CHAPITRE I
Ir?« illusions de ramour divin dans des personnes sorties nouvellement du vice.
C'est une chose dont l'expérience se voit assez souvent, que des personnes, qui ne font que sortir des dérèglements de leurs Vices, aspirent incontinent aux voies de l'amour divin. Et il semble en effet, à les ouïr parler, qu'ils ont pour eux toute la raison, et que rentrée de leur conversion ne peut élre trop heureuse.
LES ILLUSIONS DE LA YIE SPIfUTl'ELLC.
1* N'avons -nous pas un cœur, tous disent-ils, dont toute la nature est d'aimer? Ne faut-il donc pas lui donner l'emploi qui lui est naturel, sitôt qu'il est tourné vers son Dieu? Ne faut-il pas qu'il urenne les voies où il y a plus de facilité ae réussir? Qu'il aimé donc tant qu'il pourra, et qu'il s'abandonne à une si sainte et si juste inclination.
2' Tout notre plus grand crime a été d'avoir aimé éoerdument la créature , à qui nous avons donné, par une haute injustice, ce qui était uniquement dû à Dieu; n'est-il pas maintenant bien plus juste que nous lui rendions un excès d amour pour celui que nous lui avons dérobé.
3* Mais notre plus grand soin présentement ne doit-ce pas être celui de nous puriflcr d'une si longue corruption ? Et donnez-moi quelque chose qui le puisse faire plus eflicacement que l'amour, qui est seul capable de faire des purgations dans l'âme,, beaucoup plus que tous les gémissements et que toutes les pénitences les plus rigoureuses ?
Ne vous arrêtez pas, Théonée, à tout ce langage, et sachez qu'il n'çst point d'illusion qui se doive moins tolérer que celleci; car il est indigne de dire qu'une personne, qui est encore toute dégouttante de la corruption de ses crimes, ose entrer incontinent dans les divins embrasements de l'amour. La chose est d'autant plus capable d'en inspirer une juste indignation, que cette manière est aujourd'hui lort commune à tant de fameux convertis, qui se font des saints tout brûlant d'amour dès les premiers jours de leur conversion : quelle étrange erreur l
Vous ne me direz rien de nouveau, Théonée, si vous me dites qu'il s'en voit qui, au moment qu'ils sont tournés à Dieu, ont des attraits d'amour, comme si leur Ame n'était jamais sortie de sa première innocence. Pour peu qu'on soit entré dans la conduite des consciences, qui ne sait cela? Mais qui ne sait aussi que cette prévenance de grâce n'est accordée qu'à très-peu de personnes? Kemarquant donc que la plupart de celles qui sortent d'une vie de péché, veulent aussitôt coûter les douceurs de l'amour, par le mépris des autres voies, et font déjà les amantes extasiées, ne faut-il pas dire que cette illusion est tout à fait intolérable ?
Je les prie plutôt de tout mon cœur de considérer, qu'après les dérèglements de leur vie elles ne devraient pas seulement oser lever les yeux ; et elles osent pourtant prendre la liberté de faire des approches, lesquelles ne sont propres qu'à des épouses qui les font par les mouvements purs de leur amour. Elles devraient plutôt ne penser qu'à porter la confusion sur le visage. Elles devraient, par un profond sentiment deJeur indignité, ne porter pas même un regard sur l'amour, les ayant encore trop souillés, pour les arrêter sur la pureté de cet objet, bien loin d'entreprendre avec témérité d'en allumer les flammes dans leur Cfeur.
Qu'elles soient bien persuadées que toute leur occupation ne doit être qu'à se laver dans leurs larmes, et qu'à pleurer incessamment les désordres ou elles ont vécu. C'est ici l'occupation proportionnée à leur état de ne songer qu'a se purifier; il est vrai que le feu de l'amour purifie, mais c'est une fournaise où ils ne sont pas encore dignes d'entrer. Il ne leur faut que l'amertume des larmes qu'elles doivent goûter et avaler.
Voulez-vous savoir ce que ce serait d'en user ainsi? Je veux dire de ne s'occuper l'esprit et le cœur que des pensées et des transports de l'amour, sitôt qu'on est sorti des ciésordres de sa vie ; ce serait avoir une espèce d'insolence, d'oublier incontinent ce qu'on a été. Quoi I âmes trop libres, où vous devriez trembler, ne vous souvenez-vous donc plus des horreurs dont vous portez encore l'ombre? Où sont ces crimes que vous devriez avoir toujours présents devant ie^ yeux? N'est-ce pas le tanleau dont vous devriez puiser une honte continuelle? Ne sontt ce pas CCS vues qui vous devraient teniiî toujours recourbées en vous-mêmes? Et c'est là ce que vous voulez effacer de votre mémoire par un nouvel égarement. Et c'est pour cela que vous voulea vous élever en osant aspirer aux flammes du pur amour.
Mais voyez encore, Théonée, comme cetld douce illusion les amuse. Vous diriez que c'est l'agréable parfum de l'amour qui les attire, et en effet elles s'en flattent. Non, ce n'e^t rien moins que cela. Elles se jettent du côté de ces feux divins, parce qu'elles ne peuvent supporter la puanteur de leurs crimes qui leur fait mal de sentir. L'odeur en est encore toute récente, mais comme leur délicatesse est superbe, elles s'en retirent autant qu'elles peuvent, par un détour qu'elles se donnent vers les douceurs de l'amour. Elles qui devraient plutôt sentir volontiers leur propre imperfection, et en quelque fa-
£on se nourrir l'esprit de l'ordure et de la onte de leurs péchés l Voilà fuir l'illusion, Théonée, et ne pas tâcher à s'enivrer de ces doux parfums.
J'ajoute à cela que, si ces âmes veulenl éviter leur égarement, elles doivent bien faire davantage ; c'est qu'elles doivent même à dessein se retirer de toutes ces opérations d'amour, en se disant que leurcœur est trop infect pour ces mouvements sacrés, et que leur bouche est trop infâme pour en manifester les transports. Et s'il arrivait que Dieu leur inspirât la douce chaleur de ces divins feux, on l c'est alors que le souvenir de leur vie les doit porter à se défendre fortement contre Dieu, en jetant leur esprit do l'autre côté, dans le fond, et dans les impuretés de leurs crimes.
Si elles ne le font pas, eh bien l qu'elles s'aiment donc tant qu'il leur plair^df^ns leu'* illusion; mais au moins, mon cherThéonée, que j'aie cette consolationldeyous être utile, et que vous ne fassiez pas comme elles, si vous reveniez d'une via bien déréglée, soil (jue Dieu vous touche de la suavité de^ s^s inspirations, soil qu'il ne le fasse pas.
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SLPPLEMI NT AL* DICTIONNAIRE D'ASCETISME.