‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 226 sur 315 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Icj« illusions de ceux oui pensent toujours bien obéir^ parce quils sont toujours contentSf graves et modérés en faisant robéissance.

Ces derniers semoient avoir je ne sais quoi qui prouve davantage la vérité de leur obéissance.

!• Cette égalité qu'ils ont à jamais ne se démentir sous les ordres de leurs supérieurs, n'étant point de ceux qui ont de certains feux pour l'obéissance en de certains temps et dans de certaines obligations, mais s'en laissant conduire également sans distinction des sujets où ils sont appliqués.

2* Ce profond respect, qu'ils témoignent pour tout ce qui vientyde l'obéissance et qui passent de beaucoup l'estime commune

qu'on en a.

3* Et puis, ces grandes paroles et ces oracles qui leur tombent de la bouche juand ils sont sur cette matière pour en inspirer les véritables sentiments à tous ceux qoi les entendent, tout cela paraît avoir quelque chose d'extraordinaire qui prouve la soUdilé de leur obéissance.

Je vous prie, Théonée, de ne me pas refuser cette grâce, qu'il me soit permis de dire là-dessus ma pensée. Peut-être ne sera-t-elle pas tout à fait rejetée de tous iles esprits qui me feront l'honneui l'en fiaûrela

lecture.

Savez- vous bien que 1er pî?rsonnes cliMii

LES ILLUSIONS DE LA \lE SPIRITUELLE.

il est ici question et qui nous paraissent si bien obéir sont celles qui sont d'importance et de considération? Je l'ose dire, et il m'a été permis de le faire, que si le retour n'est grand sur l'intérieur, Tillusion de cette obéissance n'est pas petite, et je n'en sache point où ce poison se coule avec tant de douceur : voyez, Théonée, combien les raisons en sont plausibles.

Quand les supérieurs en disposent, ils sont bien en peine comment ils doivent les manier, car assurément il faut bien de la circonspection pour ne pas blesser facilement des personnes de ce mérite. C'est pourquoi on n'a garde de les faire plier d une manière qui leur fassent de la peine, si bien qu'il est rare que l'obéissance les éprouve jamais. Il est vrai d'une part qu'il y faut apporter une conduite sage et toute particulière, mais aussi de l'autre, elles ne savent ims ce que vaut de sentir les épines de l'obéissance, et cependant elles se pourront persuader qu'elles y *îont tout comme les autres, parce qu'elles en parlent plus magnifiquement que les autres. L'illusion en est bien douce, Théonée, et pour peu de lumière que vous puissiez avoir, je ne doute pas que vous ne la voyez.

Ce qui nous peut confirmer encore dans la vue de cette illusion, c'est que ces mêmes personnes en ont un autre sujet beaucoup plus favorable : non-seulement on ne les choque en rien où il s'agit d'obéir, mais c'est assez la coutume, et il semble que le bon sens le demande, d'étudier où vont leurs inclinations, afin de leur enjoindre justement ce qui peut leur être le plus agréable. Je n'ignore pas qu'il est de la prudente conduite des supérieurs de ménager ainsi les esprits, et que c'a été celle des plus grands saints; mais vous m'avouerez aussi que l'obéissance de ces personnes, à qui on n'enjoint que des choses très-conformes à leurs inclinations, leur doit être fort suspecte, et qu'elles s'y trompent très-souvent quand elles, s'en donnent des assurances, parce qu'elles sentent une grande douceur dans la soumission qu'elles rendent.

Et pour vous le dire de plus près, quelle peine y a-t-il d'obéir à ces personnes de mérite? Car quelle peine y a-t-il d'être toujours dans les dOiCeures les plus belles, d'avoir toujours les emplois les plus agréables, d'être dans les occupations les plus douces et les plus précîexues? C'est la matière ordinaire de leur obéissance : sans doute il est bien doux d'obéir dans toutes ces sortes de choses; mais n'est-il pas aussi bien dangereux de croire qu'on y puisse être obéissant si facilement? Il en faut au moins bien douter, Théonée, et si on voulait assurément se persuader le contraire , je ne crois pas que vous fussiez téméraire de penser gu'il y eût de l'illusion. Quoi qu'il en soit, si vous êtes une personne déconsidération, persuadezvous que vous avez plutôt raison de gémir en obéissant de cette manière que de vous en conjouir; et croyez que vous avez bien sujet ae porter envie h ceux qui, sentant

toutes les épines de l'obéissance, ont aussi quelque certitude qu'ils sont hors d'illusion, tandis que vous n'avez que des douceurs,

2ue de l'honneur et que des complaisances tudiéeis de la part des supérieurs.

Moyens pour éviter les lllusioiis de Tobéissance.

Vous venez de voir, Théonée, comme il y a bien plus d'illusions dans l'obéissance que vous ne vous l'étiez peut-être imaginé : cela vous fait voir davantage le besoin qu'il y a de chercher tous les moyens, afin de n'y pas tomber. Je vous présente ceux que j'ai cru vous y pouvoir aider plus efficacement.

!• Lorsque les supérieurs vous enjoignent des choses qui ne sont pas bien agréables h la nature, accoutumez-vous à ne pas manifester aussitôt vos répugnances. Si vous le faites par esprit de révolte, oh! cela est criminel; si vous le faites par une simple exposition, je ne le veux pas absolument condamner; mais aussi vous portez par là un supérieur à épargner votre immorlification , et puis vous n'y ferez, pour l'ordinaire, que seconder votre délicatesse et votre humeur. Je vous conseillerais donc de recevoir ce qu'on vous ordonne sans faire connaître ce qui vous y peut être désagréable. Mais je ne vous conseille pas moins de ne déclarer jamais les occupations, les emplois et les demeures qui sont le plus dans vos inclinations, car tout cela n'est que pour faire pencher l'obéissance à nos désirs, et solliciter ainsi doucement les cœurs de ceux qui nous conduisent.

2* Vous savez ce qui se dit tant : qu'il no faut point arrêter les yeux sur la personne qui nous commande; faites donc en cela ce que vous savez, et, sans faire aucune attention sur SOS talents, ne pensez qu'à bien faire ce qui vous est enjoint, comme s'il venait immédiatement de Dieu.

3* N'attendez jamais d'approbation des supérieurs, après avoir fait les choses qui vous auront été ordonnées : ayant fait de votre part tout le mieux que vous aurez pu, s'ils s'entaisent, c'est un plaisir qu'ils vous font en conservant le mérite de votre action par leur silence; s'ils vous en blâment, c'en ehi encore le meilleur, car c'est bien rabattre

gar là la vanité que vous en auriez d'avoir ien réussi. Souvenez-vous que cela est bas et enfant d'attendre un bon mot et un doux regard , et de s'en satisfaire quand on croit qu on s*est très-bien acquitté de ce qu'on a reçu de l'obéissance; n'ayez jamais l'âme si rampante, et élevez-vous jusqu'à n'attendre que les regards favorables de Dieu.

4' Que si vous avez quelque chose à attendre de vos supérieurs, pour avoir fait autant que vous aurez pu exactement, ce qu'ils vous auront ordonne, ne vous en proposez jamais guère autre chose qu'une aure correction : vous en serez bien plus en paix, si elle vous arrive, et si elle ne vous arrive pas, vous en aurez au moins tout le mérite. C'est encore par là, comme je vous Tai dit tout maintenant, que vous en resterez bien plus humble, ayant fait heureusement les choses.

SUPPLEMENT AU OICTIONNAIRE D ASCETISME.

ISiS

et que vous conserverez intérieurement un certain dégoût secret de yous-même.

5* Ne vous donnez jamais aucun soin» non jamais, Théonée deiàire avec éclat les choses qui vous sont enjointes de l'obéissance; ne vous y épargnez pas, mais acquittez-vousen avec beaucoup de simplicité et les faites toujours avec tout le moins de bruit que vous pourrez, quand le bruit ne sert qu*à vous faire connaître et non pas à en gloritier Dieu davantage ; autrement, c'est immoler et faire servir 1 obéissance à sa vanité et à ses intérêts.

6* Je vous prie ae vous bien observer en une <;hose, savoir de ne pas même affecter de paraître obéissant; car il s'en voit qui font tant les empressés pour cela, qui s'ingèrent auprès des supérieurs, qui parlent et qui en disent : c'es4 la, Théonée, se préconiser. A quoi bon en tant dire? Je vous aime bien mieux dans une humble retenue et dans un fond de disposition pour aller à quoi que ce puisse 'être et sans repartie à une seule parole du supérieur

7" Faites estime de l'obéissance extérieure, oui, j'en suis d'accord, car c'est elle qui tombe sous le sens et qui édiûe les esprits ; mais pourtant n'en faites plus grand cas, si celle de Tentendement ne l'accompagne, d'où elle doit tirer uniquement sa joie et son prix. Otez-moi ces obéissants illuminés qui, faisant tout au dehors par une conduite politique, n'approuvent jamais intérieurement que leurs propres idées.

8* Quoi que puissent commander les supérieurs, ne manquez jamais d'en entre-

E rendre la cause et de les justifier si on les Iftme. La cause est toujours bonne, vous ne pouvez vous j égarez; et vous ne devez jamais être assez lâche pour parler, par une indigne complaisance, comme ceux qui se donnent hardiment la liberté d'en condamner les ordres : s'ils ont assez peu de conscience pour censurer des supérieurs, jiourquoi n'aurez-vous pas de liberté plus qu'eux, ou bien autant qu'eux pour en prendre la défense.

9* N'oubliez pas que c'est une disposition très-dangereuse d'avoir plus d'estime pour les grandes choses qui vous sont commandées que pour les petites; car ce n'est pas la matière que vous y devez considérer, mais le caractère de l'obéissance, dont elles sont également marquées. Je suis même d'avis que vous donniez aux petites quelque sorte d'application plus exacte qu'aux ^aod€s, parce que vous y montrerez ainsi davantage que vous y regardez seulement Dieu, et elles en seront faites avec bien plus de perfection, n'ayant rien de leur nature qui arrête nos regards et oui nous puisse piquer à les faire dans toute l'exactitude, qui sont les deux avantages que les grandes choses portent avec elles.

Considérez maintenant, Théonée, s'il n'y a point quelqu'une des illusions de cette obéissance, que je vous ai dépeintes, où vous soyez peut-être engagé; et faites-y l'application de quelques-uns des moyens que je viens de vous suggérer, selon qu'ils seront plus naturels et mieux pris pour fairt leur effet.

FRAITÉ vu.

DES ILLUSIONS DE LA VIS RÉGUUiRB.

H faut avouer cju'il n'y a guère d'illusions qui soient si universelles dans les communautés, comme celles qui se forment de la part des règles ; en étant peu qui ne s'y jettent, qui ne les aiment et (jui ne s'y autorisent. Il n'est pas bien difficile, théonée, d'en concevoir la vérité, parce que la raison et le principe en est bien facile à entendre. C'est qu'il n'y en a point qui ne veuille, par une grande inclination de nature, avoir en tout l'usage de sa liberté. C'est aussi pour cela qu'on prend tous les prétextes et qu'on va à tout ce que l'on peut, pour se dispenser des règles; car il n'est rien qui lie et qui enchaîne notre liberté comme une vie régulière, étant vrai d'ailleurs que l'homme ne peut être guère condamné en ce monde à une plus rude pénitence.

Vous voyez donc bien qu'il ne faut pas tant s'étonner, si cette contagion est tellement générale, puisque vous aurez peine d'en trouver qui aime naturellement sa captivité. Je veux donc croire qu'il ne me sera pas bien difficile de tirer de cette sorte d'il-

luslon ceux qui s'y aiment, la cause en étant si commune; mais il me sera facile tootk fait, comme j'espère, de démontrer ce que j'avance , et de mettre au jour leurs égu«ments.

Vous saurez donc que les personnes dont j'ai à parler sont des gens de dispenses, qui donnent toutes les plus belles couleurs du monde à leurs illusions, pour ne se gêner jamais de l'exacte observation de leurs règles.

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