CHAPITRE II
Les illusit>n8 de ceux qui pensent toujours bien obéir y parce qu'ils sont toujours gais et de belle humeur^ en faisant toutes les choses de Vobéissanee.
Il est certain que cette qualité est louable, quand on obéit ; et que celui-là serait bien mal venu, qui dirait que ceux qui obéissent en toutes choses avec gaieté, et dans la belle humeur, ne sont pas les vrais obéissants.
Car à votre avis, Théonée, que fait cette belle et agréable disposition daui» l'obéissance?
1" Elle fait qu'on aime les choses commandées, et qu on s'y affectionne en les exécutant; ces personnes ajant d'ordinaire beaucoup d'amitié pour tout ce qui leur vient de la part des supérieurs
2' Elles approuvent tout ce que l'obéissance leur ordonne, et ne font jamais les difficiles, pour faire moins volontiers une chose que l'autre.
Z"" Et elles se mettent si peu en peine du beaucoup, ou du peu de temps qu'elles donnent à ce qui leur est ordonné, qu'elles y sont absolument sans bornes, autant qu'on lèvent. De sorte que l'amour, l'approbation, etja soumission, qui leur est si naturelle
Sour l'obéissance, montre bien que ce sont e véritables obéissants; ne vous iesemblet-il pas ainsi, Théonée?
Je vous avoue qu'il me le semblerait bien aussi comme à vous, si les choses étaient ce qu'elles paraissent, et tout comme nous les venons de dire; mais ingénument nous devons dire que ces personnes toujours gaies et agréables, en faisant l'obéissance, sont souvent bien éloignées de fa solide et de la véritable; car, que pensez-vous que vous y trouverez? Je vais vous le dire;.
Vous trouverez que les choses qui leur sont ordonnées de l'obéissance, sont souvent honorables, et qu'elles y rencontrent leur élévation, bien loin d'en recevoir quelque abaissement . Croyez-vous qu'il soit bien difficile d'avoir l'esprit toujours gai et d'un bel air, dans l'exécution de Tobéissance, quand ce qui est commandé rend la personne considérable? Vraiment il faudrait être bien mal fait pour être alors de mauvaise humeur ; et je ne sais ce qui la pourrait rendre belle et riante, si ce n'est cela. Ne serait-ce donc pas une grande illusion, si l'on pensait que celui-là fût en vérité obéissant, qui ferait les choses d'une manière toujours contente et agréable, lorsqu'il en reçoit plus d'honneur, que si on ne lui faisait aucun commandement? Oh ! qu'il im-
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
porte, quand on obéit, de bien voir d'où vient sa belle humeur et la joie du cœur, et que ceux qui sont dans des emplois spécieux ont ici sujet de s'examiner de près, sur la douceur, sur la facilité et sur la gaieté qu'ils y apportent!
Ils ont encore toujours de la joie, et un esprit content dans tout ce qu'ils font par les ordres de l'obélssi^ncç. Savez-vous pourquoi? c'est que les clioses qui leur sont enjointes sont grandement conformes à leur génie et à leurs inclinations; de sorte que cette conformité est le principe de cette manière agréable, avec laquelle ils font ce qui leur est commandé; et il se doit plutôt dire alors, que ce ne sont pas eux qui satisfont l'obéissance, mais que t'est l'obéissance qui les satisfait
Cela vient aussi bien souvent de ce qu'ils rencontrent des supérieurs qui leur insinuent les choses si doucement, et d'une façon qui approche tant de la soumission et de la prière, pour fléchir leur immortificalion, qu'ils en ont le cœur tout dilaté. C'est bien être trompé, Théonée, de croire que cette gaieté procède d'un amour sincère de l'obéissance. S'il est rare de trouver de vrais obéissants, quand les supérieurs les traitent avec un empire trop dur, avouez-le-moi, qu'il ne l'est guère moins, quand les supérieurs les prient plutôt, avec toute la condescendance, qu'ils ne veulent d'eux ce qu'ils en pourraient exiger. Celle manière donc, suppliante et douce, gaçne le cœur, et c'est ce cœur gagné qui obéit bien plus que Tes-
Erit soumis : n'est-ce pas là être obéissant à on compte?
On en voit d'autres qui montrent toujours des visages et des esprits satisfaits, quoi qu'il leur puisse être commandé; mais ils ne sont pas, en vérité, plus obéissants que les autres. Ce sont ceux qui sont aimés des supérieurs d'une amitié toute particuliière. A votre avis, est-il rien qu'on ne fasse volontiers et gaiement, pour des personnes qui ont pour nous de tencfres inclinations? Ce n'est plus là tant obéir, que reconnaître l'amilié qu'on nous porte.
Et puis jugez, Théonée, si l'air et la belle humeur de ceux qui obéissent sont toujours une preuve certaine de leur véritable obéistàucel