CHAPITRE
Les vohntaires prétendent se dispenser des
règles.
Cette illusion que je'vais vous développer a quelque chose qui empêche qu'on la voie à 1 abord si facilement ; car il faut supposer qu'il est ici question de personnes, ou qui sont dans quelque emploi extraordinairement occupant, par les ordres des supérieurs, ou qui en reçoivent un nouveau de leur part comme une nouvelle obligation ajoutée ik celle dont elles sont déjà chargées. Sur ce fond elles prétendent n'être point obligées à
?[uantité de règles dont elles se dispensent brt librement sans s'en faii-e aucun scrupule.
Et pour moi, à vous le dire simplement, Théonée, je suis fort dans leurs sentiments, si nous le prenons précisément sur les deux principes que j'en viens d'alléguer.
!• Car il est certain que le supérieur est au-dessus des règles dont il peut donner la dispense en la manière qu'il lui plait. Si cela est, les personnes, qui reçoivent de leur part quelque occupation qpii n'est pas compatible avec les règles, en sont dès là dispensées. Et il ne faut pas dire que ce sont elles alors qui s'en dispensent, mais elles en sont dispensées par les ordres de l'obéissance.
2' Et puis ne peut-il pas arriver des incidents où la nécessité soit telle que les règles ne se puissent pas garder absolument? Ce n'est non plus alors la personne qui se donne cette dispense, mais il se peut dire que la dispense elle-même devient indispensable.
3' 11 peut y avoir encore souvent de telles circonstances que, quoique la nécessité n'v
LES ILLUSIONS Dfc LA VîB SPIRITUELLE.
soll pas absolue, néanmoins il ne se peut faire . moralement que les règles soient gardées, et celui qui voudrait être exact, pJus gue ne le soufîrenl ces conjonctures et ces incidents, serait lui-môme dans le dérèglement.
Mais avec tout ce que je viens de dire, remarquez néanmoins, Theonée, que toutes (OS (ersonnes qui, au reste, ne sont pas ennemies (les règles, sont pourtant dos volontaires qui les font et qui s'en dispensent comme il leur plaît, en prenant le prétexte de quelque occupation qu'elles peuvent avoir de la fart de l'obéissance.
Elles se dispensent de bien des règles pour faire, disent-elles, ce qui leur a été commis })ar Tordre des supérieurs. Non, Théonée, ce ne sont point tous ces ordres qui leur donnent la liberté de se dispenser, mais c'est que ce sont des esprits qui font tout avec empressement et avec chaleur, qui semblent avoir toujours mille affaires, qui n'auront jamais assez tôt fait, et qui, pour cela, s'oublient de toutes leurs autres obligations, ou plutôt les laissent là sans s*en mettre bien en peine comme de chose qui n'est point leur affaire: voilà ces obéissances volontaires.
Ils veulent encore trop bien faire ce qui leur est ordonné fje vous l'ai dit dans le traité précédent de l'obéissance) ; cela fait, (|ue pour y réussir, selon la vanité de leur idée, ils se déchargent de beaucoup de règles qui peuvent très-bien compatir avec leur emnioi. Ils n'ont pour fin que le vain succès ilo ce qui leur a été donné à faire, comme si tout ce qu'il y a de règles ne leur appartenait pas, et comme s'ils n'avaient uniquement de compte à rendre devant Dieu et «levant les hommes que de l'occupation qui est tout le sujet de leur travail, comme elle est de leur vanité.
C'est en tout cela que paraît grandement leur illusion. Et de fait, Théonée, ne la voyez-vous pas manifestement ? Car n'est-ce pas bien se tromper que de vouloir faire tout autrement que ne le veulent les supérieurs? Or il est certain que ce ne fut jamais l'intention de l'obéissance de dispenser de toutes les règles, dès lors môme gu'elledonnequelque chose à faire à un inférieur. Et n'est-ce pas la manière d'agir de ces volontaires qui ne font les choses que comme ils les conçoivent, et non pas dans les intentions de ceux qui les ont commandées.
Je ne dispute pas qu'ils ne doivent bien faire ce qui leur est ordonné ; mais je dis que les règles se doivent encore mieux faire
aue tout cela. La chose presse, nousdisents , et je dis que les règles pressent encore davantage; car la chose presse le plus, qui a le plus de poids et de considération en elleniéme et dans ses conséquences ; et est-il rien pour ce point qui approche des règles? Est-il donc rien qui doive presser davantage et intéresser plus fortement la personne ?
Mais je désire ici, Théonée, que vous fassiez une réflexion pour mieux voir l'illusion de nos volontaires. Remarquez que lorsque le temps vient de se tenir exactement à quelque règle, ils se font toujours
Dictionnaire d'Ascétisme. II.
des affaires, qui ne se peuvent différer, et un je ne sais quoi de bibus et de néant sera regardé d'eux comme une chose de conséquence, dont l'exécution ne doit point être retardée. C'est ainsi que dans Je moment exact de garder une règle, ils ne manquent jamais guère de trouver quelque amusement qui les en détourne.
En vérîfé, ne devraient-ils pas être bien désaveuglés et sortir de leur illusion par la vue do leurs égarements ? Qu'ils sachent que ni Dipu, ni l'obéissance, n'ont que faire de tout leur travail volontaire, puisque c'est ainsi travailler pour eux-mêmes. Au contraire, ils ne doivent pas ignorer que le travail qui n'est pas dans les volontés de Dieu et de l'obéissance est frappé de malédiction. C'est l'observation des règles qu'on leur demande, car c'est où ils cessent d'être des volontaires, en se soumettant à Dieu et aux supérieurs. Ce n'est qu'en cela qu'ils peuvent être assurés contre toutes les illusions, autant qu'il est vrai , qu'ils s'en embarrassent eu prenant l'autre voie. Theonée, faites-vous sage parleurs désordres.