CHAPITRE Uî
Le$ illuiiom de la patience dans es petnes
intérieures.
Si la patience est louable dans tous les sujets imaginables qu'on s'en peut représenter, elle est assurément digne d'admiration dans les peines intérieures, quand elle y est parfaite. Car, se peut-il rien voir de plus grand qu'une Ame qui ne se trouble point et qui patiente avec douceur lors-
au'elle est intérieurement éprouvée de Dieu, lis démons et de ses lussions? Il faut pour cela une force extraordinaire d*esprit et de
grâce, où tant d*enneinis rudes sont capales de la mettre dans les dernières altérations. 11 faut être infiniment dévoué à Dieu, et tout abandonné, pour tenir son fond toujours dans une môme égalité parmi des assauts si furieux. Et rien no se peut figurer de plus excellent que cet état pacifique, puisqu'après avoir tout fait, la i^ix de Tâme est la consommation de sa fieriection.
Cela est tout vrai, Théonée, et on ne peut assez exalter une |)atience si paisible au milieu de tant de peines extrêmes et domestiques. Mais f)Ourtant, pensez-vous qu'une personne qui travaille à trouver le calme et la paix nans les peines de son intérieur, ne se puisse r^s tromper dans son travail? Selon mon sens vous ne penseriez pas justement, car l'illusion ne manque ras d'y être comme dans le reste. Je me reserve À vous montrer plus au long jusque quel point elle est grande, quand je varierai des illusions de la paix intérieure, dans la troisième partie C'est pourquoi je ne vous dirai ici que peu de chose des égarements où tombent quelquefois ceui qui s'étudient à être avec paix et patience dans les peines de leur intérieur.
De quelque peine donc secrète que puissent être travaillés de certains esprits, ils s'en défont tant qu'ils ueuvent, pour ne rien
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perdre de leur paix; mais pourquoi? CqU
3u'ils aiment simplement leur paix; nen emandez pas davantage, vous n'en aurez qte cela. Ce sont gens qui veulent dominer sur eux-mêmes et ne rei:evoir aucune chose qui les inquiète ; c'est j)Our cela que, quoi qu'il se puisse élever dans leur âme pour les troubler, ils s'en raj)[)ellent aussitôt, ne pouvant souffrir ce qui T>eut leur causer la moindre altération. Si bien que cette pa-^ tience pacifiante où ils se mettent parmi les peines dont leur intérieur est travaillé, se reluit à un pur amour de la paix. Or cette iniJmation n'est-elle pas bien humaine, Théonée? Car où est resprit qui ne soit porté à la paix? Et s'en flatter comme d'une dis^:osition bien sainte et bien dégagée , n'est-ce pas beaucoup se tromper?
Mais en voici oui se défendent tant qu'ils peuvent du trouble, et qui se contiennent dans une douce patience parmi toutes les reines intérieures qui les veulent inquiéter. Qu'en pourriez-vous bien penser; et par quel esprit le Ibnt-ils? Ceux-ci veulent 50ûter Dieu et n'en point troubler la ouissance, ils veulent être toujours dans es embrassements doux et paisibles de l'âme; et, comme ils savent que Dieu ne fait point ces communications délicieuses que dans la paix, ils font tous leurs efforts jiour ne point sortir du calme de leur intérieur, afin de ne point sortir de cette jouissance et de savourer toujours ces délices. Le soin donc qu'ils ont de se conserver en paix au milieu de l'orage, n'est qu'un soin de leur propre satisfaction; s'ils se inénagent, c'est pour eux-mêmes et non pas pour Dieu, et ils ne se retirent r>as tant de leurs peines comme d'un obstacle à là grâce que comme d'un empêchemont à leur propre douceur.
Direz -vous, Théonée, que ce n'est pas là une illusion?
J'en trouve on:*ore dont la conscience n'est pas facilement émue de ses peines. Il s'y en passe de toutes les sortes, et assez pour troubler celle qui serait la plus sainte et la plus assurée; ces personnes néamoins n'en reçoivent non plus d'altération que si elles avaient un esprit affranchi du corps. Est-ce là, à votre avi3, une patience parfaite? Estce là une paix divine et bien solide? Il n'y a que des esprits trompés qui le croiront : la paix de ces i)ersonnes parmi leurs peines n'est point autre chose qu'une dureté de conscience et de naturel ; ce sont gens qui ne sont touchés de rien, et qui auraient dans leur fond tout ce qui est capable de jeter le trouble, sans en être aucunement étonnés. Ce n'est donc qu'un effet de nature et d'une conscience assez dure à tous les sentiments, ei on ne le peut sans illusion appeler un calme vertueux et une patience élevée au-dessus de tous les bruits de la partie inférieure.
Moyens pour éviter les illusions de la palicuce,
!• Dan> vos maladies, entendez avec peine ceux qui vous compatiront, et qu'ils puissont même remarquer celle que vous en re^
cevez alors, afin d'arrêter par là leur com« passion, parce que vous en avez bien mérité d'autres : afin qu'on ne vous plaigne pas de si peu de chose. N'entendez pas avec moins de peine ceux qui pourront louer votre patience, comme si vous en faisiez beaucoup et que la grandeur du mal fût une épreuve de Dieu extraordinaire; parce que vous ne le devez considérer que comme une faveur trèsparticuli>re. Mais n'écoutez qu'avec boote ceux qui vous diront que vous êtes uneAme bien favorisée de Dieu entre les autres; parce que vous devez craindre alors la vanité et votre amour-propre comme un poison.
2' Que Jamais on ne vous entende parler de vos infirmités, non plus. que si vousp'eo aviez aucune et que vous n'en eussiez point le sentiment; et que par là ceux qui vohs verront ne ftuissent pas juger de la natare de votre mal et si en vérité vous souffrez, et jusqu'à quel point vous souffrez. C'est pourquoi accoutumez-vous à fermer votre bouche à toutes ces résignations manifestées, qdne font que donner des pensées avantageuses de votre patience : vous n'y aurez pas bien de la difficulté, Théonée, si vous songez que vous souffrez avec beaucoup d'imperiection, j)arce qu'on ne parle pas bien volontiers d'une chose qu'on fait très-mal.
3* Je vous conjure de ne vous empresser jamais tant du retour de votre santé, et retranchez moi tous ces soins trop tendres et trop immortifiés qu'on a pour elle; eh! la santé est-elle si grande chose qu'on doive la chercher d'une manière si indigne d'une âme, qui ne doit avoir d'empressement que pour son Dieu? Mais ayez plutôt l'esprittout appliqué à votre maladie, comme à l'eflet des ordres de Dieu sur vous, et en faites le plus doux sujet de votre contemplation, que vous pouvez ainsi prendre du fond de votre substance. Ayez intérieurement du mépris pour toutes les délicatesses qu'on donne sut malades, sans vous int^uiéter jamais pour les avoir, et ne prenez qu avec beaucoup de siinj>licité celles qui vous seront présentées comme venues de la Providence; mais pour ce qui est de votre part, ah ! Théonée, priveivous-en, avec cette pensée que Dieu, parla maladie vous privant des douceurs de la vie, vous ne devez pas aussi vous procurer une . moindre privation et imiter ainsi à votre égard la sagesse de sa conduite. Enfin, quel; que malade que soit votre corps, si vous lui accordez quelque chose de doux, accorde: lui-en très-peu; ce que vous n'aurez pas bien de la peine à faire si vous ea regardez la chair comme celle d'un grand ennemi de Dieu.
4* Pour ce qui est des humiliations, ohlfi vous conseille, mon Théonée. quand Di^-u vous en enverra, de vous réjouir de ce que vous pourrez ainsi passer ])our n'avoir'aucune vertu; car, de toutes les choses dont vous devez aimer davantage la ruine, la principale est celle d'une secrète opinion d« sainteté, où la nature, ayant par ailleurs tout perdu^ a coutume de se retrancher i>ar désespoir; et pourquoi n'ai mer iez-vuus 1^5
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t£S ILLUSIONS DK Là Ylfi SPIRITUELLE.
d^être détruit dans la pensée des autres, tandis que vous vous détruisez dans 1» vôti*e? 11 serait bien étrange que vous travaillassiez sincèrement à être abject et horrible à vos propres yeux, et que vous pussiez aiuier d'avoir quelque opinion de vertu dans l'esprit d'autrui.
5' Ayez j>assion qu*on vous juge incapable d*ètre jamais dans aucune charge; car être connu pour en avoir les talents et la capacité et n*^ pas être, c'est en quelque façon de quoi en avoir le cœur plus enflé : mais cachez, s'il se peut, les avantages aue vous y pouvez avoir ; et si Dieu permet qu on 7 soit* aveugle et qu'on vous laisse là comme une personne qui a l'esprit trop petit pour commander, c'en sera encore le mieux; taisez-vous et demeurez avec grande patience et silence dans votre abjection.
6* Lorsque vous serez bien fondu dans quelque bonne humiliation, ce doit encore être la votre joie, Théonée; parce que vous devez dire que vous auriez été bien marri que le monde eût été abusé en vous prenant
pour ce que vous n'êtes pas, et votre bumiiiatiou les ayant détrompés, au moins Us ne vous regarderont plus que pour cexiue vous valez, connaissant ainsi votre peu de vertu et se défaisant des idées avantageuses qu'ils en pouvaient avoir.
7** Si vous vous taisez dans vos abaissements, faites-le toujours, tant que vous i.our-rez, afin que tout le monde pense que vous êtes coupable, et qu'on estime que votre silence est votre condamnation : ce dessein donnera à votre cœur une haute générointé pour se taire et à votre silence un caractère de sainteté toute particulière.
8*" Je ne vous dis qu'un mot sur les peines de lïntérieur, encore le vousdirai-jeen bien peu de paroles, en ayant tantdit ailleurs sur ce sujet) savoir, que patientant avec paix et avec douceur, vous le fassiez simplement pour faire place à Topération divine, et non pas pour vous y satisfaire en aucune manière* puisque vous devez même vous retirer par esprit de mort des satisfactions que Dieu peut faire sentir è votre Ame.
TRAITE III
ILLUSIONS PE LA DOtCKLW.
Les illusions de la douceur ne sont pas moins douces que le nom, car d'ordinaire on ne s'en défend non plus qu'il est vrai qu'on se laisse prendre volontiers aux charmes de la douceur; c'est ce qui fait que non-seulement on ne se défie pas de cette sorte d'illusion, mais qu'on s'y jette encore facilement et avec plaisir; car qui est-ce qui n'aime la douceur en soi-même? qui est-ce qui ne la cherche en tout lieu? qui est-ce qui ne l'attend et qui ne la désire, de quelque part qu'elle puisse venir? qui est-ce qui ne soit mécontent guand il ne la trouve pas? Qui est-ce qui n'en témoigne sa joie, quand il l'a trouvée? Cela ne monlre-t-il pas, Théonée, que l'illusion qui en revient et qui est couverte (l'une si douce apparence est assez facilement aimée?
C'est pourquoi il ne me sera peut-être pas moins diiricile d'en faire voir la vérité et d'en donner de la défiance et de la crainte; j'y ferai néanmoins ce que je pourrai, tandis cjue je vous laisse le juçe des preuves que e mets en avant. Vous allez donc voir toute a nature de cette douceur : i* Dans le gouvernement; 2- dans la conduite des Ames; 3" dans la conversation; i' dans l'intérieur vi avec soi-même à supporter ses défauts. Ce sont, ce me semble, tous les états où la doureur a coutume de régner et où, par une même suite, l'illusion ne manque guère de se trouver.