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CHAPITRE III

Les illusions'de ceux qui se disent pauvres^ parce quils se dépouillent extétieuremeni de tout.

Il n'y en a point qui passent pour pauvres comme ceux dont la pauvreté est visible.

!• Parce que les esprits ont coutume de juger des choses par les sens, et comme cet pauvreté rigoureuse paraît, et a une montre fort chrétienne^ c'est elle aussi oui trouve le plus d'approbation parmi le vulgaire

2" On dit, et cela est vrai, qu'elle est beaucoup plus conforme à l'austérité des maximes de l'Evangile.

3' On ajoute, qu'il n'est rien comme elle, qui fasse voir le mépris des richesses de ce monde, dont elle se décharge, comme d'oa fardeau inutile, et dont elle montre la bassesse, en les foulant aux pieds. Toutes ces raisons, font conclure que ceux qui sont à la pauvreté de ce grand dépouillement sent pauvres particulièrement entre tous les autres

N'allons pas, Théonée, contre ce graiid torrent, et sans rien disputer de ce qui ie dit, accordons tout à ce sentiment populair3, qui assurément est assez bien fondé siir cette éclatante austérité de vie» qui nous semble donner le modèle des pauvres les i;lus parfaits. Mais ne disputant pas celte

LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE

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vérité, on ne doit non plus nous en disputer une autre, savoir, que cette pauvreté si dépouillée est ordiiiairement sujette à beaucoup dMUusions.

Car combien est-il facile de tirer bien la vanité et du faste, de cette pauvreté apparente et si nue, dont la rigueur semble se prêcher elle-même? Les yeux du monde en sont attirés, et il faut un esprit bien attentif, pour ne pas se laisser emporter au vent quand on est regardé comme un spectacle extraordinaire. On se persuade encore assez facilement que l'intérieur [est aussi saint que le dehors en a le visage, et que Tesprit n'est pas moins plein de tous les biens spirituels, que le corps est dépouillé de toutes ses commodités. Cette pauvreté est-elle bien pure?

N'est-ce pas aussi ce qui fait que ces pauvres condamnent facilement, ceux qui ne sont pas dans une pauvreté si étroite; comme si celle qui est un peu plus accommodée était indigne d'en porter le nom? On la regarde au moins comme de beaucoup inférieure, où l'on pense qu'il y a bien à réformer, parce qu'on voit qu'il y en a bien à ôter. C'est qu'ils ne mettent la pauvreté parfaite, que dans ce dépouillement total, et celui qui n'y est pas n'en peut avoir toute l'approbation. C'est bien là se tromper dans ridée de la pauvreté

Mais ils ne se trompent pas moins, lorsque quelquefois ils se dépouillent plus que Dieu et l'obéissance ne l'ordonnent. L'atreclation se retrouve partout, Théonée; c'est qu'il y en a qui s'étudient en tout à paraître pauvres; ce n'est point Dieu qui en dispose ainsi ; ce n'est point l'obéissance qui le commande; ce ne sont qu'eux-mêmes qui se prescrivent les lois de cette rigueur. On approuve assez qu'une personne aime à être pauvre en toutes choses ; mais dés là que cela paraît trop aflfecté et recherché, le prix de la pauvreté n'y est plus.

Pour découvrir encore plus clairement un certain tour de cette illusion , vous prendrez garde, je vous prie , à un© chose : s'il arrive que ceux qui se font ainsi pauvres volontairement, soient appauvris par la conduite de la Providence et par l'iniquité des créatures, oh \ cette espèce de pauvreté ne leur sera souvent guère toléraMe ; c'est que chacun souffre facilement que sa propre main le dépouille à sa façon et comme elle veut; mais ce dépouillement commence à se sentir quand la main d'autrui en fait l'office. Et voilà comme l'illusion se découvre, étant vrai qu'il n'est point de pauvreté qui soit précieuse comme celle qui nous vient sans être recherchée.

Mais ce qui est grandement à remarquer, c'est que les personnes, qui sont dans cette rigueur extrême de la pauvreté do l'extérieur, tombent dans une illusion fort considérable, si elles ne s'observent très-exactement : je veux dire qu'à peine penseront* elles souvent à la pauvreté d'esprit; cela vient de ce qu'elles pensent comme avoir tout fait; ayant appauvri le corps, et elles en

demeurent là, sans aller plus avant, soit par un certain aveuglement qu il en faille faire davantage , soit par une certaine opinion avantageuse de l'état de leur pauvreté. Celte illusion est insigne, Théonée, car la pauvreté de l'extérieur nuit bien plus qu'elle ne sert à la perfection, si elle n est accompagnée de celle de l'esprit.

Voulez-vous que îe vous en dise encore là-dessus? Eh bien 1 je vous dirai qu'il se voit de ces pauvres dont nous parlons , qui le sont par un esprit bien étrange : oui , il s'en voit qui s'aiment dans le dernier dépouillement, mais écoutez bien les motifs qui les y animent.

1"* Les uns sont pauvres et aiment mieux en souffrir toutes les incommodités que de s'en retirer par quelque travail; préférant ainsi la peine du travail à la j^eine de la pauvreté , par une feinéantise de corps et d'esprit; ce sont des pauvres qui ne méritent point de compassion, puisqu'ils n'en ont point pour eux-mêmes , ne se voulant pas tirer de misère.

2* 11 y a d'autres pauvres qui ne le sont que par un amour déréglé de leur dévotion; ils pourraient travailler, mais ils veulent prier. La douceur de leur dévotion fait

au'ils oublient tous les soins du corps, et s croient qu'ils en doivent ctiérir leur pauvreté, pour en mieux acquérir les. richesses de l'âme, laissant aux autres à se fatiguer des soins temporels et \ en prendre toutes les épines, pendant que de leur côtév ils ne songent qu'à goûter le ropos de la dévotion.

3* Enfln, il s'en voit qui, professant la dévotion, affectent aussi la pauvreté. Et jusqu'où pensez-vous, Théonée, qu'aille la cîhose? En vérité, cela fait peine à dire ; elle est néanmoins devant les yeux et à la connaissance de tout le moncle. C'est qu'il y a de certaines personnes dévotes dont la pauvreté leur attire les bienfaits des gens de piété. Leur dévotion leur est utile, et leur pauvreté devient féconde, au point de ne manquer de rien. Ce n'est point une pauvreté évangélique , et dans l'esprit de l'Evangile, telle que tant de saints ordres et tant d'âmes saintes la professent ; mais c'est une pauvreté étudiée, qui leur sert d'appât pour s attirer les charités des personnes lioé raies. •

11 n'est pas maintenant besoin, comme je crois, de vous demander si tout cela se doit appeler illusion.

Moyens pooT éviter les illasioos de la pauvreté.

1" Aimez tout ce qui est de plus abject pour vos accommodements ; attirez-le-vous encore tant que vous pourrez, et tâchez à n'en manquer jamais les occasions; mais n'y apportez aussi jamais d'affectation, et s'il y avait quelque chose, en quoi votre pauvreté parût un peu singulière, pour moi je vous conseille de le retrancher ; vous ferez ainsi les choses avec plus de conduite, et avec plus de vertu ; et puis je vous aime bieu mieux humble que pauvre.

SUPPLEUENT AU DICTIONNâHIB: DâSCETISME.

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2* Je TOUS Vài déjà dit, commo je le viens encore de faire, que rinclination à être pauvre est grandement louable, et que vous ne lui pouvez donner trop d'estime et trop d'amitié; néanmoins quelque casque vous puissiez ftire de cette pauvreté recl>ercbée, ayez infiniment plus d estime et plus d'amour pour celle que les conduites de Dieu vous ménageront, et glorifiez -vous bien plus que du reste, d'être un pauvre de la Providence,

3* Ohl pour Dieu, mon Théonée, ohl je vous conjure, abhorrtz-raoi toutes les superfluités, et les choses belles, rares et de prix. Je ne dis pas seulement que vous leur donniez le blAme, et que jamais vous ne vous en eml>arrassiez ; mes preuves ont pu assez vous en convaincre , mais encore je vous exhorte, d'en avoir toute l'horreur, comme du poison le plus pernicieux de la pauvreté; c est ce que je désire de vous maintenant, et c'est ce que je souhaite qui passe bien avant dans votre cœur.

4." Retranchez-vous à ce point, avec beaucoup de générosité, do ne recevoir jamais de présents et de n'en donner jamais. Vous ne feriez ainsi , Théonée , croyez-moi, que vous amuser d'un petit commerce vain, car d ordinaire on y veut montrer qu'on a le CiBurbon, et l'emporter dans le prix et dans la beauté de la chose qu'on présente. Tout cela est plein d'humanité, et ne fait qu'entretenir un esprit mondain et séculier. Soyez, Théonée , soyez assez généreux pour mettre votre gloire à être pa.uvre, jusqu'à l'impuissance de faire le moindre présent, et assez ferme pour n'en pas recevoir un seul qui puisse un oeu ternir la gloire de votre jjauvreté.

5* Souvenez-vous bien d'une cnose, qu'après en avoir fait le vœu, rien ne nous est dû, par aucun droit que vous y puissiez prétendre, puisque vous en avez même fait cession , jusqu'au dépouillement de votre propre liberté. Si cette pensée ne vous tombe pas de la ménmire, il ne sera point de dure épreuve de la part de la pauvreté, qui vous soit fftcheuse ; car quand les choses, même nécessaires, vous manqueront, vous n'en regarderez plus alors la privation, comme une injustice « mais vous penserez qu'on vous fera grâce de vous les accorder.

6* Je veux que vous soyez réduit à la

plus grande pauvreté où puisse être une personne, pour l'extérieur; n'en ayez jamais pour cela de plus hautes conceptions de votre état ; pensez à deux choses que vous êtes alors très-capable d'en prenare une enflure secrète de cœur, et que toute cette pauvreté n'est qu'ordure, étant approchée de celle de l'esprit; ce sera bien pour rabattre les vaines idées que vous en pourriez avoir

7* Quand votre pauvreté sera extrême, donnez-vous ce sentiment, afin d'y être avec toute la sainteté, que Dieu attend de vous, savoir, que votre corps est mis par là en pénitence, et (|ue les plaisirs de votre bouche doivent être ainsi punis par la soustraction de tout ce qui en pourrait contenter la sensualité, et même quelquefois de ce qui pou^ rait satisfaire la nécessité. Oh ! qiravec ce sentiment , il vous sera doux , de voir votre corps , ou méprisable , ou souffrant, ou affamé 1

8* Si vous voulez encore là-dessus quelque vue qui vous pourra être assurément d'un grand profit, je vous conseille, lorsque votre pauvreté sera grande , et qu'il vous en pourrait venir des mouvements d'une vaine élévation, de vous dire à vous-même : Je suis pauvre, je le confesse, et ma pauvreté n'est pas commune ; mais que je crains bien que mon cœur ne soit encore plus riche , et plus gros de superbe; ah 1 que je crains, que cet analhème.de Dieu ne tomSe sur moi, qui dit qu'un pauvre superbe est abominable à ses yeux.

9* Voici un dernier avis, Théonée, auquel je vous prie de vous tenir particulièrement. Je vous ai élevé , tant que j'ai pu , la pauvreté d'esprit , à qui le prix et la première place ue peut être disputée ; cela est bien, mais tout bien qu'il est, je ne vous dirai pourtant pas que vous vous y attachiez uniquement, demeurant avec repos dans l'usage de toutes vos commodités; mais je vous dirai que vous devez toujours plutôt faire le choix de* n'en pointtant avoir l'usage que de l'avair, et de préférer incomparablement cette pauvreté, toute nue, souffrante, et méprisée, à celle qui est assez bien accommodée de tout. Cette vérité ne doit LH>int être contestée , et elle ne le peut, que lorsque des raisons d'une plus grande gloire de Dieu obligent d'en user autrement

TRAITE V

DBS ILLUSIONS DE LÀ GHASTExi.

Cette sorte d*illHsion ne nuit pas moins aux personnes qui sont chastes qu'à celles qui en ont la conduite , si les unes et les autres ne font grande attention sur le principe de cette chasteté : l'illusion se sent dans celles qui jouissent de ce grand bien; elle se voit , de la part de celles qui manient ces

consciences ; et, parce que les unes voient et les autres sentent une chasteté véritable et solide , cette chasteté est souvent regardée tout autrement qu'elle ne devrait* parce que les principes n'en sont pas examinés, ce qui n'orcasionne pas de légers incon* vénients.

LES ILLUSIONS DE LA VIE I^BITIJELLE

Il est donc bien à propos , Théonée , pour éviter la confusion et le désordre de cette matière , que je vous en montre au doigt toutes les sources , et qu'en vous faisant voir les différentes espèces de la chasteté, je vous fasse aussi voir en même temps les illusions qui y sont assez ordinaires.

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