‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 221 sur 315 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les illusions de ceux qui sont chastes par la victoire d'eux-mêmes.

En voici d'autres qui sont chastes, Théonée, mais à qui il en coûte bon; car ayant une chair tout à fait rebelle, il n'y a point de manière qu'ils ne prennent pour la dompter, et ife le font si heureusement qu'enfin de basse et terrestre qu elle est, ils la rendent toute céleste. Mais encore, comment s'y prenncnt-ih?

LES ILLUSIONS DE LÀ YIC SPIRITUELLE

V II n'y a point d^austérilés dont ils ne iiialtraitent leurs corps pour en atmttre les souHvements et les révoltes; étant vrai qu'un corps abattu et affaibli par les coups ne trouve presque plus de feu pour s'élever contre l'esprit. C'est ainsi que la dureté des mortifications venant à épuiser la substance et ne laissant plus de fond à ses embrasements, elle a coutume d'y faire couler une pureté angéîiqne.

2" Ils humilient encore ce même corps avec Tesprit, par tout ce qu'ils peuvent d'abaissemenls ; cette voie n'étant pas moins efficace, que l'autre, pour inspirer la chasteté qui est même souvent beaucoup mieux établie sur la profondeur de ces humiliations que sur la ruine de la chair.

3" Mais ils font encore bien mieux réussir ce dessein, par l'assiduité, qu'ils apportent à l'oraison ; car cet exercice dessèche bien plus le corps, que toutes les autres voies, et approche beaucoup plus l'âme de Dieu ; or, ce dessèchement, et cette divine approche, sont des principes toutautres, pour donner au corps une chasteté autant belle qu inaltéra|)lo

Ce sont là donc les armes que prenaient ces

f grands vainqueurs, pour en venir à une paraite chasteté, et les moyens qui les ont fait si bien réussir, pour avoir après un cojrps autant chaste et |)ur, qu'il avait été auparavant abaissé par ses dérèglements.

Tout le grand mal de ceci est que des victoires si considérables donnent souvent dlles-mêmes entrée à bien des illusions ; tant il est vrai que la conservation d'une chose CfPnquètée n'est pas ^ordinairement moins difficile que sa conquête

f Ces personnes, s'y elles n'y prennent garde, se reposent assez facilement dans il victoire de leurs corps; elles semblent, s*} délasser après avoir abattu leur ennpmi, comme s'il n'était plus capable de se. relever; et, dans cette confiance de leur victoire et do leur calme, elles ne font plus tant de difficultés de s'exposer aux occasions qui peuvent facilement faire renaître la guerre de la chair : Aussi en ressentent-elles souvent de nouvelles attaques, aussi bien que la honte et la confusion qui les accompagnent ; x'est ce qu'ils n'espéraient pas, et c est ce que ce faux repos leur a causé.

2** Elles ne sont i)as encore ordinairement moins trompées, en ce qu9 la douceur paisible de cette victoire de leur chair fait que scmvcnt elles n'ont plus tant d ardeur pour les austérités ; elles commencent à ne plus traiter si mal une chair qui n'est plus sinia^u.vaise ; les mortifications réglées s'en vont insensiblement, et comme elles ne sont, plus tourmentées, par les révoltes de cette chair, elles n'ont plus de cœur pour la persécuter. Mon Dieu! qu'une victoire parfaite est quelquefois désavantageuse I Hélas ! ellçsne conçoivent pas que les austérités, qui bannissent l'impureté de la chair, sont les mômes,, (pii sont les seules capables d'en conserver la pureté; et c'est ce qui fait aussi, Théonée, que dans la cessation des austérités, les dé-

sordres de la chair viennent avec plus de force, lorsqu'on les pensait avoir éteints pour jamais.

3* Mais voici une illusion bien plus fine de ces personnes qui,, s^étant. souillées de* beaucoup d'impuretés, ont ensuite passé daus> une chasteté foct exacte. Que sont donc à votre avis toutes ces délicates? Ohl elles ne veulent jamais, ni parler, ni qu'on leur parle de toutes ces bassesses, qui ont tellement déshonoré leurs corps et numilié leur esprit, et elles en effacent autant qu'elles peuvent toutes les images. Pensez-vous que ce soit par une véritame horreur de tous ces, égarements honteux, où elles ont été ? Elles, le pensent je le sais bien, et elles ne man-. quent pas de le dire ; mais q'en croyez rien comme elles ; sachez, qw ce n'est qu'un orgueil secret qui leur doone ces sentiments ne pouvant supporter de voir qu'elles soient tombées avec tant de honte,, et ayant assez de vanité pour se vouloir regarder au nombre^ des âmes qui n'ont jamais souillé leur innocence. Je sais bien encore qu'elles ne doivent pas se resouiller de tous les fantômes impurs du passé en les rappelant tout exprès, et de dessein sous des prétextes d'una confusion vertueuse ; 'cela nous est tropi connu, Théonée, mais je dis aussi qu'elles ne doivent pas tant se dé.licater, qusnd les images de leurs crimes se repré&enlent pour les humilier; il est bien mieux qu'elles se donnent qujelquefois une douce occupation de ces désordres, tant pour en rendre leun reconnaissance à la victoire de la grâce que^ pour s'en confondre toujours davantage ea elles-mêmes.

Mais il se présente une autre illusion qui est-bien plus à craindre, parce qu'elle est voilée de l'apparence d'un grand bien, c'est

3ue ces personnes, qui ont passé par tous les ésordres de la chair, et qui en sont anrès revenues par de hautes victoires, ont d'ordinaire bien plus de 2;èle qu'il ne faut pour retirer ceux qu'il trouve, dans les mêmes désordres ; cette illusioa est singulièrement dangereuse. Pour Dieu, mon Tnéonée, le vous y engagez, pas bien avant,, si vous étiez de ces victorieux de leur chair, après en avoir été l'esclaye, carie démon ne veut que vous reperdre par l.à? Et comment? il vous trouve tout, fortifié de la grâce, et tout'établi dans une nouvelle pureté; que fait-il lîi-dessus ? Il n'ose ainsi vous attaquer en vous-même, mais il vous donne un détour spécieux ; il vous intéresse par excès dans le «^alut des âmes, que vous voyez toutes perdues par cette inWme corruption ; il vous donne de la curiosité, pour entrer toutleplus avant dans ces matières impures; il y plonge votre esprit, et en souille toute votre imagination; c'est le biais qu'il prend pour vous pousser dans vos jïremiers dérèglements, et ne l'ayant pas osé faire en votre propre personne par ses attaques, il tâche de le lairo par le zèle qu'il vous inspire, mais trop éj^anché, mais trop curieux et trop appliqué» pour retirer les âmes de toutes ces impuretés. C'est aussi par cette adresse inferuale

ISS5

SUPPLEMENT AU OfCTIONNAIRE D*ASC£T1SME«

iSSC

et si bien colorée, qu'il s*en Toit^ôl le lûalbeur, qui, après s'être retirés si heureusement de la boue et des ordures, j retournent, lors même qu'ils en ont moins le dessein, et se reperdent ainsi eux-mêmes, lorsqu'ils travaillent trop indiscrètement à sauver les autres.

Qui s'assurera maintenant dans ses victoires ? Et quelle est la chasteté si bien fondée qui soit hors de toutes les atteintes des illusions?

ik^eos pour éfiter les illosiaiis de U chasteté

Comme je n'ai pas prétendu vous foire de longs discours de la chasteté , mais seulement vous en montrer les principes et tous en déc<>uvrir les égarements, ce n'est non plus mon dessein de vous charger d'une infinité d'avis là-dessus; mais je me borne dans de certains, qui sont tout à fait à la fin que je me suis proposée. Je vous prie, mon Théonée, autant que la matière est une des plus im[X)rtantes, de ne vous appliquer pas aussi moins à en peser le poids.

!• Je veux que vous ayez une chasteté à toutes les épreuves, et que les appâts les I)lus dangereux n'approchent pas seulement de votre cœur; ohl néanmoins, je vous conjure, n'en soyez pas pour cela plus hardi à vous exposer ; mais pour ne vous égarer jamais, ayez toujours cette maxime de vous < omporler tout de la même manière que si vous étiez pressé des plus vives tentations : si vous Tétiez en effet, n'est-il pas vrai qu'il n'est point de circonspection vigilante et attentive que vous n apportassiez en toute rencontre? N'en faites clone pas moins, tout confirmé que vous puissiez être en cette grâce; ce sera comme donner une nouvelle confirmation à votre chasteté ; car vous inviterez Dieu parla à vous en continuer la faveur, et vous vous habituerez à ménager les dons de Dieu avec respect.

2" Quoique votre corps ait la complexion la plus innocente, ou que la chair en ait été parfaitement domptée par de saintes rigueurs, traitez-le néanmoin:> à la façon que vous le feriez s'il était vivement tenté. Vous ne l'épargneriez point alors, ne l'épargnez donc non plus, quelque innocent et quelque paisible

Ju'il puisse être. Les saints et les saintes e la plus grande pureté en ont ainsi usé; n'en faites pas moins qu'ils ont fait. C'est que la chair la plus innocente peut devenir la plus criminelle. Otez-vous bien de l'esprit que les austérités ne sont que pour punir le corps de ses péchés et pour le purifier, puisqu'elles ne sont pas moins pour empêcher que l'impureté n'y entre. Il n'est point de bonne terre qui n'aille en friche si elle n'est point remuée, et il est fort naturel cjue la chair la plus pure, quand elle n'est point réveiHée par quelque mortification, sente enfin quelques effets de la corruption qui lui est naturelle.

3^ Tandis que vous vivrez, ne reposez jamais ùisws VOS victoire?, comme si la chair , étant ';nr.' fois r*^oa!te et passée dans une sainte ihn'XM^p-.'o. n'étai* p!ns capoM**- de rovonir ?»

sou fond corrompu. C'est quo^jusqu^i ce qu'elle soit dans le tombeau, eUe n^est jamais si bien vaincue qu'elle ne puisse toujours prendre feu aux approches de tour ce qui la peut enflammer. N'a-t-on pas vu des saints qui, ayant l'âme sur le l/Ord des lèvres, en ont appréhendé les embrasements* quoiqu'elle fût au point de mourir dans aes cendres? Oseriez- vous après cela ne plus craindre après votre victoire? Non, TDéi>née, elle ne peut être parfaite pendant que le corps aiu^ encore un petit soufile de vie.

h* Par une même suite, défiez-vous davantage de votre corps, plus il vous donnera de repos ; car cette cféfiance fera que vous n'abuserez jamais de ce calme de la chair, et que vous n'en serez pas plus facile pour la laisser aller à tout ce qui la pourrait révolter. Au contraire, vous seconderez ainsi bien mieux ce que fera la grâce, lacfuelle calmant cette partie inférieure tout animale, vous fermerez de votre part, par cette sainte défiance, toutes les avenues par où le trouble y pourrait entrer. Ahî Théonée, qu'on pourrait compter de désastres parmi les âmes les plus chastes, parce que les unes ne se sont pas défiées de l'innocence de leurs corps, et les autres s'en sont donné une confiance trop présomptueuse. 11 est pitoyable jusqu'où quelquefois cette disposition le^ précipite, et comme celles qui avaient des corps d'anges se trouvent plongées dans la boue. Hélas I d'où ne tombe-t-on point !

5" Sitôt que vous sentirez les premières attaques de l'impureté, ne différez point de vous en déclarer à celui qui conduit votre âme. Ne soyez pas de ces esprits délicats et superbes, qui veulent paraître exempts de ces bassesses de notre nature, et qui veulent éviter par leur silence la confusion qu'ils ne peuvent fuir en eux-mêmes. Mais savez-vous bien ce qu'ils y gagnent ? Faute de se manifester promptement de leur tentation, et elle en devient plus grande, et ils sont contraints de se confondre par leiu* déclaration, n'en pouvant plus supporter le poids, et buvant malgré eux la honte qu'ils avaient voulu éviter. Ou môme il arrive souvent que cette retenue criminelle à découvrir incontinent la peine, les fait tomber dans une autre retenue bien plus funeste, savoir, de ne pas oser dire les états honteux et volontaires où leur mollesse et leur infidélité les précipitent. Oh l soyez plus humble, mon Théonée, soyez plus simple, à déclarer aussitôt les premières attaques que le démon pourrait faire à votre pureté.

6" Je suis bien de sentiment que lorsque vous serez battu de cette sorte oe tentation, vous conceviez toute la haine contre votre corps; vous savez comme je vous ai oioiméme souvent rebattu là-dessus. Mais avez beaucoup plus de soin de tenir pour lors votre âme tout humiliée. Je vous en ai encore donné une maxime entière dans le second tome des Maximes spirilueUes

T Soyez tellement tendre sur ces matières que vous n'y mettiez rien da petit. Hé Dieu ! Théonée, hé Dieu l que le nombre est

LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE

fjrand de ceux qui se sont perdus déplora- )lement, pour avoir estimé petites et légères bien des choses dans un sujet si délicat. Kt c'est aussi cette petitesse, dont ils se sont llattés, qui les a malheureusement conduits dans le précipice. Défiez-vous donc d'un re-

gard ; défiez-vous d'une amitié tendre ; déez-vous d'une douceur manifestée, et de moins que tout cela, s'il est quelque chose de moindre ; pour ne pas tomber avec ceux qui savent que je dis vrai et qui lisent ces lignes ; et pour ne pas être obligé à en gémir toute voire vie en leur compagnie, avec votre confusion. Nous leur pouvons dire avec un sentiment trop juste. '

Ah! que vous l'avez bien mérité, âmes libres et larges de conscience , de vous voir ensevelies dans la boue; vous, qui avez prétendu vous donner impunément cent petites libertés contre tous les mouvements se-

crets du Saint-Esprit, et qui disiez, en vou5 riant que vous n'y pensiez point de mal, lorsqu au fond ce n'était que pour contenter la mollesse de vos inclinations; oui, l'effroyable profondeur de votre chute vous était bien due. Et vous, qui vous jouez de tous ces avis sages et circonspects qui se donnent pour la chasteté, vous avez derechef bien mérité d'être vous-mêmes le jouet du démon. Apprenez que la délicatesse ne peut être assez rigoureuse sur ces matières, et redoutez les terribles conduites de Dieu, qui punit une liberté fort légère dans ces cnoses, quand elle est affectée par les dernières horreurs, oil il permet qu'une âme s'oublie.

Que pensez-vous donc maintenant de ces illusions, monThéonée? vous n'avez pas moins sujet d'en trembler que d'y penser.

TRAITE VI

DES ILLUSIONS DE l'oBÉISSANCE

11 faut d'abord que je sépare ce que je'ne veux pas dire d'avec ce que je veux dire, afin de mieux voir l'illusion de ceux qui précisément s'égarent dans l'obéissance.

Il y en a qui prétendent qu'ils obéissent

f)arce qu'ils ne s'élèvent pas de front contre es supérieurs; les voici : Ce sont ceux qui apportent tous leurs efforts et toute leur adresse pour avoicde l'obéissance, ce qu'ils en ont dessein ; mais que font- ils, me direzvous? Mais plutôt, je vous réponds, Théonée, que ne font-ils pas? Vous êtes encore bien bon d'ignorer toute cette vie politique. Us font cent intrigues pour venir à leurs fins. Us ne veulent point paraître comme s'il n'était point question d'eux; mais ils mettent en jeu leurs amis et leurs intercesseurs. Us se jçagnent encore pour cet effet des personnes adroites et puissantes; tous les moyens de se les gagner, et quelquefois les plus bas et les plus rampants n'y sont

fioint épargnés. Et si cela ne suffit pas, il en Saut plutôt venir ouvertement aux demandes et aux prières, jusqu'à importuner et fatiguer les supérieurs. Et tout cela se fait, soit pour parvenir à ce qu'on n'a pas, soit pour conserver ce qu'on a.

Je laisse là ces personnes, parce qu'il est trop clair qu'elles sont hors des règles de Tobéissance ; mais il ne l'est pas tant de certaines, qui assurément passent pour obéissantes selon toutes les apparences, et qui néanmoins n'ont souvent rien moins que ce qu'elles paraissent avoir: J'en trouve de cinq sortes, qui nous fournissent aussi cinq illusions bien différentes.

Page 1