‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 220 sur 315 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Les illusions de ceux qui sont chastes par des prévenances particulières de la grâce.

Ceux dont j*ai maintenant à parler ne sont pas simplement cLastes par les avantages qu'ils peuvent tirer de leur tempérament ; mais ils le sont par de certains privilèges de grAce qui les prévient dès leur enfance et les confirme dans une chasteté tout angélique,, pour y mettre ainsi un fond de disposition qui soit proportionné h la grandeur des desseins que Dieu a sur eux.

Hais encore, que fait la grâce pour leur communiquer ce don divin?

1" Elle tempère dans le corps, par une rare faveur, les feux de la concupiscence,

2ui y sont même quelquefois comme tous teints; car il s*en est vu entre les saints et les saintes, et il ne laisse pas de s'en voir encore de nos jours qui n'ont jamais ressenti les plus légères révoltes de la chair, et qui n'en ont pas môme eu les moindres idées.

2* Elle éloigne, par un soin tout particulier et par une conduite admirable, toutes les occasions qui pourraient leur faire entrer par les sens des images impures les plus petites, atin que leur imagination ne soit pas moins éloignée de l'impureté que leur corps.

3' Elle engendre dans leur cœur un amour «i tendre et si deiicat pour la pureté, que leur âme détachée de leurs corps n'aurait jMis des mouvements plus purs.

4* Et possédant ce même cœur d'une ma nière tout éminente, elle porte et elle insl)ire des dispositions toutes chastes, jusque clans la chair et dans les os.

Mais toute divine que soit cette chasteté, par les soins extraordinaires de la grâce, cette même grâce ne garantit pas pour cela d'illusions les personnes à qui elle accorde ce privilège.

Vous remarquerez qu'il leur arrive assez ordinairement de ne pas faire toute l'estime de cette haute faveur, ne la regardant pas comme un don bien particulier; cela vient de ce que la chasteté étant née avec elles, elles n en ont pas aussi guère plus d'estime que des autres choses dont la nature les a partagées, et la mettent ainsi au rang de celles qui leur ont été dues dans leur naissance. Ne vous semble-t'i> pas, Théonée, S[ue c'est là se tromper avec quelque iniure aile à la bonté d'un Dieu, qui les a si bienprévenues dans la suavité de ses dons ?

Mais voici bien Tillusion la plus délicate et la plus dangereuse : que ces personnes soient tentées tout à coup contre la chasteté, et que ce corps, qui avait toujours été comme un corps d'astre, commence à sentir les bassesses les plus honteuses, et que cette imagination, pure et nette auparavant de tous les fantômes, soit remplie des espèces les plus infâmes ; ohl qu'on y voit bientôt d'étranges égarements 1 Les unes n'osent déclarer à des directeurs les confusions qui se )»asbent dans leur imagination et dans leur

corps ; c'est que la nouveauté de cet état les surprend, et comme leur volonté a de l'horreur pour toutes ces impressions, quoiqu'elle ne laisse pas d'être mêlée de quelque doute, leur superbe les retient pour ne pas boire la honte ae cette déclaration. Et les autres s'embarrassent infiniment de troubles, ou* parce qu'elles ne sont pas assez sincères pour se pacifier par une simple manifestation, ou parce qu'elles se pensent déjà être perdues, se )>ensant être autant cnroinelles que la tentation leur parait efl'royable.

Il y en a maintenant qui reposent volontiers sur celte prérogative de chasteté sans se faire davantage de peine, pour s'engager ])lus avant dans les saintes voies. Ceux qui sont travaillés du contraire en tirent ordinairement de grands avantages de défiance d'eux-mêmes, de ferveur, de pénitence, de mortification continuelle, parce qu*ils sen* tent leur ennemi au milieu de leur sein; mais ceux-ci, se voyant dans un parfait éloi- ^nement de toutes les révoltes de la chair, ils s*en tiennent là par une grande illusion, comme si ce leur en devait être assez et que leur éiat n'eût pas besoin qu'ils se tourmentassent davantage pour se sanctifier. Et ils ne voient pas que le dessein de Dieu, en les gratifiant de ce don de chasteté, est afin qu'ils travaillent encore à une plus grande

fiureté d'âme. Faute de quoi, celle du corps eur est souvent ôtée, parce qu'ils n'ont pas travaillé à celle de l'âme par une assurance trompeuse de leur état.

Ils s'égarent encore facilement dans un point, en ce qu'ils font sans aucune crainte les amitiés les plus tendres, et il leur semble qu'ils peuvent abandonner leur cœur à tout le plaisir, parce que leur corps n'en ressent aucune atteinte. C'est là, Théonée, où Killusion est tout entière; car ils ne s'aperçoivent pas que le cœur, ainsi doucement pris, n'est pas longtemps sans faire ses impressions sur le corps. Et c'est ce que leur vaut cette chasteté rare, de ne pas être assez timides et circonspects dans tous ces engagements d'amitiés trop naturelles.

Disons donc que s'il est extraordinairement avantageux d'avoir reçu de Dieu uu don de chasteté, par une prévenance particulière delà grâce, on n'est pas pour cela exempt d'y tomber en bien des illusions. Et puis, qui est celui qui ose après cela appuyer avec quelque assurance sur la chasteté de son corps, fût-elle le don de Dieu le plus insigne dont une âme puisse être prévenue?

Page 1