CHAPITRE
Les illusions de la douceur^ dans le gouvernement,
V II y 1 une certaine douceur dans le
gouvernement, h supporter tout, et une bonté quelquefois si grande dans ceux qui gouvernent, qu'ils jugent qu'il y faut ainsi comme anéantir toutes les misères d'une maison. En effet , Théonée , ce sont là ces grands cœurs, dont la conduite sait se gagner la confiance et l'amour des sujets; c'est par cette douceur qu'ils s'insinuent, et ils ont coutume de le faire si heureusement que leur douceur leur donne un empire absolu sur les esprits comme ils en ont toute l'approbation et l'applaudissement.
2" Ils prétendent encore que c'est par cetle douce conduite qu'on fait régner la paix dans une communauté, et qu il faut ainsi mettre un grand voile au devant de tant de misères domestiques , pour n'en pas troubler la tranquilité ; étant vrai , que ce zèle trop échaufl'é, qu'on apporte pour y remédier, fait souvent élever des orages qui ne sont pas après si facilement apaisés.
5* Et assurément, il en faut encore beaucoup à la faiblesse humaine, par un excès de bonté et de douceur; ce qui est si véritable que ceux qui ne veulent passer aucun dérèglement sans y apporter aussitôt le remède, par un grand zèle du bien public, ne font d'ordinaire que révolter les esprits. Us font un mal bien plus grand que celui qu'ils veulent corriger et rendent souvent incurable celui-là même qu'ils veulent guérir.
Oh 1 je souscris de tout mon cœur à cette conduite, autant pleine de sagesse que du douceur; et je dirais volontiers qu'en étant (\éjh beaucoup d'être soumis à un homn^e , le gouvernement n'en peut être usez do\x\
il\t
|)Our aider à porter le joug. Et je ne pense lias qu*un homme qui a quelque chose de l'Esprit de Dieu, puisse prendre une «utrc conduite que la sienne, qui mène les dioses depuis le commencement jusqu'à la tin , et qui les dispose avec une douceur admirable. Loin donc ces manières de gouverner rudes et sévères, où Dieu ne futiamais, mais la durHé de Tesprit humain , ÎApreté d*une bile vive et échauffée où les chagrins d^ine humeur noire et sombre.
Néanmoins , quoiquMl soit vrai oue cette douceur du gouvernement, prise dans tout le juste et avec une petite pointe de vigueur, soit la meilleure de toutes les manières qu'on y puisse apporter, il faut aussi confesser, Tbéonée, qne dans ceux qui gouvernent, une douceur trop grande à tout sup()orter, est une illusion bien dommageable.
On dit que c'est |)Our avoir la paix; ob! la mauvaise paix qui va plutôt à la destruction d'une maison qu'à son édiflcation ! Non, Tbéonée, ce n*est i^oint une paix, car la véritable paix est londée sur la sainteté et n'est établie que dans l'esprit de Dieu; et celle qui naît de ce gouvernement si doux et si indulgent, lequel laisse vivre chacun à son humeur, qui se veut ménager tous les esprits, et qui craint de déplaire pour peu que ce soit , s'élève sur l'impunité des fautes , sur le dérèglement des consciences et sur la ruine des règles Appelez-vous cela, Théonée, une bonne paix ? oh t quelle est fatale 1
Vous me devez avouer que pour rap|)eler de son vrai nom, il faut dire que cette paix trompeuse est un voile qu'on met au devant des désordres d'une communauté : on ne veut point voir de défaut, on cache tous ceux dont on ne peut pas éviter la connaissance; on diminue et on affaiblit ceux qui ont de l'excès. Ce gouvernement doux qui veut tout étouffer, ne va qu'à empêcher le bruit des iangueset à faire (jue chacun étant content |)arce qu'on le laisse tout faire h son gré, on ne puisse entendre aucune plainte. On crie : Paix, paix^ comme disait autrefois un prophète, et cependant il nest rien moins que la paix {Jerem, vi,13); mais c'est un voile bien agréable , mis au devant des dérèglements d'une communauté pour en entretenir plus favorablement le désordre.
11 en est en olfet plus favorablement enretenu ; c«ir cette douceur do conduite laisse passer toutes les fautes qui se commettent, comme s'il n'en était point, soit qu'elle se veuille épargner la poino de les corriger, soit qu'elle n'en veuille point faire aux autres. C'est |)ar ce moyen que les inférieurs osent tout avec lil)erté, parce (|ue l'impunité y est tout entière; c'est |>ar ce mo.ycn que )e dérèglement des esprits ne se corrige Jamais; et c'est \iar ce moyen que les detnnis deviennent toujours pires avec le temps.
Je vous demande, Théonée, si ce n'est pa^ ainsi que le> cumu)unaulés tombent lans la rt'^cadcnce, et si crotte facilité si in-
dulgente dans le gouvernement n^est (>a< celle qui en a procuré la ruine totale ? J<* le sais que tous les esprits ne peuvent souffrir la rigueur d'uit empire et ôu'on n'j don pas donner toute son ap{}robation ; mais je vous prie aussi défaire réflexion, que jamais la fermeté du gouvernement n'a ruiné les communautés; au contraire, que leur ruine n'est d'ordinaire arrivée que \^r la douceur trop accommodante de ceux qui eu avaient la conduite. Si un peu de rigueur a toujours été moins tolérable aux }iarttcitliers, elle a aussi conservé l'intégrité des règles et du bien public: et lequei des deux à votre avis est le meilleur, ou que l'immortiGcation des particuliers soil satisiaite. on qu'une maison entière soit maintenue dans le bon ordre ?
Cette douceur à gouverner , trop (•liante et trop pacifique, étant consitlérée de bien près, se trouvera n'être souvent qu'une ih> litique toute pure, de ceux qui pensent fdutôt quelquefois à se maintenir qne le tion ordre des maisons qui ont été abandonnée) à leur conduite. C'est la misère , Théonée, qu'il s'en puisse rencontrer, qui, pour s>utoriser eux-mêmes aux dé|^nsde la commission qu'ils ont reçue de Dieu , s'autorisent de la douceur du gouvernement.
Cette douceur est bonne tant qu'il %'ous plaira, mais confessons qu'un peu de giicrre sainte est beaucoup plus utile a uneeoinma* nauté, pour la tenir dans le bon règlement et pour maintenir dans l'ordre tous les es-
Itrits. Je ne veux uas dire qu'il faille comme larceler le monde et chercher à faire des querelles; mais je veux dire qu'il faut toujours un esprit vigilant , qui soit telleicent doux dans sa conduite qu'il ne laisse tir»ini les sujets dans un mauvais re|H>s^ ni les fautes d'ans l'impunité.
CHAPITIIH II
Les illusions de la dovcein\ dans la conduite
des aines.
Si j'ai dit que la douceur est nécessaire dans le gouvernement des communautés , je dis maintenant qu'elle l'est bien davantage dans la conduite des Ames, parce que le bon règlement des maisons ne regarde
Croprement que l'extérieur , qui a autant esoin d'une manière efficace et ferme , que d'une douce ; et la conduite des âmes est toute dans l'intérieur , qui ne demande |K>ur cela qu'une conduite pleine de douceur, puisqu'il n'est point d empire qui puisse y entrer avec violence.
C'est donc une chose reçue de tous les esprits qui ont quelque l)onté naturelle , et un peu d'intelligence dans la vie intérieure» que les Ames se doivent conduire avec beaucoup de suavité.
1* N'est-ce |)as ainsi que se gagnent les consciences, et qu'on entre sans peine dans tous leurs secrets, étant elles-mêmes charmées par cette douce conduite, \v>\xr eu aimer la soumission?
2' Cela vient de ce que la nature do
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LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
irn
)*homme irapoint^le chaînes plus puissantes I)our se laisser prendre, que celles de la douceur, à laquelle il ne peut résister, pendant qu'il a toute la vigueur de la résistance pour le reste.
3" C'est piar ce même moyen que ce qu'il j a de diflicile dans la yertu, est rendu supi>ortable, lorsqu'un directeur par sa grande bonté en adoucit les voies.
k" C'est encore par là qu'il inspire plus lieureusement ses avis, qui sont toujours bien reçus, étant ^rtés avec douceur.
5* Autrement, ne faut-il pas avouer que le joug de la conduite devient bien fâcheux 7 Car étant de lui-même assez répugnant à l'inclination naturelle, il n*y a que la douceur qui puisse faire qu'il ne soit pas désagréable.
6* Et après tout, l'esprit de Jésus-Christ, n'ayant point été autre, serait-il |iossible qu'on put jamais approuver une conduite qui n'y fût uas ?
Non, Théonée, n*en approuvons jamais d*autre; et j'ajoute à cela qu il y a dos âmes si dures, qu'on ne les peut guère manier avec assez de condescendance et de l>onté ; mais pourtant vous ne trouverez pas mauvais que je vous montre comme la grande douceur dans la conduite des âmes ouvre très -souvent la porte encore è de plus grandes illusions, atin que d'une part la vôtre étant douce, elle n en soit pas néanmoins plus égarée.
Savez-vous ce que veut dire souvent cette douceur? C'cht qu'on ne veut pas se donner tant de peine pour s'ap^)liquer avec une attention toujours veillante sur une âme; car, pour vous dire le vrai, ce travail est plus grand qu'on .ne le pense, d'avoir toujours Fœil sur un pénitent, pour étudier toutes les humeurs, iK>ur découvrir tous les mouvements de sa conscience, pour en conserver la mémoire et pour penser ce qui est à faire, «fin de ne le mener que dans l'esprit de la grâce. £t combien est-il de directeurs qui se veuillent donner tant de soin, et en faire leur grande affaire? On vit, Théonée, on vit doucement avec un pénitent, et on ne fait guère plus.
Je sais bien ou'il se dit qu'on doit s'accommoder aux faiblesses d'un pénitent, et il serait bien téméraire de dire autrement; mais me nierez-vous qu*on en faft quelquefois beaucoup trop? On ne veut néanmoins pas que cela se dise; on y donne un beau nom; c'est, dit-on, une douce conduite; et à l'ombre de ce nom et de cette douceur tant louée, on en accorde beaucoup h toutes les faiblesses de ctux que Ton conduit; ne pensez-vous pas plutôt, Théonée, que cette douceur se doit appeler une bonté naturelle ({ue d'autres peut-être appelleront une lâche indulgence? S'ils disent vrai, je vous en laisse le jugement.
Je trouve encore que cette douceur peut venir d'un autre principe où il y a souvent bien de l'illusion; c'est que dans de certains celte douce conduite n'est [loint autre chose qu'une crainte Iroj» tendre et trop molle de
rien dire et de rien faire qui puisse contrister un pénitent; ce sont esprits qui sont ainsi faits h être je ne sais comment timides par une grande bonté de nature; d'où il arrive que l'appréhension de faire rien de fâcheux à un pénitent est quelquefois bien plus grande que n'est j as le zèle de son avancement dans la vertu : et Dieu veuille que ce ne soit point pour le conserver et pour n'en point faire la perte. A votre avis, est-ce là cette douceur de conduite qui en mérite la louange et le nom ?
0 Théonée! vous ne devez pas ignorer que la conduite des âmes, qui a une douceur véritable, ne leur é()argne pas la mortification ; et celle dont nous parlons n'ose remuer le fond des consciences, et se contente seulement de l'extérieur, qu'elle flatte et qu'elle adoucit dans les pénitents ; car de peser et de presser un peu, ohl ce serait n'avoir pas la douce conduite ; comme si faire sortir le pus delà plaie par quelque légère mortification, était une manière de conduite qu'on dût rejeter comme sévère.
En vérité, ne vous semble-t-il pas que cette douceur est bien trompeuse? Car quel progrès une âme toeut-elle faire, allant par celte voie? Vous le voyc^bien, comme il est nécessaire que tout ce ^ui est en elle de corrompu n'en sorte jamais, puisqu'on ne tàU que passer doucement la main sur le mal? Et comment veut-on qu'elle approche seulement ainsi jamais 'de la periection ? N'est-ce pas ce qui ftiit cm'on voit tant de personnes qui, après de longues années de direction, n'en sont pas meilleures, parce qu'on a eu lïour elles trop de nonté?
Enfin, si vous voulez encore voir un trait qui vous marque cette illusion, vous trouverez, Théonée, qu'on a quelquefois une conduite douce ou il serait tresâ-propos qu'elle fût forte et efiicace; et qu'on en a une pressante et une dure où il serait bien de la charité qu'elle fût toute dans la douceur. Je vous laisse à faire l'examen h l'égard de quelles personnes se fait ce discecnement ; si ce ne sont point celles qui sont de qualité, que l'on conduit et que l'on ménage avec une douceur basse et lâche, elles qui auraient tout le b>\soiii d'une fermeté de conduite; et si ce ne sont point celles qui sont du vulgaire que l'on conduit avec dureté, elles qui, |K)ur bien des raisons, mériteraient plutôt d'ôlre traitées avec toute la douceur; cela montre toujours bien comme la douceur dans la conduite des âmes n'est pas sans beaucoup d'illusions.
Si par trop We bonté vous en 'pensiez autrement, Théonée, vcus seriez vous-même étrangement trompé 1