‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 227 sur 315 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Les zélés prétendent se dispenser des règles.

Nous n'en sommes pas ici à examiner si ceux qui vivent dans les missions doivent garder des règles exactement , puisque leur état ne le souffre pas absolument. Je ne veux parler que de ceux qui, vivant en communauté réglée, sont touchés de grand zèle pour travailler au bien des âmes, et prétendent qu'ils peuvent facilement laisser leurs règles pour se donner à un si saint emploi.

Us ne manquent point de raisons pour jus*^

ili»

LES ILLUSIONS DE LA VIE SPilUTLELLS:

fSM

iifier leur manière el le zèle dont ils sont emportés. Celle conduile serait bien injuste, disent-ils, de nous assujettir à des règles si rigoureusement. Nous les respectons, oui-da» et nous les honorons, et nous n'en voudrions pas laisser Tobservation la pi us exacte, mais cela se suppose quand il ne se présente pas un plus grand bien à faire.

4' Car quoi? Me direz-vous que la règle est un commandement exprès, donl on ne

Îeut pas se dispenser sans grande raison? e ne le contredis pas ; mais me nierez-vous aussi que la charité est le premier de tons les préceptes à qui Ton doit, préférablement aux autres, rendre ses obéissances?

2" Si toutes les vertus et tout ce qu'il y a do plus saint se doivent rapporter à la chanté, comme à leur lin, ne vous semble-t-il pas que les règles, qui leur sont bien inférieures, n'en doivent pas être exemptées, et qu'elles doivent toujours lui laisser la place dans l'occasion?

3* Au reste, celui-là fait toutes les règles qui failles devoirs de la charilé, en écoutant Tardeur de son zèle ; c.ir vous ne pouvez pas nous disputer que la charité ne soit éminemment toutes choses.

Voilà sans doute, Théonée, le plus beau voile, qui se puisse donner à cette illusion ; mais il est, ce me semble, bien facile d'en voir au travers la pure vérité, el de montrer clairement^la faiblesse de toutes ces raisons.

Ne faut-il pas confesser que l'exacte régularité est un joug bien fyesant à porter, et qu'elle est une vivante mort à ceux qui y sont [Kirfaitement assujettis? On le sait, et on le sent assez, pour [«eu qu'on s'en veuille faire les esclaves. Et c'est ce joug qui devient intolérable à ces personnes si zélées, et c'est pour cela qu'il est assez naturel qu'elles s'en défassent, et qu'elles en secouent le poids, pour suivre leur zèle, en courant aussitôt aux occasions de charité (]ui se présentent; car il est bien plus doux à la nature d'user de sa liberté, en s'intriguant de cent affaires, que de goûter le repos et la cessation de tous les soins dans quelque sorte de captivité. C'est donc en vérité la fuite dune plus grande; peine qui les ,porte) à; s'engager dans un travail charitable , qui n'est plus grand que dans les apparences.

Que si vous voulez voir un peu de plus près ces personnes, vous pourrez facilement découvrir que ce sont assez ordinairement des esprits qui aiment beaucoup à parler; qui se plaisent partout à se produire; qui o/it une perpétuelle activité ; qui ont même un je ne sais quoi d'épanchement séculier; à qui la retraite est une prison ; et , pour vous le bien dire, à oui la vie intérieure est un supplice et pour laquelle ils n'ont ni mouvement, ni attrait, avant aussi peu de capacité d'en parler ei de s'y tenir, qu ils ont de grand feu pour tout ce qui a du bruit. C'est |là, croyez-moi, Théonée, ce qui les fait chercherau dehors, ce qu'ils n'ont pas au dedans d'eux-mêmes. C'est là ce qui leur donne le prétexte de se dispenser de leurs règles.

Combien encore, pour sortir de cette sainte servitude, feignent-elles souvent des sujets d'une charité bien urgente? Les choses se pourraient faire dans Tordre et dans le temp^^, sans que le bien du prochain et des âmes y fût intéressé, mais non, tout presse, afin de ne se point tant gêner de ses règles, dont le peu d'estime fait que la plus légère occasion u'un bien apparent ou véritable est aussitôt courue et passe absolument pour nécessaire ; c'est bien là s'abuser.

Davantage, elles ne fuient l'assujettissemenl d'une vie régulière, que parce que cette vie leur paraît trop commune. 11 leur faut quelque chose oui les tire de ce commun, qu'elles ju^e n être que pour des esprits bornés; mais pour elles, oh! il n'y a point d'apparence qu'ayant talent pour les choses grandes elles se" resserrent à celles qui sont si petites, comme le sont les rèçles, et que cependant l'œuvre de Dieu et le bien des Ames en souffre. N'est-re pas là penser de soi bien présomptueusement ? Et, pour se justifier, en laissant ses règles, n'est-ce pas là donner un tour bien adroit et bien éclatant à son zèle et à son illusion.

Ce zèle , Théonée, qui s'emporte ainsi au mépris des règles, pousse encore bien plus loin ; et c'est pour cela que Dieu permet que ces personnes s'oublient d'une manière loi t étrange ; car il arrive assez souvent que ces zélés irréguliers passent du mépris des règles au mépris de l'obéissance. S'étanl formé cette maxime, qu'ils peuvent quitter là toutes leurs règles pour suivre leur zèle, ils se forment encore celle-ci, qu'ils se peuvent facilement dispenser de l'obéissance quand leur zèle leur montre un bien qu'ils estiment êlre à la plus grande gloire de Dieu. Ohl que le zèle estsaint]de$a nature; msis étant mal tourné, quels égarements jet quelles illusions ne cause-t-il p^as I Et qnêli grands illuminés sont ceux-ci qui veulent ainsi dresser toutes les règles sur les seuls mouvements intérieurs du Saint-Esprit?

Page 1