CHAPITRE V
Lis illusions de l'amour divin dans les
paroles.
Votre esprit pourrait bien être révolté de reltc proposition, qu'il puisse y avoir do Fillusionà parler (le Dieu; et je vous confesse que le raien le pourrait bien être aussi, s'il n*était prévenu des convictions qui lui persuadent le contraire.
l*Car tous les livres parlent-ils de rien tant que de cet amour de Dieu, et est-il rien à quoi ils animent tant les langues comme les cœurs? H semble donc qu'on ne puisse absolument faire mal en parlant d'une chose dont les instructions sont si amples et si fécondes.
2" Mais quel entretien peut-on faire de meilleur que celui où il n'est parlé que de la plus sainte occupation de rame, et de tout ce qui peut aider davantage à embraser dans les i^oitrines ce feu divin ?
3* Hélas 1 il y en a si peu oui tiennent et qui sachent ce langage du ciel ; et pourquoi ne serait-il donc pas permis à ceux qui en ont rintolligence et le sentiment de s'en entretenir à cœur ouvert et dans un saint épancliement? Il n*y a rien qui fasse ordinairement ia douceur des entretiens du monde, comme Tamour impur etprofiane; serait-il donc dit Qu'on en fit moins pour celui dont Dieu est le seul esprit? Non , non, il n'y a rien dont une Âme blessée de l'amour de son Dieu parle tant que de l'aimer, et elle n'est pas libre xle donner à sa langue d'autres mouvements que ceux qui lui sont inspirés de son amour.
Oh I je vous prie, Théonée, ne vous en révoltez pas davantage ; car j'ai à vous dire que s'il y a illusion qui règne parmi les spirituels, celle-ci n'est pas la dernière. M'en croirez-vous, quand je vous l'aurai fait voir évidemment? c'est ce qui n'est pas difficile si vous ne me refusez pas quelque docilité; car, le dirai-je, c'est comme une espèce de contagion que cette sorte de discours, autant qu'elle est sainte et divine de son fond ; ce qui n'arrive que par l'usage très-mauvais qu'on en fait. Vous allez donc juger de cette illusion par la manière dont la chose se passe.
Combien y en a-t-ilqui parlent de cet amour divin, et qui n'ont pas au cœur une seule étincelle de ce grand feu qui leur sort de la bouche? Cela est bien étrange de n'avoir rien de ce dont on paraît être tout embrasé? N'est-ce pas là faire un personnage de théâtre, qui n'a la passion que sur le visage, tandis que l'intérieur est tout glacé? n ne se voit ainsi que trop de personnes qui le savent bien iouer, dont les unes trompent le monde qui les entend , sachant bien do le;ir part qu'elles n'ont rien moins que ce qu'elles manifestent; et les autres se trompent encore avec cela elles-mêmes, s'imaginant qu'elles ont en effet au cœur tout ce . qu'elles disent.
L'illusion de ces esprits se découvre bien encore, lorsqu'ilsparlent de l'amour dcDieu,
en ce que ce ne sont que des paroles affectée» et choisies dont ils se servent quand ils s'en énoncent. Ils s'étudient même à trouver de nouveaux mots pour exprimer cette belle passion ; et tout ce qu'il y a de plus mou ef de plus tendre dans les termes ne manque pas d'être mis en usaçe. Toutes ces affectations si étudiées dans les paroles découvrent assez clairement leur illusion, fjarce gue Fesprit du pur et du véritable amour n est que simplicité, et toutes ses manières d'énoncer sont comme lui également simples.
Ils n'ont pas seulement des termes d'amour les plus extatiques et les plus doux, mais ils ne parlent guère aue des livres qui en discourent dans l'air le plus mystique. Ils ont feuilleté pour cela tous ceux qui ne sont pas les plus connus, et montrent ne faire pas grand cas de ceux qui ne volent pas dans ces hautes matières, et dont l'inlelligence est facile à tout le monde. C'est là bien s'égarer dans sa vanité, de croire que pour en avoir lu et vu plus que les autres, on en ait pour cela plus d'amour.
Mais le croyez-vous que cette illusion puisse encore passer j^lus av^nt? Vous le devez pourtant croire, Théonée. Vous savei qu'il y a des personnes dans le siècle qui lont profession d'une vie fort douce, laquelle est toute dans les sens ; mais peut-être ne savez-vous pas qu'il en est souvent parmi ceux-lh même, qui, par la fréquente lecture des livres sinriiuels, apprennent ua certain jargon, en sorte que si vous no les connaissiez point par ailleurs, vous jugeriez
3ue ce sont des âmes pénétrées de l'amour e Dieu le plus pur. N'est-ce pas là un beau métier, Théonée? Mais n'est-ce pas aussi là une illusion bien indigne?
Je trouve enfin que cette illusion à narlcp dans les transports de l'amour se coule encore d'une manière bien plus délicate et plus subtile. Ce ne sont plus les créatures qui la découvrent, ce n'est que Dieu, ce n'est qu'un directeur à qui un pénitent déclare toutes les opérations de son intéâeur. Je veux dire qu'il y a beaucoup d'âmes spirituelles, mais de ces tendres et de ces douces, mais de ces causeuses toujours avec Dieu, qui ne lui disent que des mots tout mignards et pleins de délicatesse, comme si elles étaient fondues en amour. Elles sedonnent aussi toujours des privautés d'épouses , et il n'est point de langage épanché où elles ne se laissent écouler. Ohl les trompées et les illuminées l Oui, oui, Théonée, ce n'est d'ordinaire qu'illusion; car cette liberté d'un amour transporté qu'elles ont avec Dieu, n'est pas une chose qui leur soit inspirée'par l'Espril-Saint, mais ce sont elles-mêmes qui s'élèvent et qui parlent ainsi contre tout le resuecl, et qui s'échauffent le discours par leur propre mouvement.
♦ Je me promets maintenant de la pureté do vos dispositions, qu'après ce quQ je viens do dire, vous prendrez garde à parler de l'amour divin d'une façon plus juste et p!as
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
Circonspecte, adn d'en éviter par ce moyen les illusions.