‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 234 sur 315 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les illusions de C amour divin dans son

exercice.

Voulez-vous que je vous dise ingénument, de quelle manière on pense que s'occupe celui qui est plein de ce divin amour? Il est en vérité agréable devoir où l'en borne Toccupation qu'on lui donne. Ces gens se persuadent que tout remploi de celui qui aime, est dans les soupirs, dans les élans, dans les gémissements, dans de certains feux intérieurs dévorants et dans de pareilles opérations, comme dans les uniques, ou les plus belles productions de Tamour; c'est là communément tout l'exercice où ils veulent qu'il soit.

Quoique j'en aie bien à dire là-dessus, Théonée, je ne puis pas néanmoins vous refuser une chose, qui est de vous accorder que toutes les opérations que je viens de marquer n'aient assurément de la bonté.

!• Car enfin on ne peut pas contredire que ce ne soient de véritables effets de l'amour divin, puisqu'il se voit qu'il fait soupirer, qu'il fait sanglolter, qu u fait gémir, qu'il consume le sujet où il est par ses ardeurs; si la cavise en est donc sainte, il n'est pas moins vrai que les effets en doivent participer de la nature et de la sainteté.

2* Tout cela encore sont autant de témoignages d'une volonté qui est très-bien disposée, et qui s'épanche en des productions si douces et si agréables.

3" Ne pourrait-on pas dire même que c'est proprement la voix de l'amour? Car est-il rien qui lui soit naturel, et par où il se fasse si bien entendre que par les soupirs, par les élans, par les gémissements, par les ardeurs? C'est en effet le langage dont il use le plus souvent.

En vous accordant une partie de ce que TOUS voulez, Théonée, je pourrais ici fort à propos vous montrer comme ces soupirs, avec le reste, sont sujets à de grandes illusions; mais non, il m'en faut retenir présentement, puisque je me réserve à vous en faire un traité exprès sur la fin de celte troisième partie. Il n'est donc maintenant question que de faire voir l'illusion qu*il y a à croire que tout l'exercice propre de l'amour divin, ou du moins celui qui en est tout le plus beau, est de soupirer, de sanglotter, de gémir et de se consumer.

Car si cela était, Théonée, je vous demande

Îuelle estime vous commenceriez d'avoir e cet amour? Assurément il ne vous paraîtrait plus si admirable , et vous ne le regarderiez plus comme un don de Dieu, aussi grand qu'on le fait ordinairement. Car pourrait-on estimer une chose, laquelle se Qonnerait à si vil prix? Dites^-moi ce que vaut tant un soupir, un élan, un sémissement, un sanglot, une ardeur? Vous le

voyez assez, que le prix en est bien petit : et néanmoins que cet amour, qui est ur écoulement de quelque chose de divin dans le sein de la créature, ne coûtât pas daran*tage? Cela se peut-il croire, sans qu'on aime à se tromper?

Mais ce qui semble bien aveugle et bien grossier, qui ne pourrait ainsi et tout à coup s'embraser des feux de ce pur amour? Car qui est celui qui ne puisse, comme il lui plaira, sangloter, soupirer, gémir, éclater en élans? Et vous me direz pour cela qu'il est dans le plus noble exercice de l'amour? Obi en vérité, ce serait bien accorder le

fouvoir à qui que ce fût, de se mettre tout son gré au nombre des parfaits amants, et de donner la mesure à son amour, seh}n qu'il le jugerait, puisqu'il pourrait soupirer et sangloter tout a son aise? Qui ne pourrait se vanter après cela d'aimer et de ne pas aimer, selon que l'humeur lui en prendrait ? JuseonSy Théonée, plus saintement et plus judicieusement de ce saint amour.

Nous le pouvons faire tout aimable, et quand nous le revêtirions de toutes les douceurs, nous ne lui donnerions que l'ornement qui lui est dû ; car il en porte toujours plus avec lui qu'il ne s'en peut énoncer; mais de dire que tout son yins bel emploi soit de s'évaporer en soupirs et en élans, ah l c'est lui faire outrage, et de grand et de généreux qu'il est, en faire un niuu et un efféminé. 11 en faut penser doucement^ mais il en faut aussi penser fortement, et lui donner un exercice plu> haut et plus élevé, et qui ne soit point borné à tous ces petits accidents.

Prenez-y garde, Théonée, mais faites-le sérieusement, que ceux qui ne font que sangloter et que soupirer, comme s'ils étaient blessés de quelque plaie d'amour, ou ce sont des esprits assez petits, ou ce sont des naturels extraordinairement tendres, ou ce sera quelque personne du sexe. C'est que tous ces sujets différents ayant beaucoup de faible, vous diriez qu'ils veulent avoir, par ces sorties affectées et mignardes, ee qu ils ne peuvent avoir en vérité; étant ainsi portés de leur nature aux sanglots et aux soupirs, qui ne sont ordinairement que les marques d'un esprit ou bas ou délicat.

Jugez après cela si ce n'est pas une iHusîon vraiment puérile de ceux qui, pendant foraison, pensent qu'ils brûlent du feu de ce saint amour, parce qu'ils n'y font que sou* pirer et gémir.

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