CHAPITRE VI
Le$ illu8ion$ de f amour divin de la part du
tempérament.
Qui ne saura pas bien faire le discernement des tempéraments tombera facilement dans rillusion avec ceux qui en sont enveloppés. Je voudrais bien, si je pouvais, désabuser également les uns et les autres, et les obliger à faire une grande attention sur la complexion de ceux qui ont reçu de la nature des dispositions toutes nées aux opérations de Tamour.
Il est certain que ceux qui sont d'un naturel affectif y semblent avoir des avantages tout particuliers, et qu'ils peuvent être plus que les autres dans ce saint exercice, avec autant de sainteté que de facilité.
1" Pour moi, je dirai que ces personnes, dont le cœur est si facilement ému à l'amour, trouvent presque tout fait en euxmêmes, n'ayant plus qu'à en faire Tapplication à un objet divin pour le diviniser. N'eNtcc pas là un grand bonheur de nature?
2* Et je veux que ces personnes ne fissent jas tout à fait si bien en usant de leurs dispositions avantageuses, la grâce qui s'accommode aux sujets, ne manquera pas de s'accommoder à un si riche naturel pour le tans- {)orler dans les oj^érations d'un amour céeste.
3" Bien davantage, comme nous savons que Dieu dispose les âmes à ses desseins par des tempéraments spécifiques et particuliers qu'il donne à leurs corps, nous avons 5ujet de dire que ceux qui sont affectifs favorisent bien plus l'exercice de laraour que ne le font ceux qui sont froids et glacés.
Ne m'avouerez-vous pas de tout ce que je yiens d'avancer, ïhéonée? Vous le pouvez ; raais cela pourtant n'empêche pas qu'il ne soit très-vrai aue le beau fond de ce tempérament alTectii et plein d'un doux feu ne ?oit encore quelquefois un fond plus grand h des illusions dans les voies de l'amour de Pieu.
Ahl Théonéc, ne vous laissez pas facilenoenl amuser de toutes les ardeurs les ])lus amoureuses et les plus do\;ices que ces personnes peuvent faire éclater au dehors. Ehl ne voyez-vous pas qu'un rien leur fait prendre feu aussitôt et leur ouvre le cœur à l'amour ? Ne vous y trompez [as, ce n'est qu'une douce émotion de sang autour du cœur et dans le cœur : et comme il ne leur faut qu'un objet agréable et sympathique pour faire élever incontinent en eux ces mouvements, il ne faut aussi à leur esprit gue quelque aimable pensée , pour leur échauffer en même temps la poitrine d'un sentiment d'amour : après cela laissez-vousy prendre.
Mais si vous voulez passer plus avant, qu'y trouverez-vous? Quelque chose qui, en vérité, peut paraître bien étrange. C est
que ces personnes qui sont a'un tempérament affectif, quand elles abandonnent leur cœur à aimer ce qui leur parait saint et aimable, ont un tel jiouvoir à s^y laisser aller, qu'elles se poussent elles-mêmes jusqu'à la défaillance et à une espèce d'exiase. Qui n'y serait ainsi trompé, ïhéonée? Mais, je vous prie, ne le soyez plus; et ne soyez pas dorénavant assez bon pour vous laisser surprendre , quand il vous arrivera de voir ces défaillances qui ne semblent resj irer que les plus beaux feux de l'amour.
Vous remarquerez de plus que ceux qui ont cette sorte de complexion ont assez coutume d'aimer par de grandes im| éluosilés, qui pour cela ne sont pas durables. Ce sont des fougues qui s'élèvent et puis qui passent. Il semble qu'ils vont être tout consumés de leur feu, et quelque temps après ils en restent aussi geïfe que s'ils n'avaient pas été touchés d'une seule pointe de la flamme. Que veut dire à votre avis toute cette façon d'aimer, sinon qu'elle est dans la pure nature? Car les feux de l'amour divin ne sont pas si légers et si fougueux, et s'il porte quelquefois rembrasement, il n'a pourtant jamais d'inconstance.
Mais je veux bien, Théonée, que vous sachiez ici particulièrement une chose qui évante l'illusion de ces tempéraments affectifs, fût-elle au fond de leur substance ; la voici : Il est aî^suré qu'il n'est personne qui s'élève comme eux, quand ils ont le cœur échauffé de cette passion d'amour qu'ils se persuadent être céleste. Oh! il n'est rien, à quoi akrs ils se dévouent, et les peines les plus dures leur paraissent encore trop douces. Mais ce tendre et ce grand feu est-il passé; eh! vous ne voyez rien de bas, d'abject et de lâche comme eux. Vraiment cela montre bien que ces ardeurs qui nous paraissaient divines n'étaient qu'un feu bien grossier et matériel , parce que le véritable amour cessant d'être dans la douceur et dans l'excès de ses transports, ne perd pourtant jamais rien de sa force et de sa vigueur.
Si cette illusion en demeurait là, peut-être s'en pourrait-on encore sauver; niais elle va bien plus outre. Ces tempéraments affectifs, Théonée, que vous me disiez au commencement de ce discours être si bien nés à l'amour divin, sont vraiment bien autrement dangereux que vous ne pensez, et leur illusion est encore toute autre chose quf» ce que je vous en ai dit. Ce cœur, animé d'un tempérament si tendre, aime donc le prochain à cause de Dieu ; cela va bien. C'est aussi pour cela que le sujet en étant si juste, et le motif si saint et si légitime, ils ne feignent point de s'en épancher, et il n'en est point qui se laissent emporter comme eux à tant de manifestations sensibles^ Oh! leiir dessein e^t bon ; oui, c'est Dieu qui les anime ; mais ils ne voient pas, que peu à \ eu, comme leur tempérament est tout tendre, la nature so mêle dans ces mouvements si pleins de cordialité et de tendresse ; et enfin cet amour, qui n'était que charité, devient tout mou et
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&UPPLEMOT AU KCTIOMIAIEC ITASCEIISIII.
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loal cbaroel. Voilk da monde bien trompé. UélasI on n'en sait qae trop à qui un sa'nt f amoar mal conduit et mal ménagé a été le principe des plus grands malheurs.
Vojeiis pour éfiter les illasloos de Tamoar difin.
Vous YOfez, Théonée, comme les illusions de l'amour dirin sont en bien grand nombre, qu'il ne $*en trouve en aucune autre manière, soit ^>arce que le smet en appartient uniTersellement à tout Te monde, soit parce qu'il est également doux et facile de s*y laisser trom|)er. C est ce qui me fait dire aussi qui! me semble être bien nécessaire de TOUS présenter ici beaucoup plus de moyens, afin de ne pas tomber en tant de chemins égarés, et de foire encore par là que si les uns ne revenaient pas assez bien à votre esprit, vous en pussiez choisir d'autres qui vous fussent plus favorables.
1* Ne désapprouvez pas un amour agréable et plein de douceur et de feu, quand vous en entendrez parler, ou que les livres vous en diront beaucoup sur ce ton. Ne le désa prouvez pas en vous-même, en le rejetant, quaUil il se fera sentir ainsi à votre cœur; car on ne pèche guère moins en rejetant fièrement ses douceurs qu'en s'y attachant dérèglement. Mais faites très-peu de cas de celle forme d'amour, s'il ne se montre dans les oeuvres ; car tout amour qu'on appelle divin n'en a plus que le nom, et il est un trompeur, s'il sort de l'oisiveté du repos, et s*il ne prouve ce qu'il est par les effets.
2* Ce n'est jms assez, Théonée, que lamonr ait de Tactivité à se manifester par de saintes productions; car s'il en demeure là simplement, sa bonté sera bien imparfaite ; il faut qu'il se manifeste far les croix ; c'est que Tamour sincère qu'on a pour Dieu a aussi pour son véritable caractère de souffrir et de raire souffrir le sujet oix il est ; c'est là ia différence d'avec celui des personnes qui sont encore faibleset naissantes dans la vertu, et si vous lui ôtiez les croix les plus dures, ce serait lui ôter son essence et sa beauté. Jugez donc de la vérité et de la noblesse de votre amour par la faim que vous avez de souffrir.
3* Jo ne désire pas encore moins de vous , pour bien aimer, que vous soyez dans la privation des douceurs et des délices qui ont coutume d'accompagner l'amour. Je veux dire que vous ne soyez pas seulement privé des douceurs de la vie, mais qu'en aimant, ce même aroour vous soit dur et insensible à vous-même. Que toutes les duretés du monde tombent sur une personne, à peine les sentira-t-elle, si cet amour divin se fait, pour peu que ce soit, goûter à son cœur. Mais c'est le grand point de souffrir tout, sans avoir au cœur le moindre goût de cet amour, et d'être ainsi volontiers avec un amour sec et aride et tout à fait ingrat dans sa possession. C'est là savoir aimer, sans qu'il y ait sujet de craindre les illusions.
4* J'ajoute à tout cela, ce qui n'est pas moins que ce que je viens de dire, que vous
devez principalement faire paratire ^olre amour dans la perte perpétuelle de vousmême, n'aimant rien tant que de vcâr tout votre intérieur ruiné et détruit, aussi bien que tout ce qui vous regarde dans vous ; et quand vous ne |>ouvez faire même aucune opération d'amour, aimez encore jusque-là votre destruction, et dites : Je ne puis mieux aimer qu*cn souffrant, qu*on me consume en tout, et qu'on me consume encore moimême.
5* Aimez tellement, Théonée, que jamais vous ne le fassiez en intéressé; cela veut dire, que vous aimiez sans vous en rien promettre autre chose, vous estimant trop satisfait d'aimer ce qui le mérite». Mais laites plus (et c'est ce que vous devez faire pour aimer avec un grand cœur), n'ayez poiut d'autre pensée en vous consumant d*amour pour Dieu, que de lui donner incessamment, en le faisant riche en quelque façon de vos dépouillements, et ne voulant rien faire et ne voulant rien avoir qui ne lui soit transporté. Je ne }>ense qu'à donner à mon Dieu, quand je l'aime, devez-vous dire, et ce serait ma peine si j'avais en ce monde quelque retour de sa part.
6* Concluez de ces maximes, que je viens d'avancer, que toutes les idées d'amour que vous donnerez à votre esprit, ne doivent être que d'un amour crucifiant et douloureux, et sitôt que l'esprit vous en représentera quelaue autre qui n*aura iias cette marque, défiez- vous-en comme dua amour déguisé qu'on vous veut faire prendre pour le véritable ; étant une vérité, qu'aimer en ce monde et ne point souffrir, est une illusion indubitable.
T Lorsque vous ne sentez aucune atteinte, et que vous n'avez en vous-même aucun témoignage de votre amour, souvenez-vous, Théonée, de ne vous exciter jamais pour sentir ce que vous n'avez ]ids. Contentez- vous de ce que vous avez ; c'est assez que vous l'ayez, sans vouloir faire effort, afin de le sentir et de le voir. C'est pourquoi plus votre amour sera caché et insensible en votre fond, remuez-vous-en moins encore, comme pour aider à le laisser encore davantage enseveli daps vous. Le vouloir faire éclater par ces efforts, c'est le vouloir faire sortir ae la pureté oiï son silence le tient.
8* Vous aurez encore bien plus d'obligation de faire ce que je vous dis, si vous êtes d'un tempérament affectif; car alors, bien loin de vous provoquer à tous ces transports et à ces ardeurs d'amour,, vous devez plutôt (et je vous en conjure, Théonée) vous refroidir le cœur par tout, et dans toutes vos opérations approcher beaucoup de celui qui est froid et phlegmatique de son naturel. Vous défiant ainsi de votre fond, qui est capable de vous surprendre et de vous trahir si doucement, vous serez aussi capable vous-même de n'en ètra jamais tromné : cet avis n'est pas moins pour votre aestruction que ])0\xt votre $<ireté.
LES ILLUSIONS DE LA Tl£ SPIRITUELLE.
9* Il est bon de savoir qu'il y a dos dispositions d'amour où la personne n'est pas tout à fait libre do dire cent choses à Dieu sans ordre, sans retenue, sans y donner de bornes en toute manière; c'est qu'alors l'Esprit de Dieu lui 6tc tous les retours pour Toir ce qu'elle est, et l'inspire comme il lui plaît, par une grandeur d'empire. Mais il est encore meilleur, Théonée, de savoir que vous devez toujours converser intérieurement avec Dieu, dans toute la modestie et le respect, lorsque vous avez assez la possession de votre esprit, de quelque douceur que vous soyez touché, et de quelque ferveur que vous soyez poussé. N'oubliez donc pas ({ue ce point de possession de vousmême doit être votre loi, pour bipn juger de toutes ces privautés amoureuses et de ces transports.
10* N'oubliez non plus ce grand principe, que commençant de vous donner à Dieu, vous ne vous ingériez jamais avec témérité dans toutes ces voies extraordinaires d'amour; sinon avec cet avis particulier, que vous ne consentirez point d'^ entrer qu'y étant appelé par quelque attrait de la grâce\ Alors laissez-y vous conduire avec humilité et avec simplicité, par cet esprit qui peut dès les premiers pas dans la vertu, faire de parfaits amants sans les mener par les routes ordinaires et les obliger à faire un si long apprentissage.
11* Mais si votre cœur, en quelque temps que ce puisse ôtre, est tout plein de ce saint
amour, si vous sentez même que tout votre intérieur soit consumé de ses feux, ayez un soin très-particulier pour empêcher que son ardeur nNéclate, ni par vos paroles, ni par aucune autre manière que ce puisse être ; qu'on ne puisse jamais apercevoir que vous ayez l'àme bien plus touchée et plus brûlante que les autres; ehl ce serait vous canoniser vous-même en parlant, et vous faire regarder au lieu.de vous éteindre. Renfermez donc toute cette ardeur au dedans, voulant cju'elle ne soit connue que de celui qui réchauffe; et puis, ce sera pour en entretenir bien mieux le feu en le cachant, sans lui donner comme ce soupirail de discours, aussi bien que de votre vanité.
12" Pour conclusion je vous prie de vous souvenir de ce grand avis que je vous donne, pris de la manière dont saint Ignace avait coutume de se comporter : Tout saint qu'il était et tout brûlant du feu de l'amour de Dieu, on remarquait néanmoins qu'il ne parlait jamais guère de toutes ces voies d'union et d'amour; il en avait ses raisons, et peut-être celles que j'ai avancées en ont elles été quelques-unes. Mais, si je ne me trompe, il se peut dire qu'il nous a voulu apprendre par là que ces grandes voies qui sont le secret du roi ne se doivent traiter qu'avec un profond respect, et que les âmes doivent plutôt penser à s'humilier en tout et à se détruire, qu'à se tant occuper du langage et de l'exercice des grandes et de^ saintes amantes.
TRAITE IL