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CHAPITRE II

Les illusions de la patience dans les humiita

Hons.

N'êtes-vous pas persuadé avec les autres, Théonée, que pour être bien patient dans les humiliations, il n'y a qu'à se tenir simplement dans le silence? votre persuasion ne sera nas ainsi assurément si mal fondée, et il semble que vous ne la puissiez appuyer d'un meilleur côté ; je vois déjà bien ce que vous m*en pouvez dire.

l" N'esl-ce pas là ce silence tant loué, qu'on nous a dit qui était soûl caïuible de sanctifier nos croix? Vous nous y avez animé tout au long, par les Maximes, que vous nous en avez données : si ie m'en tiens donc là uniquement dans mes humiliations,

LES ILLUSIONS DE LA \IE SPIRltUELLC.

n*on esiH^e |)as assez pour croire que tout est foit, et qu*en nie taisant ainsi, sans y rien ijouler, j'y suis de ia manière la plus «sainte qu'on y peut être?

S* Car n'y* suis-je pas de la manière la

{)lus sainte, quand je fois tout selon mes orces, puisque notre sanctification est grande, autant que nous faisons de toute la capacité de notre grAce et que nous y épuisons fidèlement toute notre puissance? Or, vous me feriez grAce, de me dire, si dans les humiliations ce n'est pas faire tout ce qui dépend de soi, lorsqu'on retient sa lang^ue, quelque confusible que soit rhuiniliation dont on est couvert.

3" C'est vertu sans doute, de ne manifester pas les sentiments de la nature, quand elle en est pressée? II faut donc dire que c'est un effet de vertu bien rare de s'en empocher quand on est humilié, puisque la nature n'est jamais plus portée à éclater, que dans ce temps.

Dites-en encore i)lus , Tbéonée, si vous voulez, et. je vous l'accorderai ; mais vous serez aussi obligé de m'accorder que ce silence dans les humiliations est souvent bien trompeur, et qu'il n'est pas souvent moins malin de la j^art de ceux qui le gardent^ qu'il trompe facilement ceux qui le voient. Oh I ne jugez pas néanmoins aussitôt désavantageusement des personnes qui sont dans cette patience muette; Dieu me garde de vous donner ces })ensées, je ne vous en veux plutôt inspirer que de charitables; mais je désire que vous n'ignoriez pas qu'il y en a dont le silence, quand ils sont humiliés, trompe tous les esprits qui en jugent bien, par une grande innocence.

Le croi riez-vous, qu'il s'en trouve qui, étant humiliés, crèvent en eux-mêmes et cependant ne laissent pas sortir un seul mot de leur bouche? C'est là, Théonée, qu'on est bien souvent trompé. On loue leur patience, on admire leur silence, comme si le cœur portait une dis|)osition aussi sainte et aussi retenue que 1 extérieur : voilà l'illusion. Mais entrez jusque dans le fond de cette personne, et vous y verrez un intérieur dans le trouble et dans le feu de sa passion: elle s'en retient néanmoijfis ; c'est

?ue vous y découvrirez encore un soin trange de ne pas perdre l'opinion de vertueuse qu'elle s'est acquise. Cette passion fine abat toutes les autres, et si elle n'en peut empêcher l'émotion secrète, elle a au moins un empire souverain sur la langue. Que ne peut pas ce vain désir de réputation de spirituel, et de quelle illusion modeste ne couvre t-elle pas ce jeu?

11 y en a encore qui savent très-bien se commander pour ne rien dire, quelque grande que soit leur humiliation. Ce sont ces esprits qui veulent passer avec vanité pour esprits forts, et qui penseraient montrer une grande faiblesse s'ils donnaient le moindre témoignage qu'ils sont touchés de quelque sentiment. Ce sont ceux qui n'avouent jamais qu'ils sont humiliés, s en jugeant incapables, parce que par une fierté

d'esprit ils se mettent au-dessus de toutes les humiliations. Ils n'insultent pas, car ce serait déclarer leur faiblesse, en la voulant couvrir; mais ils se taisent avec beaucoup de modération pour faire penser que leur ^latlence et que leur silence superbe est un effet de la fermeté de leur âme.

J'en trouve de plus à qui les humiliations ne tirent jamais aucune parole de plainte; vous les voyez dans la plus grande niodération où peuvent être les Ames les plus vertueuses. Kn savez-vous la raison? Oh! efles entendent trop bien leur sage politique ; elles ne seraient pas jugées fort capables d'être dans les charges, si elles se laissaient aller à quelques saillies immortifiées; elles s'en retiennent donc adroitement, et tout cela n'est que pour en être estimées dignes et (x>ur trouver quelque crédit dans les ^ esprits.

Ne pensez donc pas, Théonée, que pour i^tienter dans les humiliations, avec toute la modestie du silence, l'illusion en .soit pour cela tout à fait i>annie.

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