CHAPITRE IV
Les illusions de ceux qui pensent toujours bien obéir, parce qu'ils font arec un soin très-exact tout ce qui leur est enjoint de l'obéissance.
Ceux-ci semblei mettre dans l'obéissance toute la perfection qu'on y i eut désirer, ca
faisant les choses qui leur sont commandées selon tout le mieux qui dépend d*eux.
1* Car que peut-on vouloir, sinon que ce qui est enjoint s'exécute dans la meilleure manière ? Et c'est ce qu'ils font, y apportant une telle application et un soin si exact» que rien ne s'y peut désirer, en sorte que les esprits et les yeux les plus difliciles en peuvent être parfaitement satisfaits. Ne peuton pas dire que cette obéissance est achevée, aussi bien que les choses au'ils lont avec tant de justesse.
2* On le peut encore, sans doute, 'puisqu'ils montrent bien par là la haute estime qu'ils font de ce qui leur est ordonné de la part des supérieurs en ce qu'ils ne négligent rien et qu'ils tâchent à faire les choses avec une exactitude qui réponcle à l'idée qu'ils ont de ce qui vient de Tobéissance.
3" Mais il semble de plus gue c'est à eux au'il est dû le nom de parfaits obéissants, âiisant tous leurs enifJois avec des soins si louables, puisqu'ils font voir par là qu'ils s'en acquittent comme de l'œuvre de' Dieu.
Oh! louons toujours, Théonée, cette manière d*obéir, et ne soyons jamais si osés que de lui refuser notre approbation, car sans aucune difficulté ellel'/K méritée; mais cela n'empôche pas qu'en louant la substance de cette obéissance, on n'y aperçoive bien des illusions qui en corrompent l'intégrité.
Et défait, remarquez bien qu'il y a des personnes gui ont un certain génie à s'appliquer toujours à bien faire toutes choses; c'est leur plaisir quelles soient justes et achevées. Tout cela se fait sans retour par .e mouvement et l'inclination d'une nature ainsi faite ; de façon qu'ils ne seraient pas libres de faire les choses d'une autre mani?îre. Celte nature est assurément bonne et louable, c'est ce qu'on ne blâme pas; mais me direz-vous pour cela que ces personnes se puissent appeler obéissantes ? Je ne le puis croire. Tout ce que vous me f)ourrez «lire , c'est qu'elles ont un naturel biep fait et de belles dispositions à l'obéissance.
Ce que je dis est si vrai, que si les choses qu'elles ont de la part de l'obéissance ne se font aussi bien qu'elles ont été conçues, elles en prennent incontinent de Timpatience, ce qui vient uniguement de ce que leur esprit n'est pas satisfait, et non pas de ce que,i'œuvre de l'obéissance n'a pas toute sa perfection. Cela passe encore en un point, que ces f;énies souffrent même impatiemment dans es autres tout ce qu'ils voient n'être pas fait avec le soin le plus exact. N'est-ce pas là un esprit d'obéissance et un zèle d'obéissance étrangement bien contrefait ?
Voici encore une autre source de cette exactitude à faire justement les choses : vous en verrez qui, faisant bien ce qui leur est commis de la part des supérieurs, en affectent beaucoup de vanité et se plaisent à paraître pour cens qui ont de l'esprit et de l'industrie.'; ils ne servent qu'à l'œil, et tandis qu'ils çagnent au dehors je ne sais quelle opinion, ils perdent au fond tout le mérite
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de l'obéissance. Etre ainsi exact et obéidsant, n'est-ce pas être un illuminé?
Mais il s'en trouve d'autres, dont le soin à faire ce qui leur est commandé a quelque chose encore do bien plus vain; ceux-ci veulent toujours éclater. Ohl Qu'ils ne sonl pas de ces humbles tout à la fois et de ces obéissants qui s'acquittent tellement des emplois qui leur sont donnés par les supérieurs, qu'ils le font d'une manière à no donner jamais sujet, s'ils peuvent, qu'on les en loue, se contentant de bien faire et couvrant, autant qu'il est possible, l'éclat de ce qu'ils peuvent faire de bien. Ceux dont nous parlons n'en sont pas là: ils sont très-bieu sous les devoirs de l'obéissance; ehl on ne le sait que trop. Mais comment t il faut toujours qu'ils éclatent par de nouvelles indus* tries. Les voies communes de faire les choses qui sont de leur emploi ne sont noint pour eux: ils veulent obéir, mais ils le veulent en personnes extraordinaires: ils veulent bien faire ce qui leur a été commis par l'obéissance, mais il faut qu'ils fassent tout autrement que les autres. Ohl oui, il faut qu'il en soit parlé et qu'on dise qu'un tel l'entend bien mieux. Four Dieu, mon Théonée, ne soyez pas de ces vains obéissants, qui pensent bien peu à faire les ordres des supérieurs, mais qui pensent beaucoup à se faire de fête et à !se préconiser eux-mêmes. Ohl que cette obéissance est fade, et qu'on est facilement ébloui de celle sorte d'illusion.