais allez un peu plus avant, et vou< pourrez découvrir que son humiliation n'est que pour jeter la confusion sur son adversaire, dont il veut condamner l'action et l'orgueil par une soumission qui est au reste bien plus orgueilleuse : ou bien il le fera par une pure générosité naturelle, s*élevant ainsi vainement jusque dans son propre abaissement.

Avouons-le, Théonée, avouons-le, que toutes les actions humiliantes que l'humilité nous enseigne, sont altérées de bien des illusions.

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